|
|
VOUS ÊTES ICI :
Les « infos »
> Culture
> Les intellectuels dans les médias
> Les prédications d’Alain Finkielkraut
Les prédications d’Alain Finkielkraut : « Mon savoir absolu sur les quartiers populaires »
Nous nous disions jusqu’alors : si Alain Finkielkraut n’existait pas, il faudrait l’inventer. Mais depuis que ce médecin des âmes a ausculté le mal qui ronge les quartiers populaires, posé son diagnostic et proposé ses remèdes, on n’a plus le goût de plaisanter. D’autant que les arbitres des bienséances médiatiques se gardent bien de protester. ... Du moins dans un premier temps [1] Alain Finkielkraut est un vrai persécuté. On ne le voit, l’entend et ne le lit nulle part. Mieux : La défaite de la pensée [2] est la défaite de sa pensée. Autant dire : sa propre défaite. Et pourtant, outre les 50 minutes de son émission « Répliques » sur France Culture où, sous couvert de discussion avec d’autres, il débat surtout avec lui-même [3], on a pu bénéficier de ses lumières sur l’embrasement de quartiers populaires dans un nombre considérable de médias : D’une prestation à l’autre, Alain Finkielkraut, se récitant lui-même, ressasse exactement les mêmes formules, à une nuance près : dans la version israélienne, il se commente avec une telle délicatesse que l’on pourrait soupçonner un double langage qui varie selon le pays d’accueil. Les origines du mal Notre imprécateur, privé de parole dans les médias et proscrit dans son propre pays, sait. Mais que sait-il ? Avec toute l’assurance de celui qui sait sans savoir, il sait que les causes sociales n’expliquent pas tout. Mais il sait surtout qu’elles n’expliquent rien. Le déni de réalité étant indispensable, toutes les causes sociales sont éliminées une à une. Péremptoire dans l’émission « Qui Vive » de RCJ, le 6 novembre, Finkielkraut tranche : « Il n’y a pas de lien de cause à effet entre l’aggravation des inégalités, la tristesse des banlieues, le chômage, la pauvreté, la précarité... et des actes pareils. » Nuancé dans Le Figaro. Alexis Lacroix lui demande-t-il si « cette violence ne serait donc pas une riposte à l’abandon des « territoires perdus » ? », Alain Finkielkraut réplique : « Si ces territoires étaient laissés à l’abandon, il n’y aurait ni autobus, ni crèches, ni écoles, ni gymnases à brûler. » Façon de dire que tout ne va pas si mal... Des propos identiques, au mot près, à ceux qu’il tient dans l’émission « Ripostes » et qu’il répète dans les colonnes de Haaretz : un signe d’extrême rigueur... Mais dans Haaretz justement, sous couvert d’éviter les réponses « réductrices », Finkielkraut remplace les explications qu’il juge insuffisantes par une explication autosuffisante : « En France on voudrait bien réduire les émeutes à leur niveau sociologique. Voir en elles une révolte de jeunes de banlieues contre leur situation, la discrimination dont ils souffrent et contre le chômage. Le problème est que la plupart de ces jeunes sont noirs ou arabes et s’identifient à l’Islam. Il y a en effet en France d’autres émigrants en situation difficile, chinois, vietnamiens portugais, et ils ne participent pas aux émeutes. Il est donc clair qu’il s’agit d’une révolte à caractère ethnico-religieux. » Et comme si cela ne suffisait pas, quand on lui demande s’il ne s’agit pas d’ « une réponse des Arabes et des Noirs au racisme dont ils sont victimes », Finkielkraut devient méditatif : « Je ne le pense pas, parce que cette violence a été précédée de signes annonciateurs très préoccupants que l’on ne peut réduire à une simple réaction au racisme français. Prenons par exemple les événements qui ont accompagné il y a quelques années le match de football France-Algérie, ce match s’est déroulé à Paris au Stade de France, on nous dit que l’équipe de France est adorée par tous parce qu’elle est "black blanc beur" , en fait aujourd’hui elle est "black black black" ce qui fait ricaner toute l’Europe. Si on fait une telle remarque en France on va en prison [sic] mais c’est quand même intéressant que l’équipe de France de football soit composée presque uniquement de joueurs noirs. » On n’insistera pas sur les résonances de tels propos... Il reste que la « révolte ethnico-religieuse » doit avoir des causes qui lui ressemblent et que ses auteurs doivent être aussi ethniques que possible. Ce sont :
Faut-il comprendre que les politiques doivent interdire, pêle-mêle, Al Jazeera, les « Guignols de l’info » et « Tout le monde en parle » ? Pas sûr... D’autant que notre intellectuel de télévision s’est déjà rendu sur le plateau de Thierry Ardisson ainsi que sur celui d’autres émissions du même acabit (« On ne peut pas plaire à tout le monde », par exemple). Mais ce qui est certain, c’est que, selon Finkielkraut, les politiques devraient s’en préoccuper plutôt que de se pencher sur la misère des quartiers populaires.
Toute ressemblance avec les thèses du Front National serait purement fortuite. Le goût de la vérité et le sens des événements Finalement, tout cela est la faute de l’école qui n’enseigne pas LA vérité selon Finkielkraut. On appréciera tout particulièrement les dits et non-dits de ce Savoir absolu dans la version offerte au Figaro : « [...] au mépris de la vérité, l’école française noiera donc demain la diversité des traites négrières dans l’océan de la bien-pensance anti-occidentale. On enseignera la colonisation non comme un phénomène historique terrible et ambigu, mais comme un crime contre l’humanité. Ainsi répondra-t-on au défi de l’intégration en hâtant la désintégration nationale. » Au nom de la « diversité des traites négrières », Finkielkraut se dispense et nous dispense de considérer explicitement l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Et la colonisation - terrible certes, mais « ambiguë » - n’étant pas condamnable comme un crime contre l’humanité cesse d’être tout simplement et explicitement condamnable. Dans Haaretz, ces non-dits tournent à la dénégation pure et simple. Amalgamant l’islamisation des noirs américains et les crétineries intolérables sur la responsabilité des juifs dans l’esclavagisme, Finkielkraut, tout en nuances, enchaîne : « [...] le principal porte-parole de cette théologie en France aujourd’hui c’est Dieudonné, c’est lui qui est aujourd’hui le vrai patron de l’antisémitisme en France, et non le Front National. Mais en France au lieu de combattre son discours on fait précisément ce qu’il demande : on change l’enseignement de l’histoire coloniale et de l’histoire de l’esclavage dans les écoles. On y enseigne aujourd’hui l’histoire coloniale comme une histoire uniquement négative. On n’enseigne plus que le projet colonial voulait aussi éduquer, apporter la civilisation aux sauvages [sic]. On ne parle que des tentatives d’exploitation, de domination, et de pillage. Mais en fait qu’est-ce que veut Dieudonné ? Il exige une « shoah » et pour les arabes et pour les noirs, mais si l’on met la shoah et l’esclavage sur le même plan alors on est obligé de mentir, car ce n’était pas une shoah. Et ce n’était pas un crime contre l’humanité parce que ce n’était pas seulement un crime. C’était quelque chose d’ambivalent. Ainsi en est-il également de l’esclavage. Il a commencé bien avant l’Occident. En fait, la spécificité de l’Occident pour tout ce qui concerne l’esclavage c’est justement tout ce qui concerne son abolition. L’abolition de l’esclavage est une question européenne et américaine. Cette vérité-là sur l’esclavage il est maintenant interdit de l’enseigner dans les écoles. » A cette « vérité » censurée, notre philosophe en oppose une autre. Après avoir prophétisé dans l’émission « Qui Vive » que « le pogrome est l’avenir de l’homme », il diagnostique dans Le Figaro : « La violence actuelle n’est pas une réaction à l’injustice de la République, mais un gigantesque pogrome antirépublicain ». Si les mots ont un sens - et même pour Finkielkraut, ils en ont un - le choix du terme de « pogrome » ne doit rien au hasard. Notre fin lettré le sait : « pogrome » désigne (selon le Petit Robert) « un soulèvement violent organisé contre la communauté juive ». Ainsi les formes de violence et de révolte qui déplaisent à notre héros de la pensée seraient - essentiellement et donc potentiellement - pénétrées d’antisémitisme. Fier de sa formule, Alain Finkielkraut la commente ainsi dans Haaretz : « Contrairement à d’autres, moi je n’ai pas parlé d’Intifada des banlieues, et je ne pense pas qu’il faille utiliser ce terme.[...] Quoi qu’il en soit, ici il n’y a pas d’attentats et on se trouve à une autre étape : je pense qu’il s’agit de l’étape du pogrome anti-républicain. Il y a des gens en France qui haïssent la France comme république. » Le pogrome antirépublicain est bien la première étape d’une Intifada pogromiste. La défaite du penseur et l’arbitrage de ses pairs médiatiques Extraits des échanges dans Haaretz : br>
La défaite de Finkielkraut, englobant dans le même mépris (la même haine, à peine policée) les « bobos », les sociologues et les assistants sociaux, est émouvante. Encore heureux que les sociologues et les assistants sociaux ne se voient pas confier une émission sur France Culture et une autre sur RCJ, qu’ils ne soient pas interrogés trop souvent par Le Figaro ou Haaretz ni invités aussi souvent que lui à la télévision : Alain Finkielkraut pourrait être tenté de demander leur interdiction, comme il est tenté de le faire pour « Les Guignols de l’Info ». On n’opposera pas à cette tentation cette autre : persécuter le persécuté. En revanche, on ne se privera pas de poser cette question : jusqu’à quand les grands moralistes qui monologuent de « tribunes libres » en « chroniques », d’ « éditoriaux » en « libres opinions » attribueront-ils de tels propos à des exercices de méditation philosophique et se tairont-ils sur leurs accents racistes ? Encore longtemps, semble-t-il.... Dans un article du Nouvel Observateur titré « Le Pen reprend l’offensive : ’Je vous l’avais bien dit !’ » (17 novembre 2005), Claude Askolovitch rapporte des propos du Front national qui accablent Alain-Gérard Slama (de France Culture et du Figaro) et Alain Finkielkraut (de France Culture et... d’un peu partout) en leur apportant le soutien de l’extrême droite. Mais Askolovitch relativise aussitôt les compliments du Front National et vole à leur secours : « Ses rivaux [à Le Pen] emprunteraient désormais à son analyse, mais aussi à ses solutions. (...) les intellectuels deviendraient nationalistes. « Quand je lis Alain Finkielkraut ou Alain-Gérard Slama dans « Le Figaro », je vois des articles que je pourrais signer », affirme Louis Aliot, le jeune secrétaire général du Front. Il approuve les éditorialistes contempteurs des casseurs d’écoles et dénonciateurs du discours antifrançais. Evidemment, Aliot triche. Ni Slama, ni Finkielkraut, ni Chirac ne prônent la préférence nationale, ou demandent, comme Le Pen, la suppression des allocations familiales aux étrangers. » Ces précisions destinées à exonérer Alain Finkielkraut du parrainage dont il bénéficie permettent de banaliser des proximités manifestes. Quand Alain Finkielkraut relativise l’esclavage et la violence coloniale, quand il impute aux origines nationales des parents la violence de leurs enfants, quand (« black, black, black »...) il suggère que l’équipe de France de football n’a pas la couleur requise, quand à propos des immigrés sans carte d’identité française, il proclame que « Personne ne les retient ici ! » (variante philosophique du slogan xénophobe qui les invite à « retourner chez eux »), les « grands » éditorialistes et chroniqueurs - ces penseurs qui pensent pour nous dans les médias - disculpent ou se taisent. Une telle indulgence est-elle une énigme ? Pas vraiment. Henri Maler 23 novembre 2005
_________________________________________________ [1] Précision ajoutée le 25 novembre : voir le Post-scriptum [2] Titre de l’un de ses ouvrages. [3] Lire : Les prédications d’Alain Finkielkraut (1) : « Répliques à moi-même ». [4] Michel Warschawski et Michèle Sibony relèvent que « les réponses de Finkielkraut ont étonné les journalistes qui l’ont interrogé à Paris ». Ces journalistes, en effet, signalent que, « pourtant », ces réponses « n’émanent pas du Front National mais de la bouche d’un philosophe qu’on considérait autrefois comme l’un des porte-parole de la gauche française, et l’un des philosophes qui ont mûri dans la révolte des étudiants de mai 68 ». Ces mêmes journalistes précisent qu’Alain Finkielkraut revient régulièrement sur le fait que « il ne peut plus dire [cela] en France », « on ne peut pas dire ça en France » « il est peut être dangereux de dire ça en France ». |
Nous contacter - Mentions légales - Plan du site - Administration - Site hébergé par samizdat.net, réalisé avec Spip et optimisé pour Firefox. |