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Marianne et les journalistes : un plaidoyer pro domo

Marianne - semaine du 23 au 29 avril 2001 - annonce Ă  la « une » un dossier intitulĂ© « Les journalistes ». Avec trois questions : « Sondage exclusif : qui sont-ils ? », « Pourquoi un tel divorce avec l’opinion ? », « Pourquoi pensent-ils si facilement la mĂŞme chose ? ».

Comme si un sondage pouvait permettre de dĂ©terminer ce que sont socialement les journalistes. Comme si la notion mĂŞme de « divorce avec l’opinion » n’Ă©tait pas elle-mĂŞme une notion construite par les sondages... qui prĂ©tendent dĂ©terminer ce que pense l’opinion. Comme si la dernière question - « Pourquoi pensent-ils si facilement la mĂŞme chose ? » - n’Ă©tait pas une affirmation dĂ©guisĂ©e correspondant très exactement Ă  ce que pensent... les journalistes de Marianne de leurs confrères.

Trois questions... et l’on pressent dĂ©jĂ  que le dossier consacrĂ© aux journalistes a peut ĂŞtre pour fonction essentielle de lĂ©gitimer la position des journalistes de Marianne par rapport aux autres et la place de Marianne dans les luttes concurrentielles entre les mĂ©dias...

Le dossier est donc bâti autour d’un « sondage exclusif » dont le contenu et le traitement mĂ©nagent quelques surprises.

D’abord les journalistes concernĂ©s ont fondu comme neige au soleil. Sur les 31000 journalistes dĂ©tenteurs de la carte de presse, il ne reste que « les journalistes qui travaillent dans les secteurs de l’actualitĂ© (France, Ă©tranger, culture, Ă©conomie, sociĂ©tĂ© » (p. 55). Les commentaires du sondage ne tiennent aucun compte de cette discrète prĂ©cision : la gĂ©nĂ©ralisation Ă  l’ensemble des journalistes est immĂ©diate. Un exemple entre cent : « La messe est dite : les journalistes sont Ă  une Ă©crasante majoritĂ© de gauche » (p. 59).

Ensuite, ce « sondage exclusif » est singulièrement biaisĂ© : il est prĂ©sentĂ© comme un «  sondage rĂ©alisĂ© par tĂ©lĂ©phone le 23 fĂ©vrier et le 5 mars auprès de 130 journalistes reprĂ©sentatifs par catĂ©gorie de supports et de rubrique » (par l’Institut SCP). Un tel Ă©chantillonnage et une telle mĂ©thode laissent pour le moins perplexe [1]. Mais Marianne prend les devants, en rĂ©cusant par avance, comme Ă©manation du « milieu » des journalistes, d’Ă©ventuelles contestations (p.55).

Enfin et surtout, les commentaires font dire Ă  ce pauvre sondage - qui livre tout au plus quelques indices - très exactement ce que les journalistes de Marianne disent habituellement, sans avoir recours Ă  des sondages. Des rĂ©ponses amalgamĂ©es sans la moindre prĂ©caution, on dĂ©duira « Ce que pensent les journalistes ». Soit cette pseudo-gĂ©nĂ©ralitĂ© : « L’engagement Ă  gauche des journalistes est plutĂ´t d’inspiration libĂ©rale-libertaire ». (p. 59). Dès lors, « la messe est dite » : comme on pouvait le craindre le « divorce avec l’opinion » est analysĂ© Ă  travers les sondages d’opinion. « Notre sondage le prouve », proclame Thomas Vallières : le « divorce » s’explique par ... le « divorce » - entre ce que « pense » l’opinion et ce que « pensent » les journalistes. Et Thomas Vallières - « Journalistes : le clan des clĂ´nes » -, tient bon sur le diagnostic de cette pensĂ©e uniforme des journalistes : « une idĂ©ologie de gauche libĂ©rale-libertaire - un mĂ©lange de ralliement pan-capitalisme mondialisĂ© et de pulsions nĂ©o-soixante-huitardes syncrĂ©tisĂ©es en rhĂ©torique de la modernitĂ© » (p. 51). Marianne dĂ©crète qu’il y a mĂ©lange, en construisant soi-mĂŞme le mĂ©lange : pour que la dissidence puisse revĂŞtir le costume du « centrisme rĂ©volutionnaire » dont Jean-François Kahn (il est l’auteur de l’expression) nous trace le portrait dans l’Ă©ditorial du mĂŞme numĂ©ro (p. 7).

A ce diagnostic taillé sur mesure devait nécessairement correspondre une explication de même acabit.

L’uniformitĂ© de la pensĂ©e s’explique ainsi : « les journalistes, dans leur immense majoritĂ© » [des 31000 encartĂ©s ou des 130 sondĂ©s ?] « issus qu’ils sont du mĂŞme milieu, formĂ©s Ă  la mĂŞme Ă©cole, frĂ©quentant les mĂŞmes espaces, porteurs des mĂŞmes valeurs, imprĂ©gnĂ©s du mĂŞme discours, façonnĂ©s par la mĂŞme idĂ©ologie, structurĂ©s par les mĂŞmes rĂ©fĂ©rences, ayant souvent connu la mĂŞme Ă©volution ou le mĂŞme cursus, finissent pas penser presque tous pareils ». Personne ne contestera l’existence de fortes convergences pour une minoritĂ© de journalistes qui trĂ´nent au sommet de la profession. Mais explique-t-on ainsi les particularitĂ©s de l’ensemble de la profession ? Explique-t-on ainsi certaines constantes (mais aussi certaines diffĂ©rences) des pratiques journalistiques ? A l’Ă©vidence, non.

C’est que le propos de cette explication tautologique de l’uniformitĂ© par l’uniformitĂ© est ailleurs : se dĂ©marquer non seulement des chers confrères, mais Ă©galement des explications ... incompatibles avec le positionnement de Marianne. On ne sera donc pas surpris de l’absence de toute rĂ©fĂ©rence Ă  la sociologie des journalismes et du traitement rĂ©servĂ© Ă  des analyses divergentes. Ainsi Serge Halimi, trop anti-capitaliste au goĂ»t de Marianne, se trouve ainsi rĂ©sumĂ© et rĂ©cusĂ© : « Les mĂ©dias seraient de plus en plus sous la coupe du grand capital qui leur imposerait son idĂ©ologie ». Pour rendre simpliste, il suffit de simplifier...

Bilan ? Tout est Ă  peu près vrai, c’est-Ă -dire Ă  peu près faux. Marianne a fait un » « coup » qui lui vaudra les remerciements de ceux qui l’approuvent et les protestations de ceux qui le rĂ©prouvent : le « centrisme rĂ©volutionnaire » est Ă  ce prix.

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