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Retraites : Le Monde, conseiller du gouvernement

L’Ă©ditorial du Monde paru dans l’Ă©dition datĂ©e du 20 avril 2003 prend pour titre une invitation adressĂ©e au gouvernement : « NĂ©gocier les retraites ». DĂ©cryptage.

La première phrase de Ă©ditorial est apparemment anodine  : « Pour la gauche comme pour les syndicats, il est naturellement tentant de condamner de but en blanc les propositions sur les retraites que vient de dĂ©voiler le ministre des affaires sociales, François Fillon. ». Cette entame, la suite le confirme, est d’abord un conseil adressĂ© Ă  la gauche et aux syndicats : « Ne cĂ©dez pas Ă  la tentation ».

Pourquoi ? C’est la phrase suivante qui l’annonce : « Il faut pourtant admettre qu’elles ont au moins deux mĂ©rites ».

Commençons donc, avec Le Monde, par le premier de ces mĂ©rites : « D’abord - et ce n’est pas mince -, elles ont le grand mĂ©rite d’exister. »

On croyait pourtant savoir que d’autres « rĂ©formes » avaient eu cet inestimable mĂ©rite. L’Ă©ditorialiste anonyme du Monde le sait aussi. C’est pourquoi, il prĂ©cise : «  Ou, plus prĂ©cisĂ©ment, Alain JuppĂ© a agi avec une telle brutalitĂ© qu’il a dĂ», finalement, se rĂ©signer au statu quo. ».

Et l’on apprend ainsi incidemment que ce n’est pas le contenu de la « rĂ©forme » JuppĂ© qui Ă©tait en cause, mais seulement la mĂ©thode : « Alors, pour une fois qu’un gouvernement a le courage de prendre le problème Ă  bras-le-corps, il faut lui en donner crĂ©dit. Il faut d’autant plus lui en donner crĂ©dit que, prĂ©cisĂ©ment, il semble avoir tirĂ© les enseignements de la mĂ©thode JuppĂ©. Pas de rĂ©forme Ă  la hussarde !  »

On croit alors saisir - sans que l’Ă©ditorialiste anonyme fasse suivre son « d’abord » d’un quelconque « ensuite » - quel est le second mĂ©rite des " propositions soumises Ă  concertation" : « L’intitulĂ© du document suggère donc que le gouvernement va offrir une marge de nĂ©gociation aux partenaires sociaux. »

Alors Le Monde, ignorant sans doute avec quel acharnement le gouvernement, entend distinguer « concertation » et « nĂ©gociation », se prend Ă  rĂŞver. Et comme chacun comprend bien qu’un rĂŞve du Monde ne peut pas ĂŞtre n’importe quel rĂŞve, celui-ci mĂ©rite d’ĂŞtre rapportĂ© :

« Entre la durĂ©e d’activitĂ©, le niveau des cotisations ou des pensions, sans parler du fameux fonds de rĂ©serves, il existe en effet de très nombreux paramètres pour consolider le rĂ©gime des retraites. On se prend donc Ă  rĂŞver d’une vraie concertation, oĂą aucune piste ne serait par avance fermĂ©e. Une concertation qui rĂ©habiliterait la politique contractuelle, entrĂ©e en crise depuis près de deux dĂ©cennies. »

Le Monde rĂŞve donc d’abord de paramètres. Des paramètres aussi flous que l’exige la rĂŞverie. L’Ă©ditorialiste Ă©voque la "durĂ©e de l’activitĂ©". Mais s’agit-il de la durĂ©e de cotisation ou de la durĂ©e d’activitĂ© effective ? L’Ă©ditorialiste mentionne le niveau des cotisations. Mais de qui ? Des salariĂ©s ou des entreprises ? Si Le Monde est aussi vague, c’est sans doute parce qu’il rĂŞve, sur cette base incertaine, de politique contractuelle et qu’il souhaite faire partager son rĂŞve nĂ©buleux Ă  M. Fillon. Aussi s’interroge-t-il :

« Est-ce l’ambition de M. Fillon ? Lui qui revendique l’hĂ©ritage politique de Philippe SĂ©guin, il a sĂ»rement mĂ©ditĂ© cet enseignement que son mentor livre dans son rĂ©cent ItinĂ©raire dans la France d’en bas, d’en haut et d’ailleurs (Seuil) : "Ne jamais rien lâcher avant qu’on puisse prĂ©tendre vous l’avoir arrachĂ©. (...) Et mĂŞme si l’on est prĂŞt d’emblĂ©e Ă  une concession, il faut permettre -aux syndicalistes- de justifier qu’ils se sont battus pour l’obtenir." Ce qu’AndrĂ© Bergeron, en d’autres temps, formulait de la sorte : il faut que les syndicats aient " du grain Ă  moudre". »

Cet argument vaut le dĂ©tour parce que sa formulation mĂŞme montre que Le Monde postule au poste de conseiller en relations contractuelles, en adoptant sur elles le point de vue de l’Etat. Que dit Le Monde, mentor de M. Fillon, quand il s’abrite derrière une citation de M.Seguin, mentor du mĂŞme ? « PrĂ©parez des concessions et laissez croire aux syndicats qu’il les ont obtenues grâce Ă  leur luttes ».

Aussi, après avoir Ă©voquĂ© la tentation qui pourrait ĂŞtre celle de la gauche et des syndicats, Le Monde met-il en garde M. Fillon contre la tentation de faire ce qu’il fait dĂ©jĂ  : « Mais le gouvernement peut aussi avoir une autre tentation : faire mine d’engager une concertation, pour dĂ©samorcer toute fronde, mais en ayant prĂ©dĂ©terminĂ© par avance l’essentiel des solutions. »

De lĂ  cette question qui par son Ă©noncĂ© mĂŞme vaut soutient Ă  la seule organisation syndicale qu’il mentionne : « Est-ce la raison de la colère de la CFDT, qui, de tous les partenaires syndicaux, est pourtant celui qui est le plus coopĂ©ratif avec le gouvernement sur cet explosif dossier des retraites ? C’est en tout cas le sentiment que peut donner ce texte : Ă  le lire dans le dĂ©tail, on ne voit pas bien ce qui est encore discutable, en tout cas d’ici Ă  2008. »

Conclusion de la supplique : par pitiĂ© M. Fillon, donnez du grain Ă  moudre Ă  la CFDT. Car sur l’essentiel du texte, pas de problème. L’essentiel est ailleurs : «  C’est l’interrogation principale que soulève ce document : donne-t-il le coup d’envoi Ă  une vraie nĂ©gociation ? Ou n’est-ce qu’une nĂ©gociation de façade ?  »

Au terme de ce travail de « journalisme d’investigation », nous pouvons donc rĂ©vĂ©ler l’une des identitĂ©s politiques de l’Ă©ditorialiste anonyme de Monde : mĂ©diateur entre la CFDT et le gouvernement Raffarin. C’est Le Figaro qui va ĂŞtre jaloux !

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