💰 Dégageons les capitalistes des médias : signez notre pétition !
‹ Retour à l'accueil

Journalisme de guerre : retour sur la « crise ivoirienne » de novembre 2004

Ce n’est pas toujours par choix, mais souvent par manque de moyens qu’il nous arrive de nĂ©gliger des aspects dĂ©cisifs de la vie des mĂ©dias (nous exposant d’ailleurs au risque d’ĂŞtre parfois accusĂ©s de les passer volontairement sous silence - ce qui ne fait sourire que les plus sereins d’entre nous...).

Ce fut le cas lors de la crise ivoirienne de novembre 2004. Nous sommes alors contraints de nous en remettre, quand nous le pouvons - et nous l’espĂ©rons toujours, provisoirement - Ă  d’autres observateurs. En l’occurrence, ce sont l’animateur de l’Ă©mission « ArrĂŞt sur images », Daniel Schneidermann et les Ă©tudiants de l’IUT en journalisme de Bordeaux II qui nous semblent avoir proposĂ© les observations les plus pertinentes. Extraits prĂ©cĂ©dĂ©s d’un bref rappel du contexte.

I. Rappel du contexte

Depuis septembre 2002, une guerre civile oppose en CĂ´te d’Ivoire les Forces ArmĂ©es Nationales de CĂ´te d’Ivoire (FANCI) du prĂ©sident Laurent Gbagbo, qui contrĂ´lent le sud du pays, Ă  la rĂ©bellion des Forces nouvelles (FN) qui contrĂ´le le Nord et le centre.

Un processus de paix Ă©tait entamĂ© depuis les accords de Linas-Marcoussis en janvier 2003 et ceux d’Accra III en juillet 2004, signĂ© par les deux parties, qui prĂ©voyaient entre autre un partage du pouvoir politique, une rĂ©forme du code de la nationalitĂ© [1] et un dĂ©sarmement des milices et des Forces Nouvelles Ă  partir du 15 octobre 2004. L’armĂ©e française est prĂ©sente dans le pays, mandatĂ©e depuis fĂ©vrier 2004 par l’ONU en tant que « force d’interposition » dans le cadre de l’opĂ©ration « Licorne » (rĂ©solution 1464 du Conseil de SĂ©curitĂ© de L’ONU).

Mais la rĂ©forme constitutionnelle a Ă©tĂ© remise en question par le prĂ©sident Gbagbo (qui Ă©voquait plutĂ´t la possibilitĂ© d’un rĂ©fĂ©rendum), ce qui remit en cause le dĂ©sarmement des rebelles des Forces Nouvelles (le prĂ©sident Gbagbo ayant de son cĂ´tĂ© profitĂ© du cesser le feu pour rĂ©armer ses troupes).

La crise Ă©clate le 4 novembre 2004. Laurent Gbagbo rompt la trĂŞve en vigueur depuis mars 2003 et lance une offensive aĂ©rienne et terrestre contre les positions des Forces nouvelles. Au cours de l’opĂ©ration, l’aviation des FANCI bombarde un campement militaire français situĂ© Ă  BouakĂ©, dans la zone contrĂ´lĂ©e par les Forces nouvelles. Le bombardement fait, entre autres, neuf morts parmi les soldats français.
Le gouvernement français ordonne alors la destruction de l’ensemble de la flotte aĂ©rienne militaire ivoirienne. Cette rĂ©action dĂ©clenche Ă  son tour de violentes Ă©meutes anti-françaises Ă  Abidjan. Il s’en suit un face-Ă -face meurtrier entre l’armĂ©e française et les manifestants ivoiriens. Selon le comitĂ© international de la Croix-Rouge, au moins trente ivoiriens auraient Ă©tĂ© tuĂ©s et plusieurs centaines blessĂ©s ; bilan officiel ivoirien : une soixantaine de morts et plus d’un millier de blessĂ©s ivoiriens.

Devant le danger qui menace les 15000 ressortissants français (dont 8000 doubles nationaux), l’armĂ©e française tente de sĂ©curiser l’aĂ©roport et d’organiser leur dĂ©part pour la France [2].

Ces Ă©vènements firent l’objet en novembre 2004 d’une intense couverture mĂ©diatique.

II. Lu dans LibĂ©ration :

« En CĂ´te-d’Ivoire, le journalisme en uniforme »

Dans sa chronique « MĂ©diatiques » du 12 novembre 2004 (dont l’intĂ©gralitĂ© mĂ©riterait d’ĂŞtre reproduite), Daniel Schneidermann, Ă©voque le traitement rĂ©servĂ© par les mĂ©dias français Ă  la guerre civile ivoirienne [les passages soulignĂ©s le sont par nous] :

«  En gros plan, les Français. Dans la bouche des prĂ©sentateurs, dans celle de Gilles Leclerc qui interroge Raffarin, les Français. Le malheur des Français, les larmes des Français, les boutiques pillĂ©es des Français, les villas des Français, les nains de jardin dans les jardins des Français, les bĂ©bĂ©s français, les enfants français, les adolescents français, les Français en short qui embarquent dans les avions avec leur pauvre sac de voyage, les Français qui dĂ©barquent des avions dans le frimas de novembre, les vivres qui attendent les Français Ă  Roissy, les guichets qui attendent les Français pour porter plainte dès leur arrivĂ©e Ă  Roissy, et mĂŞme les couches-culottes qui attendent Ă  Roissy les bĂ©bĂ©s français. [...]
VoilĂ  pour le gros plan. Mais regardons l’arrière. A l’arrière, les Noirs. [...] Encore plus Ă  l’arrière, carrĂ©ment absentes de l’image, les questions. Pourquoi l’aviation ivoirienne a-t-elle dĂ©libĂ©rĂ©ment bombardĂ© une position française ? Qu’est-ce que la France fait lĂ -bas exactement ? Qu’y dĂ©fend-elle exactement ? Des ressortissants ? Des intĂ©rĂŞts ? Une rĂ©putation ? Une crĂ©dibilitĂ© ? Pour quelles raisons tant de soldats français dans ce pays indĂ©pendant depuis plus de quarante ans ? Mais ces questions, les images ne les posent pas, n’ont pas Ă  les poser. Ces questions ne seront pas posĂ©es par le journal tĂ©lĂ©visĂ©. [...]
Evidemment, les journalistes français de la tĂ©lĂ©vision ne le font pas exprès. Ils seraient vexĂ©s d’ĂŞtre traitĂ©s de porte-voix du gouvernement français. Evidemment, ce sont surtout les risques du terrain et les mĂ©canismes inconscients de la compassion qui poussent Ă  cette mise en images-lĂ , les Blancs en gros plan, les Noirs en dĂ©cor. Evidemment, de l’autre cĂ´tĂ©, on devine sans mĂŞme l’entendre l’hystĂ©rie pousse-au-crime de la propagande de Gbagbo. [...] Mais justement. Raison de plus pour ne pas faire la mĂŞme chose. Le cancer du mensonge de guerre n’a pas encore commencĂ© Ă  la ronger, avec ses mille mĂ©tastases de complicitĂ©s multiformes dans les mĂ©dias.
Ce n’est qu’un modèle rĂ©duit, une maquette très ressemblante. Mais il faut bien l’observer, cette maquette.
Elle permet de comprendre comment, par quel sournois mĂ©lange de colère et de lâchetĂ©, de compassion et de solidaritĂ©, les journalistes d’un pays peuvent soudain, insensiblement, sans s’en apercevoir, par glissements successifs, un gros plan ici, lĂ  un trĂ©molo, se retrouver en uniforme.  »

Le dimanche suivant (14 novembre 2004), l’Ă©quipe d’ArrĂŞt sur images (France 5) consacre l’Ă©mission au mĂŞme sujet. Puis Daniel Schneidermann y revient Ă  nouveau le mardi suivant dans le traditionnel « chat » avec les internautes de liberation.fr (« Les travers traditionnels du journalisme de guerre », 16.11.2004). Extraits [les passages soulignĂ©s le sont par nous] :

« Il est encore un peu tĂ´t [pour parler d’emballement], mais par exemple, il faut surveiller avec attention l’Ă©volution des accusations de viols commis par des Ivoiriens sur des Françaises. En fin de semaine dernière, tous les mĂ©dias français Ă©voquaient soudain de nombreux viols. A ma connaissance on en est aujourd’hui, paraĂ®t-il, Ă  deux plaintes dĂ©posĂ©es. C’est Ă©videmment encore trop mais on est loin de la vague que l’on semblait nous indiquer. [...]
Il est certain, Ă  la dĂ©charge des journalistes français, qu’il ne doit pas ĂŞtre facile de couvrir sur le terrain une manifestation de « jeune patriotes ivoiriens », quand on est français et blanc de surcroĂ®t. Mais cela n’explique pas tout. Ainsi dans « ArrĂŞt sur images » de la semaine dernière nous avons passĂ© une sĂ©quence dans laquelle l’ambassadeur de CĂ´te-d’Ivoire Ă  l’Onu portait des accusations contre la France en brandissant des photos de morts ivoiriens qu’il prĂ©sentait comme victimes de l’armĂ©e française. Or seul France 3 a diffusĂ© cette sĂ©quence, alors que toutes les chaĂ®nes l’avaient Ă  leur disposition. Si ces accusations avaient Ă©tĂ© portĂ©es contre un autre pays que la France, les mĂ©dias français n’auraient-ils pas Ă©tĂ© plus audacieux ? [...] si l’on raisonne exclusivement en terme de calendrier, on peut dire que la mort d’Arafat est bien tombĂ©e pour masquer son image nĂ©ocolonialiste. [...]
J’ai Ă©tĂ© très choquĂ© par un petit morceau d’interview d’un manifestant d’Abidjan que toutes les chaĂ®nes ont diffusĂ© et oĂą on l’entendait dire : « J’ai envie de manger du français. » C’Ă©tait Ă  l’Ă©vidence une plaisanterie mais en deux secondes dans le flot d’un reportage sur les manifestations, je suis certain que des millions de tĂ©lĂ©spectateurs l’ont pris au pied de la lettre. » [3]


III. Lu dans L’actu des mĂ©dias n°18 (25.11.2004) :

« Temps de guerre, presse patriote »

La chronique et le chat de Daniel Schneidermann constituent les points de dĂ©part du dossier (dont le lien est dĂ©sormais pĂ©rimĂ©, dĂ©cembre 2013) sur le traitement mĂ©diatique de la « crise en cĂ´te d’Ivoire » proposĂ© par le magazine des Ă©tudiants de l’IUT de journalisme de Bordeaux III dans leur Ă©dition 2005 de L’actu des mĂ©dias (n°18).

« DĂ©but novembre 2004, les esprits s’Ă©chauffent en CĂ´te d’Ivoire. Les ressortissants français sont menacĂ©s. Dans un grand Ă©lan de patriotisme, journaux, tĂ©lĂ©visions et radios donnent la parole Ă  "ceux qui ont tout perdu", rendent hommage Ă  "nos" soldats "morts pour la France". Sur le fond du conflit, pas grand-chose. », rĂ©sume le chapĂ´.

L’article principal Ă©voque les critiques du chroniqueur de LibĂ©ration sur l’ethnocentrisme du traitement mĂ©diatique, et se livre Ă  un exercice critique d’une efficacitĂ© redoutable en opposant les certitudes d’un journaliste Ă  la rĂ©alitĂ© des faits. Extrait :

« Daniel Schneidermann, chroniqueur tĂ©lĂ©, sur le chat de LibĂ©ration.fr : "Je crois que dans le traitement de cette crise, nous sommes retombĂ©s dans les travers traditionnels du journalisme de guerre, c’est-Ă -dire la tentation d’Ă©pouser le point de vue de son propre pays et la difficultĂ© Ă  adopter un traitement Ă©quilibrĂ©."
ConfrontĂ© Ă  cette idĂ©e, un journaliste du Figaro rĂ©torque : "Que Daniel Schneidermann distribue les bons points, les mauvais points me laisse froid (...) Il est facile de critiquer les mĂ©dias Ă  Paris, alors que sur le terrain, il y a des gens qui prennent des risques." Rapidement, il s’Ă©nerve, il dĂ©nonce un entretien "inquisition" mâtinĂ© d’un "tiers-mondisme Ă  la con" avant de... raccrocher. Mais les faits sont lĂ . En une dizaine de jours, le quotidien national a multipliĂ© les titres et articles franco-français au sujet du problème ivoirien. Petite revue de dĂ©tails :
- 8 novembre : "14 000 Français pris en otage", "L’opĂ©ration Licorne et les 14000 "otages" français" ;
- 9 novembre : "La grande peur des ressortissants français" ;
- 10 novembre : "CĂ´te d’Ivoire : la haine anti-Français" ;
- 11 novembre : "L’important est de rester en vie" avec en surtitre : "Les derniers soubresauts d’Abidjan pourraient provoquer le dĂ©part d’une grande partie de la communautĂ© française" ;
- 12 novembre : "Le rĂ©cit des violences vĂ©cues par les Français Ă  Abidjan" ;
- 13 novembre : "Chirac dĂ©nonce des exactions graves", "Abidjan - Les expatriĂ©s fuient par la lagune", "Des plaintes pour viol dĂ©posĂ©es en justice" ;
- 16 novembre : "Pour des rapatriĂ©s sous le choc, l’Ă©preuve du retour en France", "Les derniers des Français" ;
- 17 novembre : "Chirac honore le contingent Licorne", "Ces français qui ont dĂ©cidĂ© de rester" ;
- 19 novembre : "Gbagbo demande aux Français de revenir".

Le Figaro n’a pas Ă©tĂ© le seul Ă  avoir eu ce rĂ©flexe teintĂ© d’ethnocentrisme. Une bonne partie de la presse Ă©crite, des tĂ©lĂ©s et des radios a mĂ©diatisĂ©, re-mĂ©diatisĂ©, sur-mĂ©diatisĂ© expatriĂ©s et militaires français. Au point d’en oublier les exilĂ©s burkinabĂ©s quittant en masse la CĂ´te d’Ivoire. » [4]

– Lire l’ensemble de ce très bon dossier (dont tous les liens sont dĂ©sormais pĂ©rimĂ©s, dĂ©cembre 2013) :

- « CĂ´te d’Ivoire : un traitement franco », un article de Bastien Brun et Thomas Mankowski (dont est extrait le passage ci-dessus), qui analyse les causes de cet ethnocentrisme au travers des conditions de travail, des impĂ©ratifs d’audience, des prĂ©supposĂ©s des journalistes sur l’information et de leur absence de distance critique par rapport au discours officiel.

- « Le patriotisme des mĂ©dias rĂ©pond Ă  une attente du public », une interview de Marie-Anne Matard-Bonuccci, historienne des mĂ©dias (propos recueillis par Geneviève Lecointre), qui explique entre autres : « Je pense que les mĂ©dias ont souvent une vĂ©ritable volontĂ© de se placer dans le registre de l’Ă©motion, simplement parce que cela fait vendre. Par exemple, pour le conflit en CĂ´te d’Ivoire, en dehors de R.F.I. rares sont ceux qui ont expliquĂ© les causes profondes politiques et historiques de l’opposition.
Nous vivons dans une société très manichéenne, dans laquelle il est nécessaire de pouvoir distinguer très vite le bon et le mauvais.
[...] Il faut donner au lecteur ou au tĂ©lĂ©spectateur l’impression que les choses sont simples et faciles, avant qu’il ne referme le journal ou ne fasse taire la tĂ©lĂ©vision. »

- « Le rĂ©quisitoire de la presse Ă©trangère », un article instructif de Serge Massau, qui recueilli l’avis que quelques correspondants de la presse Ă©trangère.

- « Docteur Chirac et Mister Jacques », par Tanguy Scoazec

Notre association

Acrimed, observatoire des médias

Acrimed (Action-Critique-Médias) est une association d'intérêt général à but non lucratif, fondée en 1996. Observatoire des médias né du mouvement social de 1995, Acrimed cherche à mettre en commun savoirs professionnels, savoirs théoriques et savoirs militants au service d'une critique indépendante, radicale et intransigeante.

Qui sommes-nous ?

Pour qu'un autre monde soit possible, d'autres mĂ©dias sont nĂ©cessaires !

Acrimed est une association qui tient à son indépendance. Nous ne recourons ni à la publicité ni aux subventions. Vous pouvez nous soutenir en faisant un don ou en adhérant à l'association.