Pour Eric Le Boucher, le projet de contre-rĂ©forme du gouvernement Raffarin n’est pas un projet parmi d’autres, possibles et souhaitables : c’est « la » rĂ©forme. Une rĂ©forme qualifiĂ©e d’« indispensable » et de « pĂ©nible » : « pĂ©nible » certes, mais qui « ne peut que l’ĂŞtre ». Peu importe pour qui. Inutile d’examiner les analyses diffĂ©rentes, parfois exposĂ©e dans les pages « Analyses & forums ». L’argument dĂ©mographique est repris tel quel, sans tenir compte des gains de productivitĂ©, ni du partage de la valeur ajoutĂ©e, pourtant en nette dĂ©faveur des salariĂ©s depuis 20 ans [1]. De fait, « la » rĂ©forme ne peut ĂŞtre qu’une combinaison de « trois solutions dĂ©sagrĂ©ables » : augmentation de la durĂ©e du travail, augmentation des cotisations (pour qui ?), abaissement des pensions.
Certes, vu la dĂ©couverte de « nouveaux mĂ©tiers pĂ©nibles » (santĂ©, Ă©ducation), il faudra faire des « concessions sur les profs ». Mais de manière gĂ©nĂ©rale, pour M. Le Boucher, les sacrifices des salariĂ©s sont inĂ©vitables. Quant Ă la politique de Raffarin, elle est tout simplement admirable.
Zélateur zélé du gouvernement
N’allez pas croire que pour Eric Le Boucher les options libĂ©rales du gouvernement Raffarin et les intĂ©rĂŞts que sert sa politique mĂ©ritent examen. Au contraire, le gouvernement, dĂ©fenseur de l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral, ne souhaiterait que le bien des Français. Certes, il a « accumulĂ© des bĂ©vues sur le dossier de la rĂ©forme des retraites » et « maladroitement accumulĂ© sur la table au mĂŞme moment trop de projets affectant les fonctionnaires ». Certes, il « n’a pas su, non plus, mener la pĂ©dagogie nĂ©cessaire auprès des Français, comme le souligne justement Alain JuppĂ© ». Que ces « bĂ©vues », « maladresses » et insuffisances soient la consĂ©quence d’une politique dĂ©libĂ©rĂ©e et que celle-ci, de l’aveu mĂŞme de Raffarin, vise Ă infliger une dĂ©faite majeure aux salariĂ©s (« Il est temps qu’un gouvernement de droite remporte une victoire sociale importante » [2]), est sans importance pour l’admirateur d’Alain JuppĂ©, soudainement promu « expert » ès nĂ©gociations. Ou plus exactement ès « pĂ©dagogie ». Car il est bien connu que le peuple est ce grand enfant auquel le gouvernement doit enseigner ce qu’il doit vouloir. En Ă©troite concertation avec ces journalistes qui veulent partager avec lui un devoir de paternalisme. Avec le concours de la publicitĂ©. Car tout Ă son labeur de pĂ©dagogue auxiliaire, Eric Le Boucher a dĂ©couvert, pour Ă©voquer la campagne de propagande publiĂ©e par le gouvernement dans la presse, une expression innovante : « campagne d’explication publicitaire ». « Explication publicitaire » : la contradiction dans les termes n’effraie pas les adeptes de la pensĂ©e de marchĂ©.
Quant aux adversaires de la noble ambition du gouvernement, ils seraient bien inspirĂ©s d’Ă©couter... Eric Le Boucher, Ă©claireur Ă©clairĂ© du peuple et conseillĂ© attristĂ© du Parti socialiste.
Eclaireur éclairé du peuple
Malheureusement, peu attentive Ă la nĂ©cessaire pĂ©dagogie, « l’opinion n’a pas mĂ»ri, sa conviction du besoin de changement reste confuse et rĂ©tive ». Face au gouvernement et Ă ses sages conseillers : l’opinion. D’un cĂ´tĂ©, la clartĂ© et l’audace ; de l’autre, la confusion et la rĂ©tivitĂ©. Cette opinion qu’Eric Le Boucher connaĂ®t si bien par sondages a cependant une « conviction du besoin de changement ». Mais les Français, opportunĂ©ment transformĂ©s en « opinion », se conduisent encore comme de vrais gosses. Ils sentent bien que les choses doivent changer, mais rien n’est bien clair dans leurs petites tĂŞtes, et quand on les amène au bord du guĂ©, ils renâclent et ils reculent. Comme les choses seraient simples si nos chers concitoyens prenaient la peine d’Ă©couter les sages conseils de Jean-Marc Sylvestre ou d’Alain Touraine !
Cette opinion immature est la proie de dĂ©sirs infantiles. Les Français n’aiment pas le travail : cette « valeur » si bien dĂ©fendue par le gouvernement qu’Eric Le Boucher s’est laissĂ© sĂ©duire par une « explication publicitaire » qui oublie opportunĂ©ment d’Ă©voquer l’ampleur du chĂ´mage, l’extension du travail prĂ©caire et du travail Ă temps partiel, la dĂ©tĂ©rioration des conditions de travail, la multiplication des prĂ©retraites imposĂ©es. Qu’importe tout cela : la vĂ©ritĂ©, c’est que les salariĂ©s sont gagnĂ©s par une paresse inexplicable. Aussi quand Eric Le Boucher se risque Ă livrer une des causes de la radicalisation du mouvement, c’est pour mettre en avant une « volontĂ© farouche des Français de partir tĂ´t Ă la retraite » qui paraĂ®t totalement irrationnelle. Le reste suit : les 35 heures du gouvernement Jospin ont « sacralisĂ© le loisir » (il devrait en toucher un mot aux salariĂ©s qui doivent se contenter d’un temps partiel pour survivre), les prĂ©retraites sont « populaires » (Ă croire que les salariĂ©s en Ă©taient les premiers demandeurs) et la retraite Ă 60 ans semble « une borne en acier trempĂ© ».
Mais Eric Le Boucher est un esprit rebelle, prĂŞt Ă briser tous les interdits, Ă l’exception de ceux qui font barrage Ă la propagande gouvernementale et patronale. Patelin et subversif, il se demande « s’il est possible de demander Ă chaque Français un peu plus de travail ou si le temps de travail est devenu un tabou ». Car le chĂ´mage Ă temps complet et le travail Ă temps partiel s’expliquent sans doute par ce tabou que chaque Français s’obstine Ă respecter ... Le principaux problèmes ne sont pas le chĂ´mage, le sous-emploi, la prĂ©caritĂ©. Non : le principal problème rĂ©side dans la tendance naturelle des Français au laisser-aller. L’ennemi ? Cet « esprit de jouissance » que dĂ©nonça l’Etat français il y a quelques dĂ©cennies. SalariĂ©s, encore un effort pour ĂŞtre de bons ascètes !
Conseiller attristé du Parti socialiste
L’opposition du PS Ă la « rĂ©forme » déçoit notre analyste. Peu nous importe ici d’expliquer une opposition qui a attendu le mouvement social pour s’exprimer. C’est la tristesse d’Eric Le Boucher qui doit mĂ©riter notre attention et notre compassion.
Premier motif de tristesse : Le Parti socialiste ne brandit plus officiellement comme d’incontournables textes de rĂ©fĂ©rences les orientations du rapport Charpin ou celui du Conseil d’orientation des retraites (COR), publiĂ©s sous le gouvernement Jospin. Virage tactique ou Ă©volution de fond ? La question est lĂ©gitime. Eric Le Boucher tranche : dĂ©rive dĂ©magogique.
Deuxième motif de tristesse, donc : la raison de cette dĂ©rive. Et lĂ , l’Ă©claireur du peuple tient une explication : parce qu’il partage les analyses libĂ©rales qui rendent le sacrifice des droits des salariĂ©s inĂ©vitables, il ne voit dans l’actuelle stratĂ©gie des dirigeants socialistes qu’une manière de « sĂ©duire les militants ». Aussi aveugles, on l’a compris, que « l’opinion ». Aussi facile Ă « sĂ©duire » que l’opinion par des promesses dĂ©magogiques.
Le mĂ©pris de M. Le Boucher n’a d’Ă©gal que sa condescendance. Mais est absorbĂ© par sa rĂ©volte.
Contestataire révolté de la contestation sociale
Quand il Ă©voque tous ceux qui manifestent et se mettent en grève contre la « rĂ©forme » Raffarin-Fillon, notre analyste se dĂ©chaĂ®ne. FO ? Un « clan ». Les opposants ? Des « gauchistes ». Le refus de la contre-rĂ©forme ? C’est choisir « l’immobilisme sur les retraites et le maintien du centralisme dans l’Ă©ducation ». Un Ă©loge du mouvement rĂ©trograde et de la dĂ©centralisation destructive qui recourt aux mĂŞmes arguments que ceux des Ă©ditorialistes du Figaro.
Et pour faire bonne mesure, si les grĂ©vistes et les manifestants maintiennent leur opposition aux sages projets gouvernementaux, s’ils sont si rĂ©tifs Ă la « pĂ©dagogie », c’est qu’ils sont victimes de la « manipulation ». L’absence du terme relève d’une simple omission. En revanche, Eric Le Boucher tient le « coupable » : l’extrĂŞme gauche, ennemi dĂ©signĂ© mais non identifiable, tant le terme est vague et Ă©lastique Ă souhait. Ainsi Eric Le Boucher voit dans le maintien et la radicalisation de la contestation, un « nouveau succès de la stratĂ©gie de l’extrĂŞme gauche Ă tout amalgamer ». Les fameuses « grèves par procuration » du public en faveur du privĂ© en 1995 ? C’est son « invention » (autrement dit, de la propagande). La menace du dĂ©mantèlement des services publics, la suppression de postes de fonctionnaires ? Un « discours globalisant, passionnel et faux », oĂą « les rumeurs, les rĂ©vĂ©lations, les fausses dĂ©monstrations, les slogans valent vĂ©ritĂ© ». Le gouvernement, lui, n’aurait qu’Ă opposer des « dĂ©mentis de bonne foi »...
Tout cela est assĂ©nĂ© sans le moindre argument. OĂą l’on peut voir un « nouveau succès de la stratĂ©gie journalistique de marchĂ© Ă tout amalgamer » : des syndicats ou des publications aussi divers que FO, la CGT, l’UNSA, SUD, la FSU, Le Monde diplomatique, Charlie Hebdo ou Politis, manipulĂ©s par le PCF, les Verts, Lutte Ouvrière, la LCR ou le Parti des Travailleurs ?
Il ne reste plus Ă Eric Le Boucher qu’Ă conclure par les poncifs rĂ©actionnaires habituels sur « la France qui prĂ©fère la rĂ©volution aux rĂ©formes, la guerre sociale aux compromis ». Une telle prĂ©fĂ©rence aurait disparu du secteur privĂ© suite Ă sa « modernisation » (autre nom des rĂ©gressions sociales imposĂ©e par le patronat) et ne survivrait plus « que dans la fonction publique ». Eric Le Boucher de prĂ©coniser alors plus de « transparence » ( ?), et surtout cette stratĂ©gie : « dĂ©faire la tentation populiste » (le mot est enfin lâchĂ©). Tout autre sortie de la crise est alors assimilĂ©e, selon une expression que l’on doit Ă notre admirable chroniqueur du Monde, Ă une sorte de « 21 avril social ».
Le mouvement social et le Front National, mĂŞme combat ?
Ne contestons pas Ă Eric Le Boucher le droit de rĂ©diger dans Le Monde, sous forme d’une tribune libre, un supplĂ©ment aux articles du Figaro. Mais demandons nous simplement, puisqu’il ne s’agit pas d’une tribune libre mais d’une chronique, ce qui, en l’occurrence, distingue encore Le Monde du Figaro.