I. Rappel du contexte
Depuis septembre 2002, une guerre civile oppose en CĂ´te d’Ivoire les Forces ArmĂ©es Nationales de CĂ´te d’Ivoire (FANCI) du prĂ©sident Laurent Gbagbo, qui contrĂ´lent le sud du pays, Ă la rĂ©bellion des Forces nouvelles (FN) qui contrĂ´le le Nord et le centre.
Un processus de paix Ă©tait entamĂ© depuis les accords de Linas-Marcoussis en janvier 2003 et ceux d’Accra III en juillet 2004, signĂ© par les deux parties, qui prĂ©voyaient entre autre un partage du pouvoir politique, une rĂ©forme du code de la nationalitĂ© [1] et un dĂ©sarmement des milices et des Forces Nouvelles Ă partir du 15 octobre 2004. L’armĂ©e française est prĂ©sente dans le pays, mandatĂ©e depuis fĂ©vrier 2004 par l’ONU en tant que « force d’interposition » dans le cadre de l’opĂ©ration « Licorne » (rĂ©solution 1464 du Conseil de SĂ©curitĂ© de L’ONU).
Mais la rĂ©forme constitutionnelle a Ă©tĂ© remise en question par le prĂ©sident Gbagbo (qui Ă©voquait plutĂ´t la possibilitĂ© d’un rĂ©fĂ©rendum), ce qui remit en cause le dĂ©sarmement des rebelles des Forces Nouvelles (le prĂ©sident Gbagbo ayant de son cĂ´tĂ© profitĂ© du cesser le feu pour rĂ©armer ses troupes).
La crise Ă©clate le 4 novembre 2004. Laurent Gbagbo rompt la trĂŞve en vigueur depuis mars 2003 et lance une offensive aĂ©rienne et terrestre contre les positions des Forces nouvelles. Au cours de l’opĂ©ration, l’aviation des FANCI bombarde un campement militaire français situĂ© Ă BouakĂ©, dans la zone contrĂ´lĂ©e par les Forces nouvelles. Le bombardement fait, entre autres, neuf morts parmi les soldats français.
Le gouvernement français ordonne alors la destruction de l’ensemble de la flotte aĂ©rienne militaire ivoirienne. Cette rĂ©action dĂ©clenche Ă son tour de violentes Ă©meutes anti-françaises Ă Abidjan. Il s’en suit un face-Ă -face meurtrier entre l’armĂ©e française et les manifestants ivoiriens. Selon le comitĂ© international de la Croix-Rouge, au moins trente ivoiriens auraient Ă©tĂ© tuĂ©s et plusieurs centaines blessĂ©s ; bilan officiel ivoirien : une soixantaine de morts et plus d’un millier de blessĂ©s ivoiriens.
Devant le danger qui menace les 15000 ressortissants français (dont 8000 doubles nationaux), l’armĂ©e française tente de sĂ©curiser l’aĂ©roport et d’organiser leur dĂ©part pour la France [2].
Ces Ă©vènements firent l’objet en novembre 2004 d’une intense couverture mĂ©diatique.
II. Lu dans Libération :
« En CĂ´te-d’Ivoire, le journalisme en uniforme »
Dans sa chronique « MĂ©diatiques » du 12 novembre 2004 (dont l’intĂ©gralitĂ© mĂ©riterait d’ĂŞtre reproduite), Daniel Schneidermann, Ă©voque le traitement rĂ©servĂ© par les mĂ©dias français Ă la guerre civile ivoirienne [les passages soulignĂ©s le sont par nous] :
« En gros plan, les Français. Dans la bouche des prĂ©sentateurs, dans celle de Gilles Leclerc qui interroge Raffarin, les Français. Le malheur des Français, les larmes des Français, les boutiques pillĂ©es des Français, les villas des Français, les nains de jardin dans les jardins des Français, les bĂ©bĂ©s français, les enfants français, les adolescents français, les Français en short qui embarquent dans les avions avec leur pauvre sac de voyage, les Français qui dĂ©barquent des avions dans le frimas de novembre, les vivres qui attendent les Français Ă Roissy, les guichets qui attendent les Français pour porter plainte dès leur arrivĂ©e Ă Roissy, et mĂŞme les couches-culottes qui attendent Ă Roissy les bĂ©bĂ©s français. [...]
VoilĂ pour le gros plan. Mais regardons l’arrière. A l’arrière, les Noirs. [...] Encore plus Ă l’arrière, carrĂ©ment absentes de l’image, les questions. Pourquoi l’aviation ivoirienne a-t-elle dĂ©libĂ©rĂ©ment bombardĂ© une position française ? Qu’est-ce que la France fait lĂ -bas exactement ? Qu’y dĂ©fend-elle exactement ? Des ressortissants ? Des intĂ©rĂŞts ? Une rĂ©putation ? Une crĂ©dibilitĂ© ? Pour quelles raisons tant de soldats français dans ce pays indĂ©pendant depuis plus de quarante ans ? Mais ces questions, les images ne les posent pas, n’ont pas Ă les poser. Ces questions ne seront pas posĂ©es par le journal tĂ©lĂ©visĂ©. [...]
Evidemment, les journalistes français de la tĂ©lĂ©vision ne le font pas exprès. Ils seraient vexĂ©s d’ĂŞtre traitĂ©s de porte-voix du gouvernement français. Evidemment, ce sont surtout les risques du terrain et les mĂ©canismes inconscients de la compassion qui poussent Ă cette mise en images-lĂ , les Blancs en gros plan, les Noirs en dĂ©cor. Evidemment, de l’autre cĂ´tĂ©, on devine sans mĂŞme l’entendre l’hystĂ©rie pousse-au-crime de la propagande de Gbagbo. [...] Mais justement. Raison de plus pour ne pas faire la mĂŞme chose. Le cancer du mensonge de guerre n’a pas encore commencĂ© Ă la ronger, avec ses mille mĂ©tastases de complicitĂ©s multiformes dans les mĂ©dias.
Ce n’est qu’un modèle rĂ©duit, une maquette très ressemblante. Mais il faut bien l’observer, cette maquette. Elle permet de comprendre comment, par quel sournois mĂ©lange de colère et de lâchetĂ©, de compassion et de solidaritĂ©, les journalistes d’un pays peuvent soudain, insensiblement, sans s’en apercevoir, par glissements successifs, un gros plan ici, lĂ un trĂ©molo, se retrouver en uniforme. »
Le dimanche suivant (14 novembre 2004), l’Ă©quipe d’ArrĂŞt sur images (France 5) consacre l’Ă©mission au mĂŞme sujet. Puis Daniel Schneidermann y revient Ă nouveau le mardi suivant dans le traditionnel « chat » avec les internautes de liberation.fr (« Les travers traditionnels du journalisme de guerre », 16.11.2004). Extraits [les passages soulignĂ©s le sont par nous] :
« Il est encore un peu tĂ´t [pour parler d’emballement], mais par exemple, il faut surveiller avec attention l’Ă©volution des accusations de viols commis par des Ivoiriens sur des Françaises. En fin de semaine dernière, tous les mĂ©dias français Ă©voquaient soudain de nombreux viols. A ma connaissance on en est aujourd’hui, paraĂ®t-il, Ă deux plaintes dĂ©posĂ©es. C’est Ă©videmment encore trop mais on est loin de la vague que l’on semblait nous indiquer. [...]
Il est certain, Ă la dĂ©charge des journalistes français, qu’il ne doit pas ĂŞtre facile de couvrir sur le terrain une manifestation de « jeune patriotes ivoiriens », quand on est français et blanc de surcroĂ®t. Mais cela n’explique pas tout. Ainsi dans « ArrĂŞt sur images » de la semaine dernière nous avons passĂ© une sĂ©quence dans laquelle l’ambassadeur de CĂ´te-d’Ivoire Ă l’Onu portait des accusations contre la France en brandissant des photos de morts ivoiriens qu’il prĂ©sentait comme victimes de l’armĂ©e française. Or seul France 3 a diffusĂ© cette sĂ©quence, alors que toutes les chaĂ®nes l’avaient Ă leur disposition. Si ces accusations avaient Ă©tĂ© portĂ©es contre un autre pays que la France, les mĂ©dias français n’auraient-ils pas Ă©tĂ© plus audacieux ? [...] si l’on raisonne exclusivement en terme de calendrier, on peut dire que la mort d’Arafat est bien tombĂ©e pour masquer son image nĂ©ocolonialiste. [...]
J’ai Ă©tĂ© très choquĂ© par un petit morceau d’interview d’un manifestant d’Abidjan que toutes les chaĂ®nes ont diffusĂ© et oĂą on l’entendait dire : « J’ai envie de manger du français. » C’Ă©tait Ă l’Ă©vidence une plaisanterie mais en deux secondes dans le flot d’un reportage sur les manifestations, je suis certain que des millions de tĂ©lĂ©spectateurs l’ont pris au pied de la lettre. » [3]
III. Lu dans L’actu des mĂ©dias n°18 (25.11.2004) :
« Temps de guerre, presse patriote »
La chronique et le chat de Daniel Schneidermann constituent les points de dĂ©part du dossier (dont le lien est dĂ©sormais pĂ©rimĂ©, dĂ©cembre 2013) sur le traitement mĂ©diatique de la « crise en cĂ´te d’Ivoire » proposĂ© par le magazine des Ă©tudiants de l’IUT de journalisme de Bordeaux III dans leur Ă©dition 2005 de L’actu des mĂ©dias (n°18).
« DĂ©but novembre 2004, les esprits s’Ă©chauffent en CĂ´te d’Ivoire. Les ressortissants français sont menacĂ©s. Dans un grand Ă©lan de patriotisme, journaux, tĂ©lĂ©visions et radios donnent la parole Ă "ceux qui ont tout perdu", rendent hommage Ă "nos" soldats "morts pour la France". Sur le fond du conflit, pas grand-chose. », rĂ©sume le chapĂ´.
L’article principal Ă©voque les critiques du chroniqueur de LibĂ©ration sur l’ethnocentrisme du traitement mĂ©diatique, et se livre Ă un exercice critique d’une efficacitĂ© redoutable en opposant les certitudes d’un journaliste Ă la rĂ©alitĂ© des faits. Extrait :
« Daniel Schneidermann, chroniqueur tĂ©lĂ©, sur le chat de LibĂ©ration.fr : "Je crois que dans le traitement de cette crise, nous sommes retombĂ©s dans les travers traditionnels du journalisme de guerre, c’est-Ă -dire la tentation d’Ă©pouser le point de vue de son propre pays et la difficultĂ© Ă adopter un traitement Ă©quilibrĂ©."
ConfrontĂ© Ă cette idĂ©e, un journaliste du Figaro rĂ©torque : "Que Daniel Schneidermann distribue les bons points, les mauvais points me laisse froid (...) Il est facile de critiquer les mĂ©dias Ă Paris, alors que sur le terrain, il y a des gens qui prennent des risques." Rapidement, il s’Ă©nerve, il dĂ©nonce un entretien "inquisition" mâtinĂ© d’un "tiers-mondisme Ă la con" avant de... raccrocher. Mais les faits sont lĂ . En une dizaine de jours, le quotidien national a multipliĂ© les titres et articles franco-français au sujet du problème ivoirien. Petite revue de dĂ©tails :
- 8 novembre : "14 000 Français pris en otage", "L’opĂ©ration Licorne et les 14000 "otages" français" ;
- 9 novembre : "La grande peur des ressortissants français" ;
- 10 novembre : "CĂ´te d’Ivoire : la haine anti-Français" ;
- 11 novembre : "L’important est de rester en vie" avec en surtitre : "Les derniers soubresauts d’Abidjan pourraient provoquer le dĂ©part d’une grande partie de la communautĂ© française" ;
- 12 novembre : "Le récit des violences vécues par les Français à Abidjan" ;
- 13 novembre : "Chirac dénonce des exactions graves", "Abidjan - Les expatriés fuient par la lagune", "Des plaintes pour viol déposées en justice" ;
- 16 novembre : "Pour des rapatriĂ©s sous le choc, l’Ă©preuve du retour en France", "Les derniers des Français" ;
- 17 novembre : "Chirac honore le contingent Licorne", "Ces français qui ont décidé de rester" ;
- 19 novembre : "Gbagbo demande aux Français de revenir".
Le Figaro n’a pas Ă©tĂ© le seul Ă avoir eu ce rĂ©flexe teintĂ© d’ethnocentrisme. Une bonne partie de la presse Ă©crite, des tĂ©lĂ©s et des radios a mĂ©diatisĂ©, re-mĂ©diatisĂ©, sur-mĂ©diatisĂ© expatriĂ©s et militaires français. Au point d’en oublier les exilĂ©s burkinabĂ©s quittant en masse la CĂ´te d’Ivoire. » [4]
– Lire l’ensemble de ce très bon dossier (dont tous les liens sont dĂ©sormais pĂ©rimĂ©s, dĂ©cembre 2013) :
- « CĂ´te d’Ivoire : un traitement franco », un article de Bastien Brun et Thomas Mankowski (dont est extrait le passage ci-dessus), qui analyse les causes de cet ethnocentrisme au travers des conditions de travail, des impĂ©ratifs d’audience, des prĂ©supposĂ©s des journalistes sur l’information et de leur absence de distance critique par rapport au discours officiel.
- « Le patriotisme des mĂ©dias rĂ©pond Ă une attente du public », une interview de Marie-Anne Matard-Bonuccci, historienne des mĂ©dias (propos recueillis par Geneviève Lecointre), qui explique entre autres : « Je pense que les mĂ©dias ont souvent une vĂ©ritable volontĂ© de se placer dans le registre de l’Ă©motion, simplement parce que cela fait vendre. Par exemple, pour le conflit en CĂ´te d’Ivoire, en dehors de R.F.I. rares sont ceux qui ont expliquĂ© les causes profondes politiques et historiques de l’opposition.
Nous vivons dans une sociĂ©tĂ© très manichĂ©enne, dans laquelle il est nĂ©cessaire de pouvoir distinguer très vite le bon et le mauvais. [...] Il faut donner au lecteur ou au tĂ©lĂ©spectateur l’impression que les choses sont simples et faciles, avant qu’il ne referme le journal ou ne fasse taire la tĂ©lĂ©vision. »
- « Le rĂ©quisitoire de la presse Ă©trangère », un article instructif de Serge Massau, qui recueilli l’avis que quelques correspondants de la presse Ă©trangère.
- « Docteur Chirac et Mister Jacques », par Tanguy Scoazec