💰 Dégageons les capitalistes des médias : signez notre pétition !
‹ Retour à l'accueil

Un dĂ©bat d’Acrimed de fĂ©vrier 1999

La fin du journalisme

Le 16 fĂ©vrier 1999, Action Critique MĂ©dias recevait Ignacio Ramonet, universitaire, directeur du Monde diplomatique, auteur de La Tyrannie de la communication (Ă©d. GalilĂ©e). Voici des extraits (parus dans le Bulletin n° 5 d’Acrimed) de l’intervention d’Ignacio Ramonet et du dĂ©bat qui a suivi.

Trois sphères sont en train de fusionner : la sphère de l’information, celle de la communication (le discours publicitaire, la propagande, le marketing, les relations publiques…), et celle de la culture de masse, c’est-Ă -dire une culture soumise par dĂ©finition aux lois du marchĂ©, et qui se soumet Ă  la sĂ©lection du marchĂ©. Plus prĂ©cisĂ©ment, l’une de ces sphères, celle de la communication, absorbe les deux autres. Il est de plus en plus difficile de distinguer ce qui relève de l’information, de la communication ou de la culture de masse. De plus en plus, un discours publicitaire et un titre de journal sont imaginĂ©s sur le mĂŞme principe : accrocher, prendre des licences parfois importantes par rapport au contenu. L’effet de communication compte plus que l’effet d’information. Ce qui compte c’est d’avoir un contact ? qu’il soit visuel ou sĂ©mantique, etc. ? avec celui qui lit.

1. Trois qualitĂ©s de l’information

Dans l’information, la communication ou la culture de masse, trois qualitĂ©s sont recherchĂ©es : la simplicitĂ© ; la rapiditĂ© (des textes courts, des spots...) ; la distraction, l’amusement.

Ces trois qualitĂ©s traditionnelles de la culture de masse ont colonisĂ© peu Ă  peu le discours du marketing, de la publicitĂ© et aujourd’hui les mĂ©dias d’information, mĂŞme les plus sĂ©rieux, gagnĂ©s par l’idĂ©e de sĂ©duire. Il faut faire le beau pour attirer le public. Sur le plan industriel, cette fusion correspond Ă  la concentration. Quand, au dĂ©but des annĂ©es 70, le concept de communication a Ă©tĂ© rendu grand public par Mac Luhan, la communication Ă©tait un domaine circonscrit. Aujourd’hui, on ne sait pas, au plan industriel, quelles sont les limites de la communication. Parce que sont venus dans le domaine des industries de la communication des industriels qui n’avaient pas une culture de la communication. Parmi les trois principaux groupes de communication, il y a un marchand d’armes (Matra), un marchand d’eau (Vivendi) et un marchand de bĂ©ton (Bouygues). Aujourd’hui la communication se fait en grande partie Ă  l’Ă©chelle planĂ©taire et par les satellites, donc toutes les industries qui ont Ă  voir avec les satellites font de la communication. L’espace de l’industrie de la communication s’est Ă©tendu. Trois machines Ă  communiquer fusionnent en raison de la rĂ©volution numĂ©rique : tĂ©lĂ©phone, ordinateur et tĂ©lĂ©viseur. Les industries qui appartenaient Ă  l’informatique relèvent de la communication. Sur le mĂŞme Ă©cran, vous pouvez avoir Ă  la fois du texte, du son, et de l’image, les trois Ă©lĂ©ments que le numĂ©rique transmet.

2. Trois autres caractĂ©ristiques de l’information

– La surabondance : il n’y a jamais eu autant d’information Ă  notre portĂ©e.

Mais la surinformation peut provoquer de la désinformation. Il existe une censure démocratique. La censure est une donnée structurelle de tout pouvoir. Actuellement, le système censure par surproduction, par asphyxie de celui qui consomme.

Dans la tradition humaniste et dĂ©mocratique, on Ă©tablit un lien entre la quantitĂ© d’information et la quantitĂ© de libertĂ©. Au fur et Ă  mesure que je rĂ©clame le droit de communiquer, que j’ajoute de l’information, cela va favoriser la libertĂ©. DĂ©sormais, ajouter de l’information n’augmente pas la libertĂ©. Peut-ĂŞtre allons-nous vers une sociĂ©tĂ© ou infinie information Ă©gale Ă  zĂ©ro libertĂ©. Cette surinformation agit comme une nouvelle forme de violence. On ne la voit pas comme cela car les sociĂ©tĂ©s occidentales sortent de pĂ©riodes d’obscurantisme. Je pense que la communication est devenue une idĂ©logie et un impĂ©ratif : il y a obligation de communiquer. La communication remplace le paradigme du progrès. Le progrès avait pour objectif de pacifier les sociĂ©tĂ©s, c’est aujourd’hui la communication. C’est un lubrifiant social. Communiquer est un verbe intransitif dans la rĂ©alitĂ© : on ne communique pas pour dire quelque chose, on communique. L’objectif est de communiquer et le contenu est devenu très secondaire. Ce que les machines Ă  communiquer nous enjoignent de faire, c’est de les utiliser. Donc la sociĂ©tĂ© accepte l’idĂ©e que la communication va prendre la place du progrès.

– La vitesse : C’est un des paramètres traditionnels de l’information. Une information rapide est toujours plus intĂ©ressante qu’une information lente. Aujourd’hui, nous avons atteint la vitesse maximale : celle de la lumière, c’est l’instantanĂ©itĂ©. Quand on dit que le journaliste est l’analyste d’un jour, il y a encore dans ce mot un dĂ©lai de 24 heures. Mais aujourd’hui les journalistes sont devenus des instantanĂ©istes. Le journaliste est dĂ©jĂ  de trop. Car la relation informationnelle Ă©tait triangulaire, entre l’Ă©vĂ©nement, le mĂ©diateur, et le citoyen. Mais dans le système actuel, les camĂ©ras de captation de l’information suffisent. Il n’y a plus que l’Ă©vĂ©nement et le consommateur. L’information n’est plus une construction intellectuelle mais une transmission. Informer ce n’est pas rĂ©pondre Ă  des questions, c’est faire assister Ă  l’Ă©vĂ©nement. Le mĂ©dia pense faire de l’information contemporaine quand il donne Ă  celui qui le consomme l’illusion d’assister Ă  l’Ă©vĂ©nement. CNN par exemple prĂ©tend nous montrer les Ă©vĂ©nements en direct-live qui n’ont pas forcĂ©ment du contenu. En presse Ă©crite aussi on multiplie les reportages de terrain.

– L’information est essentiellement une marchandise. Donc elle est davantage soumise aux lois du marchĂ© qu’aux lois de l’information. La valeur d’une information ne dĂ©pend pas de la vĂ©ritĂ© mais du nombre de personnes susceptibles de s’y intĂ©resser, de son marchĂ©. Cette loi est la vraie trieuse de l’information.

3. Trois fausses affirmations

– Voir Ă©gale comprendre : plus un mĂ©dia me proposera en direct de l’information, plus je serai satisfait parce que j’aurai le sentiment d’avoir Ă©tĂ© moi-mĂŞme le tĂ©moin de ce qui se passe. Jusqu’Ă  prĂ©sent, on essayait de faire de l’information en respectant un certain nombre de règles. Si l’information n’est pas une science, elle est censĂ©e s’appuyer sur des sciences humaines, comme par exemple la sociologie et l’histoire, qui permettent une approche construite.

DĂ©sormais, si l’information, c’est faire assister Ă  l’Ă©vĂ©nement, on s’appuie sur un genre tĂ©lĂ©visĂ© : le sport en direct. On informe comme on montre un match, sur le mĂŞme principe.
Voir c’est comprendre, c’est l’Ă©quation contre laquelle se sont Ă©levĂ©s les rationalistes. Voir c’est comprendre, c’est le procès de GalilĂ©e, c’est l’illusion des sens. D’oĂą tous les malentendus possibles, surtout Ă  l’heure du virtuel, des images de synthèse, oĂą voir du faux ne peut pas ĂŞtre distinguĂ© de voir du vrai.

– Y ĂŞtre suffit pour savoir  : D’oĂą l’idĂ©e qu’on n’a pas besoin des journalistes. Il suffit d’y ĂŞtre pour pouvoir tĂ©moigner. Un tĂ©moin est un journaliste, le bon journaliste est un bon tĂ©moin. Quand les radios en continu veulent agir sur l’instant, elles se prĂ©cipitent sur le tĂ©lĂ©phone, trouvent quelqu’un qui parle français lĂ  oĂą ça s’est passĂ©, et lui demande. Et souvent la personne qui parle fait Ă©cho de ce qu’elle a elle-mĂŞme entendu dire. Or un tĂ©moin ( ce terme vient d’un mot grec qui veut dire martyr ) n’est pas forcĂ©ment un bon transmetteur de l’information. Dans un de ses films, Kurosawa montre comment cinq personnes vivant exactement le mĂŞme Ă©vĂ©nement, en proposent cinq versions totalement diffĂ©rentes. Etre tĂ©moin c’est ĂŞtre impliquĂ©, happĂ© par l’Ă©vĂ©nement, donc c’est ne pas avoir de distance suffisante. Le temps mĂ©diatique est instantanĂ©, le temps de la rĂ©flexion est plus Ă©loignĂ©.

– RĂ©pĂ©ter c’est dĂ©montrer : Quand Ă  propos d’un Ă©vĂ©nement, tous les mĂ©dias disent la mĂŞme chose, c’est que c’est vrai. On l’a vu avec la guerre du Golfe, Maastricht ou l’euro.


Questions et réponses

Va-t-on vers la fin du journalisme ?

– Ignacio Ramonet : Le système n’a plus besoin de journalistes. Les journalistes ont perdu leur spĂ©cificitĂ©. Il faut se fermer les yeux pour ne pas le voir. Entre 1850 et la fin du 19e siècle, c’Ă©tait la seule profession qui avait le monopole de l’information de masse. Cette spĂ©cificitĂ© a disparu.

Aujourd’hui, toutes les institutions produisent de l’information, mais aussi tous les individus peuvent produire de l’information Ă  l’Ă©chelle planĂ©taire, avec Internet. Rien ne vous empĂŞche d’ouvrir un site web chez vous ( si l’on excepte la limite Ă©conomique, mais 20 000 francs vous suffisent pour pouvoir ĂŞtre relativement bien Ă©quipĂ© ) et vous avez un mĂ©dia qui vous permet de parler au monde entier. Après tout, l’affaire Clinton-Lewinsky c’est Matt Drudge qui l’a sortie, et il n’Ă©tait pas hyper-Ă©quipĂ©, en tout cas moins que Newsweek [1] …

Les institutions, de tous ordres, politiques, Ă©conomiques, culturelles, sociales, syndicales, etc. produisent de l’information. Très souvent cette information est prĂ©-digĂ©rĂ©e pour les journalistes. Ce qui leur reste, c’est de diffuser cette information, mais seulement dans certains milieux, parce que, dans d’autres, les institutions s’en chargent. Les publications faites par des annonceurs, relativement bien, se multiplient. Les groupes qui possèdent les mĂ©dias contrĂ´lent les mĂ©dias, non pas de façon primitive et primaire, pour faire de la communication sur ce qu’ils font, mais indirectement aussi pour ne pas nuire Ă  ce qu’ils font. DĂ©jĂ , beaucoup de journalistes travaillent pour des groupes. Ces groupes sont en mesure de contrĂ´ler la communication Ă  la source. Le journaliste est lĂ  pour donner la caution d’une certaine objectivitĂ© pour un public innocent.

Non seulement ils sont en voie de disparition mais c’est souvent des alibis pris en otage pour diffuser une information qui sert les intĂ©rĂŞts de tel ou tel groupe. C’est une vision noire mais je pense qu’on est dans le vrai. Je complète : dans de nombreuses capitales il y a dĂ©jĂ  plus de journalistes qui travaillent pour des mĂ©dias d’entreprises, de marques, d’institutions, d’annonceurs, des mĂ©dias institutionnels, que de journalistes qui travaillent dans les grands mĂ©dias.

Dans un souci de productivitĂ©, le temps fait de plus en plus dĂ©faut aux journalistes. Pourquoi les grands groupes industriels dĂ©pensent-ils des fortunes colossales pour acheter telle entreprise d’information, alors qu’ils accordent aussi peu de temps aux journalistes ?

– Ignacio Ramonet : Les groupes qui cherchent Ă  contrĂ´ler les mĂ©dias en sont encore Ă  croire que l’influence dans les esprits est proportionnelle Ă  l’importance du mĂ©dia. Leur connaissance de ce qu’on appelle les effets en matière de rĂ©ception est assez primitive et archaĂŻque. Ils pensent qu’il peuvent gagner en capacitĂ© Ă  manipuler les esprits. En rĂ©alitĂ©, l’expĂ©rience montre que c’est plus difficile.

Deuxièmement, possĂ©der un mĂ©dia produit un prestige non nĂ©gligeable. Dans TF1 un pouvoir, Pierre PĂ©an a bien montrĂ© quel Ă©tait l’objectif de Bouygues quand il a rachetĂ© TF1. A un moment, il nĂ©gociait avec Balladur, entourĂ© de ses conseillers. Ils avaient fait un audit de TF1, qui chiffrait la chaĂ®ne Ă  telle somme. Les services du gouvernement en Ă©taient arrivĂ©s Ă  peu près Ă  la mĂŞme somme. Et Balladur avait dit Ă  ses conseillers "ce sera ça, plus 20 %". Les conseillers de Balladur eux-mĂŞmes avaient trouvĂ© que c’Ă©tait excessif. Quand on annoncĂ© la nouvelle Ă  Bouygues, les conseillers ont dit : "laissez tomber !". Bouygues a dit " c’est offert, c’est très bon marchĂ©, j’achète. Ce n’est pas une tĂ©lĂ© que j’achète, c’est un instrument d’influence " [2].

LCI a Ă©tĂ© créée sur le mĂŞme objectif. 365 journaux tĂ©lĂ©visĂ©s du soir c’est insuffisant pour les milliers de dĂ©cideurs qui font appel Ă  beaucoup de bĂ©ton. Il fallait une chaĂ®ne de tĂ©lĂ©vision qui ne fasse que les recevoir.

Tout cela n’a rien Ă  voir avec la communication mais avec l’idĂ©e que les dĂ©cideurs se font de l’influence des mĂ©dias. Des groupes peuvent comprendre qu’ils n’ont pas besoin des mĂ©dias. Des groupes industriels ont des mĂ©dias comme une danseuse. Un groupe mĂ©diatique (Murdoch, Time-Warner...), lui, fait de l’argent avec des mĂ©dias, Ă  condition de lui imposer les conditions de rentabilitĂ© qu’on applique Ă  l’industrie. Aujourd’hui, les pratiques dans la communication sont exactement les mĂŞmes que dans l’industrie : fusions entraĂ®nant licenciements, synergie... Ce n’est plus une industrie protĂ©gĂ©e comme faisant partie des acquis gagnĂ©s par la dĂ©mocratie. Autrefois, c’Ă©tait une sorte de pouvoir opposĂ© aux pouvoirs obscurantistes, comme l’Eglise. Qui pense aujourd’hui que la presse c’est le contraire de l’Eglise ?

PlutĂ´t que de disparaĂ®tre, le journalisme n’est-il pas plutĂ´t amenĂ© Ă  muter ? PlutĂ´t que transmettre l’information, Ă  la lire et Ă  la relier ?

– Ignacio Ramonet : Le journalisme est un mĂ©tier qui se transforme. Tout ce qui consiste Ă  fuir dans l’instantanĂ©itĂ© est apprĂ©ciĂ© par le public, mais quelle dimension de public ? Il faut accepter l’idĂ©e qu’on n’est pas obligatoirement un mĂ©dia de masse.

Certaines d’activitĂ©s se pensent automatiquement comme devant ĂŞtre planĂ©taires, permanentes, immĂ©diates, immatĂ©rielles, ce que j’appelle le système 2p2i. Ce n’est peut-ĂŞtre pas nĂ©cessaire. Au moment oĂą tout s’accĂ©lère, on a le droit de ralentir. C’est peut-ĂŞtre ce que demande une partie du public, un ralentissement, non pas par paresse mais pour prendre le temps de rĂ©flĂ©chir. Le paradoxe est qu’on vit dans une sociĂ©tĂ© les plus cultivĂ©es de l’histoire de ce pays. C’est la mĂŞme chose pour l’immense majoritĂ© des pays du monde. Jamais il n’y a eu autant de populations scolarisĂ©es, jamais il n’y a eu autant de diplĂ´mĂ©s dans toutes les disciplines. Pourquoi dans le mĂŞme temps avons-nous les mĂ©dias les plus mĂ©diocres ?

Une partie du public cherche un autre type d’information. Je pense par exemple qu’il y a beaucoup d’avenir, un vivier de production journalistique, pour tout ce qui est l’information sur l’information. La communication au sens large nous opprime tellement que quand on lit un livre comme celui de Serge Halimi [3], quand on regarde une Ă©mission de Schneidermann qui dĂ©monte un bidonnage ou un trucage, on est libĂ©rĂ©, on se dit "ce texte ou cette Ă©mission me venge". Parce qu’on m’a trompĂ©, pendant très longtemps, et que je ne peux pas me dĂ©fendre. Pourquoi a-t-on créé tant de mĂ©diateurs ? D’ici dix ans il n’y aura pas un mĂ©dia sans mĂ©diateur, il faudra donc rĂ©flĂ©chir Ă  la fonction des mĂ©diateurs. Qui surveille les mĂ©diateurs ?

La crĂ©dibilitĂ© s’est effondrĂ©e, comme un rĂ©gime qui n’est plus cru. Aujourd’hui la dĂ©mocratie mĂ©diatique ne fonctionne pas.

Dans l’audiovisuel on peut distinguer trois phases historiques de la crĂ©dibilitĂ©.

1. Les actualitĂ©s cinĂ©matographiques fonctionnaient sur le principe du documentaire Ă  commentaire. Un commentaire est plĂ©onastique par rapport aux images que chacun voit : " le marĂ©chal PĂ©tain est en train d’inaugurer " et on voit PĂ©tain en train d’inaugurer. J’ai pris l’exemple de PĂ©tain mais dans les rĂ©gimes dĂ©mocratiques c’Ă©tait la mĂŞme chose. On croit parce que la voix qui nous parle est anonyme. C’est la voix d’une allĂ©gorie, c’est la voix de l’information. Elle pĂ©nètre en moi, c’est la voix de Jeanne d’Arc, elle a une fonction thĂ©ologique, la divinitĂ© information.

2. Le journal tĂ©lĂ©visĂ©. C’est le contraire : la voix anonyme laisse la place Ă  la suridentification. C’est un monsieur ou une dame qui nous parle les yeux dans les yeux, on nous dit qui il est en sous-titre. Je le connais très bien parce que les journaux spĂ©cialisĂ©s nous racontent sa vie. D’ailleurs les enquĂŞtes montrent qu’on choisit de voir tel ou tel journal tĂ©lĂ©visĂ© en fonction du dĂ©grĂ© de sympathie qu’on a avec le prĂ©sentateur ou la prĂ©sentatrice. C’est donc parce que j’ai un rapport d’intimitĂ© avec le prĂ©sentateur ou la prĂ©sentatrice que je crois ou je ne crois pas, parce que je me dis lui qui vient chez moi depuis dix ans ? vingt ans ? il ne peut pas me mentir. Il me dit qu’il parle avec Castro, je le crois ? ! [Rires dans l’assistance]. Mais, aujourd’hui, il y a la troisème phase, parce que ça ne marche plus. Poivre d’Arvor, dès qu’il me regarde, on se dit quel hypocrite. Il ose encore me regarder après ce qu’il a fait... ?

3. Aujourd’hui on croit CNN alors qu’elle ne me dit rien. On la croit parce qu’on a Ă  faire Ă  une sacrĂ©e machine technologique. Cette machine m’en met littĂ©ralement plein les yeux, elle dit "maintenant nous allons nous connecter avec Dhahran", et on voit Dhahran, "nous allons connecter avec Jerusalem", et on voit JĂ©rusalem, et Washington, etc. On se dit : cette machine-lĂ , qui a des camĂ©ras partout, qui a la puissance d’ubiquitĂ© de Dieu, il est Ă©vident qu’elle dit la vĂ©ritĂ©, on est obligĂ© de la croire.

Donc, en quarante ans, on est passĂ© par trois formes de crĂ©dibilisation, ce qui prouve que des crĂ©dibilitĂ©s s’effondrent, et aujourd’hui nous sommes devant l’effondrement massif de la crĂ©dibilitĂ© des mĂ©dias, parce qu’il n’ont pas changĂ© de registre. Et c’est pourquoi les journaux tĂ©lĂ©visĂ©s vont disparaĂ®tre tels qu’ils existent, et ils disparaissent dĂ©jĂ , remplacĂ©s par des chaĂ®nes d’information continue.

Quelle est la marge de manoeuvre du Monde diplomatique par rapport au groupe Le Monde ?

– Ignacio Ramonet : Le Monde diplomatique fait partie du Groupe Le Monde. Le Monde est le seul grand journal qui appartienne majoritairement Ă  son personnel et Ă  ses lecteurs. C’est donc au sens propre du terme un journal indĂ©pendant. Il est l’actionnaire majoritaire du Monde diplomatique SA.

Actuellement Le Monde possède 57 Ă  58 % du capital, le reste est dĂ©tenu Ă  peu près Ă  parts Ă©gales par le personnel du Monde diplomatique et par les lecteurs regroupĂ©s dans l’association des Amis du Monde diplomatique. Le personnel et les lecteurs ont une minoritĂ© de blocage, c’est-Ă -dire que si Le Monde venait Ă  perdre son indĂ©pendance, s’il Ă©tait rachetĂ© par un grand groupe, il aurait beaucoup de difficultĂ©s pour intervenir sur la ligne du journal, qui est protĂ©gĂ©e par ses statuts. Ils protègent en particulier la nomination du directeur, qui est le garant de la ligne.Nous sommes un journal très indĂ©pendant. Le contenu du journal est dĂ©cidĂ© en comitĂ© de rĂ©daction sans influence d’aucun ordre, ni politique, ni confessionnel, ni industriel. Chacun des membres du comitĂ© de rĂ©daction a ses convictions. Mais il n’y a pas de militant de parti politique chez nous. Ce n’est pas interdit mais ça n’existe pas. Nos relations avec Le Monde sont bonnes. Nous sommes des journaux diffĂ©rents. mais nous avons Ă©tĂ© fondĂ©s par la mĂŞme personne, Hubert Beuve-MĂ©ry, un homme unanimement respectĂ© par les journalistes, et qui a toujours voulu que Le Monde diplomatique ait sa propre personnalitĂ©, sa propre singularitĂ©. Ces relations ont connu des hauts et des bas, elles n’ont jamais Ă©tĂ© dĂ©plorables ou dĂ©testables, et en tout cas, avec la direction actuelle, du point de vue des entreprises, c’est une très bonne relation. C’est d’ailleurs la direction actuelle qui a encouragĂ© la crĂ©ation de cette filiale que nous sommes aujourd’hui.

Mais ce sont des journaux très diffĂ©rents. Le Monde prend position sur mille et une questions, revient en arrière après avoir affirmĂ© une chose, donne la parole Ă  d’autres qui disent le contraire. De notre cĂ´tĂ©, nous sommes davantage partisans d’un journalisme non pas de dĂ©bat au sens facile du terme mais d’un journalisme de conviction, on ne sacrifie pas Ă  des formules faciles qui viennent du journalisme oral, par exemple il n’y a pas d’entretien. On a plus de temps, notre journal se lit sur un mois. Certains lecteurs dramatisent excessivement les diffĂ©rences, en rĂ©alitĂ© les relations sont bonnes.

Est-ce que vous n’ĂŞtes pas rattrapĂ©s par les grands groupes ? Le Monde Interactif est passĂ© dans le giron de Grolier, et donc de Hachette (marchand d’armes).

– Ignacio Ramonet : Le Monde possède les deux tiers du capital du Monde Interactif, il est majoritaire et compte le rester. L’objectif du Monde interactif est de se tenir très au courant, d’avancer en fonction des transformations qui se produisent. Le Monde diplomatique rĂ©flĂ©chit ( je vous le dit en primeur ) Ă  la possibilitĂ© d’entrer dans le capital du Monde interactif, Ă  un petit niveau ( car les investissements sont très importants en la matière ), et Ă©galement dans cet objectif. Je vous rappelle que nous avons Ă©tĂ© le premier journal de France Ă  crĂ©er un site Internet.

Notre association

Acrimed, observatoire des médias

Acrimed (Action-Critique-Médias) est une association d'intérêt général à but non lucratif, fondée en 1996. Observatoire des médias né du mouvement social de 1995, Acrimed cherche à mettre en commun savoirs professionnels, savoirs théoriques et savoirs militants au service d'une critique indépendante, radicale et intransigeante.

Qui sommes-nous ?

Pour qu'un autre monde soit possible, d'autres mĂ©dias sont nĂ©cessaires !

Acrimed est une association qui tient à son indépendance. Nous ne recourons ni à la publicité ni aux subventions. Vous pouvez nous soutenir en faisant un don ou en adhérant à l'association.