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Dominique Bromberger, porte-flingue de Raffarin

Tous les jours de la semaine vers 8h17, Dominique Bromberger tient sur France Inter une chronique, intitulĂ©e (en toute modestie bien sĂ»r) « Regards sur le monde ». En ce matin du 7 octobre, il a choisi d’emprunter le titre de son papier Ă  celui de l’essai de Nicolas Baverez. Et ça donne cette interrogation pathĂ©tique : « Est-ce vraiment "la France qui tombe" ? ». Peut-ĂŞtre pas la France, mais les sentences d’un Ă©ditorialiste pontifiant.

« Ce dĂ©bat, lancĂ© par le livre de Nicolas Baverez, La France qui tombe, a maintenant largement dĂ©bordĂ© de nos frontières... Cette semaine, deux des meilleurs hebdomadaires, le Britannique The Economist et l’AmĂ©ricain Time, du moins dans son Ă©dition europĂ©enne, s’en font l’Ă©cho.  »

Le « dĂ©bat », bien sĂ»r, est celui qui agite le microcosme mĂ©diatique, parce qu’il se charge de l’orchestrer. Et ce « dĂ©bat », devenu liquide, « dĂ©borde ». Il atteint - c’est assez dire son importance - les hebdomadaires que Bromberger classe parmi les « meilleurs » : The Economist, dont le caractère subversif n’Ă©chappe Ă  personne, et le Time, mais - la restriction relativise quelque peu l’impact du « dĂ©bat » -, « du moins dans son Ă©dition europĂ©enne ».

Mais pour justifier qu’une chronique consacrĂ©e en principe aux questions internationales permette, Ă  la fois, de faire l’Ă©loge d’un ouvrage consacrĂ© Ă  la France et de venir au secours de la politique du gouvernement Raffarin, le dĂ©tour par deux hebdomadaire Ă©trangers s’imposait. Petite entourloupe au service d’une grande cause !

Vient alors un rĂ©sumĂ© de l’ « incontournable » ouvrage du cher confrère. Un rĂ©sumĂ© dont la forme est suffisamment Ă©quivoque pour que l’on ne puisse pas distinguer ce que Bromberger attribue Ă  Baverez et ce que lui-mĂŞme reprend Ă  son compte. Impossible donc de ne pas prĂŞter gĂ©nĂ©reusement Ă  Bromberger ce qu’il dit de « la thèse » qu’il prĂ©tend rĂ©sumer.

Et ça donne d’abord ceci :

« Pour rĂ©sumer, en essayant de ne pas caricaturer la thèse dĂ©veloppĂ©e dans cet essai, la France n’a pas changĂ© son mode de gestion de l’Ă©conomie alors que celle-ci Ă©tait partout dans le monde en pleine Ă©volution. Elle continue Ă  ĂŞtre administrĂ©e par des bureaucrates politiciens et des apparatchiks syndicaux qui ont en commun la volontĂ© de tout faire rĂ©gler par l’Etat. Le rĂ©sultat, c’est que la France dont le Produit National Brut Ă©tait supĂ©rieur de 25% Ă  celui de la Grande-Bretagne dans les annĂ©es 70, est passĂ©e derrière celle-ci et que le revenu par habitant classe notre pays au 19ème rang seulement parmi les nations du monde industrialisĂ©. »

Cette hymne Ă  la contre-rĂ©volution libĂ©rale reprend les antiennes les plus Ă©culĂ©es contre la gestion de l’Ă©conomie par des « bureaucrates politiciens et des apparatchiks syndicaux », alors que cette gestion est « partout dans le monde en pleine Ă©volution ». En Ă©volution vers quelle destination ? Qu’importe ! L’essentiel est de « bouger », non sans dissimuler ainsi les fins poursuivies.

La suite fait complètement disparaĂ®tre l’auteur (Baverez ou Bromberger ?), pour livrer comme une Ă©vidence indiscutable les poncifs les plus rĂ©actionnaires :

« De surcroĂ®t, tous nos gouvernements, appuyĂ©s par une bonne partie de l’opinion publique, ont toujours cherchĂ© des Ă©chappatoires pour ne pas changer, en rendant responsable de nos malheurs la mondialisation, l’immigration ou la rĂ©unification de l’Allemagne. Et il est vrai qu’il y a toujours en France des dĂ©magogues populistes, dont les derniers exemples en date sont Jean-Marie Le Pen et JosĂ© BovĂ©, pour rendre le monde entier responsable de nos difficultĂ©s. »

La vĂ©ritĂ© enfin rĂ©vĂ©lĂ©e - « il est vrai que » - est un condensĂ© de Bromberger et du Figaro. L’espace du « dĂ©bat » se rĂ©trĂ©cit Ă  vue d’Ĺ“il ! Quant Ă  son contenu, qui donne pour identiques JosĂ© BovĂ© et Jean-Marie Le Pen, c’est dĂ©sormais une abjection ordinaire.

Vient alors l’administration de la preuve :

« Si la thèse dĂ©veloppĂ©e par Nicolas Baverez Ă©tait entièrement fausse, elle n’aurait pas provoquĂ© de telles polĂ©miques que Jean-Pierre Raffarin y consacrât une bonne partie de son interview Ă  Time Magazine. »

Cette rhĂ©torique de « brosse Ă  reluire » - pourquoi les brosses Ă  reluire n’auraient-elles pas un droit d’accès Ă  la rhĂ©torique ? - est proprement sidĂ©rante. La preuve que la thèse de Baverez n’est pas « entièrement fausse », c’est qu’elle a provoquĂ© des « polĂ©miques ». D’oĂą l’on doit dĂ©duire que si elle Ă©tait entièrement fausse, elle n’aurait suscitĂ© aucune polĂ©mique... Mais le plus beau, c’est que la validitĂ© de la « thèse » est accrĂ©ditĂ©e par l’importance que Raffarin lui accorde dans une interview. La preuve par Raffarin : il fallait l’inventer !

Le chroniqueur qui jette des « regards sur le monde » peut alors se replier dĂ©finitivement sur l’hexagone, pour assĂ©ner la vulgate rĂ©actionnaire :

« Mais, comme Ă  l’habitude, ce genre de propos ne peut ĂŞtre Ă©crit et Ă©coutĂ© que lorsque les choses ont commencĂ© Ă  changer. Il est absolument exact que la France est restĂ©e fossilisĂ©e dans la gangue Ă©touffante des hauts fonctionnaires, des intellectuels marxistes, des patrons rĂ©clamant l’assistance de l’Etat pour leurs entreprises et des syndicats dominĂ©s par les employĂ©s de la fonction publique pendant très longtemps. »

Le « absolument exact » dĂ©fie toute controverse : c’est la variante nĂ©o-libĂ©rale et Ă©ditoriale, de l’ « infaillibilitĂ© pontificale », sur le mode pontifiant.

C’est peut-ĂŞtre le moment de rappeler que cette chronique est dĂ©versĂ©e sur une radio publique. Continuons :

« Mais, il est quand mĂŞme curieux que le dĂ©bat s’engage quand les choses commencent Ă  changer. L’opinion française, dans sa majoritĂ©, paraĂ®t avoir acceptĂ© au printemps dernier, le principe de rĂ©alitĂ© sur la question des retraites après l’avoir refusĂ© en 1995. »

« Le dĂ©bat s’engage... » : un dĂ©bat qui, dans les termes oĂą il est prĂ©sentĂ©, exclut non seulement les divers courants altermondialistes, mais Ă©galement toute l’opposition parlementaire. C’est un dĂ©bat entre Le Figaro et Le Figaro Magazine, avec quelques arguments Ă  glaner du cĂ´tĂ© du Nouvel Observateur et du Monde.

Quant au moment oĂą il s’engage, il nous vaut l’invention cynique d’une opinion taillĂ©e sur mesure. L’opinion française n’a pas acceptĂ© le plan gouvernemental sur les retraites, qui n’est en rien la traduction d’un hypothĂ©tique « principe de rĂ©alitĂ©  ».

Mais l’Encyclique de Bromberger n’est pas finie. C’est maintenant le tour de la distribution des bons points aux Ă©lèves dociles et mĂ©ritants :

« Dans le domaine syndical, la CFDT a ouvert la voie du rĂ©alisme dans le dialogue social et la CGT vient de faire un pas important pour la rejoindre. François ChĂ©rèque et Bernard Thibault se sont longuement expliquĂ©s sur le sujet. »

On connaĂ®t l’amour des libĂ©raux pour la CFDT, syndicat rĂ©putĂ© « raisonnable » car rĂ©signĂ© aux contre-rĂ©formes imposĂ©es par le gouvernement. Ainsi la CFDT a ouvert une voie dans laquelle tous les autres syndicats sont invitĂ©s Ă  s’engouffrer. Et Bromberger de laisser croire que la CGT Ă  « rejoint » la CFDT en acceptant de signer un accord sur la formation professionnelle, comme si Bernard Thibault s’apprĂŞtait Ă  approuver systĂ©matiquement tout ce qui lui sera soumis.

Courage, on arrive au bout :

« Sur le plan administratif, la rĂ©sistance des hauts fonctionnaires commence Ă  cĂ©der. MĂŞme si le secteur public reste plus important que chez nos partenaires, le poids de l’Ă©conomie Ă©tatique diminue fortement. La rĂ©cente et discrète privatisation d’Air France en est le meilleur exemple. Enfin, les politiques paraissent avoir compris, eux aussi, que tout ne se règle pas par la loi. Le gouvernement n’a pas choisi d’aller devant le Parlement pour rĂ©amĂ©nager la rĂ©glementation des 35 heures mais le dialogue avec les syndicats (sic). La France, c’est vrai, a beaucoup glissĂ© sur la pente du passĂ© mais elle est peut-ĂŞtre... peut-ĂŞtre... en train de se reprendre. »

Toute ressemblance avec la propagande gouvernementale ne serait ni fortuite ni désintéressée.


– Voir : "Les articles du site d’Acrimed en .pdf (2004-2012)"

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