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Exercice de propagande ordinaire sur France 2 (service public)

Dimanche 22 mai 2005, Ă  une semaine du rĂ©fĂ©rendum, au journal tĂ©lĂ©visĂ© de 20 heures sur France 2, une « page » d’une dizaine de minutes ouvrait le journal sur la campagne rĂ©fĂ©rendaire. En trois sĂ©quences...

I. Béatrice Schonberg et les questions que tout le monde se pose

La premiĂšre sĂ©quence Ă©tait consacrĂ©e au suivi de la campagne Ă©lectorale. La deuxiĂšme Ă©tait dĂ©diĂ©e Ă  l’interview d’un homme politique dans le cadre des invitations censĂ©es ĂȘtre Ă©quitablement rĂ©parties entre partisans du « oui » et du « non ». Une derniĂšre sĂ©quence enfin qui prĂ©sentait un aspect du traitĂ© constitutionnel. Si, formellement, tout donne Ă  penser que le CSA ne trouvera rien (ou presque) Ă  reprocher Ă  la chaĂźne s’agissant de comptabiliser des temps de parole, sur le fond par contre, comme le montre la simple retranscription ci-dessous, il en va diffĂ©remment.

L’invitĂ© du jour Ă©tait un partisan du ‘non’, Laurent Fabius. L’interview rĂ©alisĂ©e en plateau en direct est prĂ©cĂ©dĂ©e par deux reportages. L’un porte sur un meeting du Front national (autre partisan du ‘non’...). La voix off du journaliste insiste sur l’Ă©troit nationalisme des militants de ce parti qui, en outre, se prononcent pour le ‘non’ alors qu’ils ne lisent mĂȘme pas la constitution (il est bien connu que tous les partisans du ‘oui’ connaissent le traitĂ© sur le bout des doigts). Le journaliste mentionne Ă©galement le penchant de ces militants pour le vin rosĂ©... On voit et entend Ă©galement, dans ce reportage, Le Pen qui cite au passage Laurent Fabius, ce dernier ayant constatĂ©, comme d’autres, que le traitĂ© ne sera pas facilement rĂ©visable. Cet extrait a Ă©tĂ© choisi, Ă©videment, sans intention particuliĂšre... Le second reportage reprend simplement les propos de François Hollande, un partisan du « oui » mais qui fustige Laurent Fabius, accusĂ© de poursuivre des ambitions personnelles et n’avoir choisi le « non » que par calcul (il est bien le seul parmi les hommes politiques...). Cet extrait Ă©galement a sans doute Ă©tĂ© choisi en fonction de sa haute teneur explicative.

Vient le moment de l’interview. PlutĂŽt que d’interroger Laurent Fabius sur ses positions au sujet du TraitĂ© constitutionnel europĂ©en, BĂ©atrice Schönberg lui pose les questions-que-tout-le-monde-se-pose, c’est-Ă -dire les questions qu’elle se pose ... Ă  la lumiĂšre des reportages prĂ©cĂ©dents. Ou plutĂŽt elle lance ses accusations, voire ses insinuations plus ou moins calomnieuses (cohabitation avec l’extrĂȘme droite, politicien acrobate, agitateur de chiffon rouge, socialiste isolĂ©, braves militants socialistes transformĂ©s par Fabius en « dindons de la farce », etc.). En revanche, elle ne pose aucune question prĂ©cise - mĂȘme dĂ©rangeante - sur les raisons avancĂ©es par l’invitĂ© en faveur du « non ». Comme elle « oublie » de rappeler que, selon les sondages actuels, 50% des enquĂȘtĂ©s se dĂ©clarant « socialistes » disent voter « non ». AprĂšs avoir sommĂ© son invitĂ© de s’adresser prioritairement aux militants socialistes pour s’expliquer, elle remercie son « invitĂ© » et passe Ă  la troisiĂšme sĂ©quence.

Celle-ci est censĂ©e expliquer, jour aprĂšs jour, certaines dispositions de la constitution europĂ©enne. Cela ressemble plutĂŽt Ă  un clip publicitaire. Le commentaire explique que grĂące Ă  la constitution tout sera beaucoup mieux qu’avant et notamment que la lutte contre le terrorisme sera beaucoup plus efficace. Le rappel opportun de l’attentat de Madrid l’annĂ©e passĂ©e suggĂšre ce qui nous menace, en France, et mĂȘme Ă  Paris, si on ne vote pas pour le traitĂ© constitutionnel...

Les hasards de la concurrence et de la programmation sont parfois symptomatiques : sur TF1, Ă  la mĂȘme heure, Claire Chazal interrogeait le ministre Jean-Louis Borloo, militant trĂšs actif en faveur du ‘oui’ dont les relations privĂ©es avec BĂ©atrice Schonberg sont de notoriĂ©tĂ© ... publique. Ce petit monde est dĂ©cidĂ©ment ... petit.

II. Transcription (presque) sans commentaires

- BĂ©atrice Schonberg : Avant d’en venir aux meetings de ce dimanche, sachez que Jacques Chirac fera cette semaine une nouvelle intervention publique, on n’en sait pas davantage [...] Ce dimanche, du cĂŽtĂ© des tenants du « non », c’est Jean-Marie Le Pen qui Ă©tait en meeting. Le prĂ©sident du Front national, Ă  Aix-en-Provence, parie pour un « non » qui fera la diffĂ©rence.

1. PremiĂšre sĂ©quence : les reportages

– Reportage n°1

- Voix off du journaliste : « Ils ont ressorti la tenue tricolore et, sur les tables, les bouteilles de rosĂ©. Avec un ‘non’ en tĂȘte dans les sondages, la visite ressemble Ă  un jour de fĂȘte et Jean-Marie Le Pen ne boude pas son plaisir. Chacun affiche sa prĂ©fĂ©rence nationale voire rĂ©gionale, mĂȘme au fond de la marmite [Plan sur une Ă©norme paella]. AprĂšs les rires, les attaques et cette fois-ci le prĂ©sident compare l’Europe Ă  l’ancien bloc soviĂ©tique ». [Plan sur Jean-Marie Le Pen qui dĂ©clare] : “Y a t-il intĂ©rĂȘt Ă  vouloir continuer de construire l’URSL par comparaison avec l’URSS : l’Union des rĂ©publiques socialistes libĂ©rales ?
- Voix off du journaliste : « Pour les militants, la consigne est claire, ils iront voter “ non ” et quelle que soit la raison » [plan sur une militante] “Vous n’avez pas lu la constitution”, questionne le journaliste ? - “Non ! je l’ai mise Ă  la poubelle directement. La France d’en bas, elle souffre. D’ailleurs, vous l’avez bien vu, mĂȘme les cocos votent non. C’est qu’il y a un problĂšme ”.
- Voix off du journaliste : « Mais une fois n’est pas coutume, Jean-Marie Le Pen cite un socialiste, Laurent Fabius, lorsqu’il Ă©voque les consĂ©quences du oui Ă  la constitution ». [Plan sur Jean Marie Le Pen qui dĂ©clare] : “‘Aurions-nous la possibilitĂ© d’en sortir ? Non. D’ailleurs c’est ce qu’a dit Fabius, assez bien je dois dire. Il a dit  : ‘je n’aime pas quand j’entre chez des gens qui ferment la porte Ă  clĂ© derriĂšre moi’”. »
- Voix off du journaliste : AprĂšs une campagne discrĂšte, Jean-Marie Le Pen se dit sĂ»r de la victoire du non. A Aix, 300 militants ont criĂ© la mĂȘme chose.

- BĂ©atrice Schonberg : Les invitĂ©s politiques de ce dimanche : Laurent Fabius est sur ce plateau. Ecoutons d’abord, si vous le voulez bien, François Hollande, invitĂ© de nos confrĂšres de Europe 1 [La mise en scĂšne est transparente]. Pour lui, Laurent Fabius, vous menez une stratĂ©gie personnelle et vous vous prĂ©parez Ă  d’autres Ă©lections que le referendum

– Reportage n°2

- François Hollande : Quand on est un homme qui a exercĂ© des responsabilitĂ©s importantes, quand on est un responsable socialiste, quand on est un acteur de la vie europĂ©enne et qui a des relations avec tous les chefs d’Ă©tat, tous les responsables de l’opposition qui sont socialistes, on ne met pas en pĂ©ril l’Europe parce qu’on voudrait simplement servir sa propre cause ou prĂ©parer une autre Ă©chĂ©ance ou avoir un dĂ©bat avec la droite. Moi, j’ai toutes les raisons de vouloir avoir un dĂ©bat avec la droite. Moi, je ne me sers pas du rĂ©fĂ©rendum et mettre en difficultĂ© l’Europe sans profit pour la gauche.

2. DeuxiĂšme sĂ©quence : l’interview de l’invitĂ©

[On n’a pas retranscrit les rĂ©ponses de Laurent Fabius afin de mieux apprĂ©cier l’enchaĂźnement des questions. Elles Ă©clairent quelles fonctions s’arrogent certains prĂ©sentateurs et la contribution qu’ils apportent au dĂ©bat public, quel que soit l’interlocuteur ... du moins quand il n’a pas l’heur de leur plaire]

- BĂ©atrice Schonberg : Laurent Fabius, bonsoir. L’attaque [de François Hollande] est claire et directe. J’imagine que votre rĂ©ponse le sera aussi.
- Laurent Fabius : [il dit simplement qu’il refuse la polĂ©mique]
- BĂ©atrice Schonberg : Est-ce que vous rĂ©pondrez en revanche Ă  Jean-Marie Le Pen puisqu’il Ă©tait particuliĂšrement Ă©logieux avec vous, qu’il est tenant pour le ‘non’ comme vous l’ĂȘtes. Est-ce que cette cohabitation du ‘non’ vous va par exemple ? [En quoi s’agit-il d’apporter une « rĂ©ponse » Ă  Le Pen ?]
- Laurent Fabius : Vous vous moquez de moi !
- BĂ©atrice Schonberg : [Faussement innocente] Je vous pose la question. [C’est plus claire : la fausse question de Le Pen Ă©tait une vraie question de Schonberg !]
- Laurent Fabius : [...]
- BĂ©atrice Schonberg : [Elle conclut cet Ă©change en rĂ©affirmant] C’est une cohabitation de circonstance !
- Laurent Fabius : [...]
- BĂ©atrice Schonberg : Si vous le voulez bien, toute une sĂ©rie de questions concrĂštes avec des rĂ©ponses concrĂštes. On a l’impression que cette semaine vous avez multipliĂ© les dĂ©clarations, les interventions. On vous a vu Ă  la tĂ©lĂ© avec JosĂ© BovĂ©. On a donc le sentiment que vous passez Ă  une vitesse supĂ©rieure. Finalement [On voit mal l’enchaĂźnement avec ce qui prĂ©cĂšde] est-ce que vous n’ĂȘtes pas dans une position d’acrobate, oĂč vous vous affichez sans faire campagne, on a un peu du mal... franchement, il faudrait un peu que les citoyens arrivent Ă  s’y retrouver [D’oĂč tient-elle que les citoyens ne s’y retrouvent pas ?].
- Laurent Fabius : [...]
- BĂ©atrice Schonberg : Certains vous reprochent, chez les socialistes d’ailleurs, d’agiter un peu les chiffons rouges, de prĂŽner une certaine mĂ©fiance Ă  l’Ă©gard des Ă©trangers...
- Laurent Fabius : [...]
- BĂ©atrice Schonberg : Vous dites, par exemple, l’ouverture des frontiĂšres peut mettre en cause notre protection sociale, nos retraites
- Laurent Fabius : [...]
- BĂ©atrice Schonberg : Est-ce qu’on peut avoir raison contre tous les socialistes europĂ©ens et contre la majoritĂ© des syndicats europĂ©ens ? [Est-ce que les hommes politiques doivent faire comme les journalistes et regarder ce que les autres pensent pour savoir ce qu’ils doivent penser ?]
- Laurent Fabius : [...]
- BĂ©atrice Schonberg : Laurent Fabius, beaucoup de questions Ă©videmment sur l’aprĂšs 29 mai. Vous vous posez en rassembleur du peuple de gauche [oĂč a-t-elle Ă©tĂ© cherchĂ© cela ?]. Quel rĂŽle allez vous jouer, comment imaginez vous ces lendemains ? Finalement... par exemple, Dominique Strauss-Kahn aujourd’hui dit ‘faudra qu’il dĂ©missionne si le oui passe’. Comment imaginez-vous que les militants qui donc ont votĂ© pour la ligne du parti socialiste, donc pour le oui, vont prendre les choses. Est-ce que ce sont pas eux les dindons de la farce ? [Quelle farce ? Pourquoi ne pas se demander ce qu’en pensent les 50% d’Ă©lecteurs socialistes qui s’apprĂȘtent Ă  voter « non » alors que le parti socialiste fait campagne pour le « oui » ?]
- Laurent Fabius : [...]
- BĂ©atrice Schonberg : [Elle insiste] Parlez aux militants !
- Laurent Fabius : [...]

3. TroisiĂšme sĂ©quence : « prĂ©sentation » du traitĂ© constitutionnel

- BĂ©atrice Schonberg : Merci Laurent Fabius d’avoir rĂ©pondu en direct Ă  nos questions. Et comme chaque soir, un Ă©clairage, une explication du traitĂ© constitutionnel. Aujourd’hui, le rĂŽle de l’armĂ©e, quelle dĂ©fense pour l’Europe ? En cas d’attaque d’un des pays membres, le devoir d’intervention. Nos explications.

- Introduction musicale pleine d’entrain. Fond bleu, sigle europĂ©en officiel. Images militaires.
- Commentaire du journaliste :

« Des blindĂ©s avec le drapeau europĂ©en, c’Ă©tait en MacĂ©doine en 2003 lors d’une opĂ©ration de maintien de la paix. Dans le traitĂ©, pas d’armĂ©e europĂ©enne mais plutĂŽt un cadre commun pour faciliter les coopĂ©rations entre les pays qui le souhaitent. La politique de dĂ©fense commune fait rĂ©fĂ©rence Ă  l’OTAN. Article 1.41 « la politique de l’Union respecte les obligations du traitĂ© de l’atlantique nord ». Or 19 pays sur 25 appartiennent Ă  l’OTAN. Les partisans du ‘non’ se demandent alors pourquoi recrĂ©er quelque chose qui existe dĂ©jĂ  au sein de l’OTAN. Certains parlent d’ailleurs d’une Europe sous tutelle des Etats-Unis. Dans le camp du ‘oui’, on y voit plutĂŽt deux possibilitĂ©s diffĂ©rentes d’action : une, internationale, avec l’OTAN, et une autre, europĂ©enne [Autrement dit : c’est vraiment mieux qu’avant]. Mais avant d’agir, vote Ă  l’unanimitĂ© obligatoire du conseil europĂ©en. Autre nouveautĂ© [Autrement dit : donc c’est bien comme tout ce qui est nouveau], les 25 deviennent des alliĂ©s. D’oĂč des obligations. Article 1.41 §7 : « en cas d’attaque d’un des Etats membres sur son territoire, les autres Etats lui doivent aide et assistance » [Comment ĂȘtre opposĂ© Ă  une telle solidaritĂ© ?]. Les missions de cette politique de dĂ©fense commune sont humanitaires mais aussi de maintien de la paix, de dĂ©sarmement et de lutte contre le terrorisme, une prioritĂ© europĂ©enne depuis l’attentat de Madrid : c’Ă©tait il y a tout juste un an. [Ce rappel de l’horrible attentat devrait inciter tout citoyen raisonnable Ă  voter en faveur d’un traitĂ© qui se propose d’Ă©viter Ă  l’avenir pareille attaque. « N’ayez pas peur », disait Chirac pour inciter Ă  voter « oui ». En fait, est-ce que ce n’est pas plutĂŽt « ayez peur si vous votez “ non ” » ?]

C’Ă©tait un JT ordinaire sur France 2.

Patrick Champagne

NB. Dominique Dhombres, le critique de tĂ©lĂ©vision du Monde, a vu Ă©galement cette page du Journal tĂ©lĂ©visĂ© de France 2. Il note seulement (Le Monde du 24 mai) que la question Ă  Fabius sur Le Pen « a le don de l’Ă©nerver » et « qu’il n’apprĂ©cie pas davantage le mot "acrobate" [...] pour qualifier sa position au Parti socialiste ». Quand la critique consiste Ă  raconter platement ce qu’on a vu la veille Ă  la tĂ©lĂ©...

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