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L’arroseur arrosé (2) : le «baromètre» sur les Français et les médias

par Henri Maler, le février 2001

Les sondologues et les sondomaniaques nous ont gratifié d’informations de première importance sur la crédibilité des médias et des journalistes à l’occasion de la publication de leur "baromètre" 2001 : sur la valeur scientifique, l’effet démocratique et la portée déontologique de ce sondage, l’essentiel est contenu dans l’analyse proposée, pour Acrimed, par Patrick Champagne : L’arroseur arrosé (1) : le "baromètre" sur les Français et les médias.
Mais comment résister à la tentation de relever, comme autant de symptômes, les commentaires de quelques majestés éditoriales ?

Trois réactions symptômatiques


- La réponse la plus sobre et la plus ... convaincante

Sur le site du Nouvel Observateur, Laurent Joffrin répond " online ".

Question : " Le sondage Télérama-Sofres est terrifiant pour la crédibilité de votre profession. Comment remonter la pente ? »
Réponse : " En corrigeant nos erreurs "
Tout simplement...



- L’autosatisfaction la plus mémorable et la plus ... amnésique.

Sans réfléchir à ce qu’ils mesurent et à ce qu’ils écrivent, les sondeurs commentent : Parmi les chaînes de télévision, TF1 progresse avec 41% d’indice de confiance (38% en 1999), loin devant France 2 (21% contre 20%) et France 3 (15% contre 14%). Oh le bien bel " indice "...

Patrick Poivre d’Arvor exulte : au cours de la conférence de presse, il a souligné que le différentiel entre les deux leaders n’avait jamais été aussi important (21%), alors qu’en 1988, TF1 ne recueillait que 33% et France 2 39%. Et notre bon PPDA de se réjouir de voir la télévision arriver en tête des médias avec 43% pour " expliquer en détail une nouvelle importante ". Un rôle dévolu jusque là à la presse écrite, qui ne recueille que 36% (d’après l’AFP).

Pour se rafraîchir la mémoire, voir l’article (en anglais) sur la fausse "interview" de Fidel Castro sur le site du European Journalism Centre



- La leçon démocratique la plus enthousiaste ... et la plus ridicule

Guillaume Malaurie, rédacteur en chef du supplément Paris - Ile-de-France du Nouvel Observateur, nous a offert le commentaire suivant :

" Il y a grand intérêt à prendre toute la mesure de cette méfiance grandissante envers la presse écrite et audiovisuelle. (...) Les Français sont devenus peu à peu des citoyens de l’information comme ils sont devenus des citoyens du droit : ils contestent, interpellent, portent plainte, réagissent, suggèrent ... Ils ne suivent plus un JT comme une messe, ils ne lisent plus nos colonnes comme les versets de l’Evangile. D’une société catholique, nous sommes bien passés à une société protestante. Faite de communautés, de débats, d’agora et de contestation. Excellent, même si une telle fragmentation des opinions et des lieux de réflexion risque parfois de tout relativiser. Dur à vivre pour les professionnels de l’info qui sont comme ceux de la santé : toujours regardés comme des experts mais plus comme des prêtres. Des interlocuteurs à qui on demande des comptes et des explications. Que l’on évalue et que l’on compare. Que l’on juge sur pièces et non plus ex-cathedra. "

De cet inestimable exercice d’auto-flagellation démocratique, la leçon la plus claire est qu’il ne faut pas prendre les lecteurs pour des imbéciles. C’est sans doute pourquoi la page d’accueil du site du Nouvel Observateur (février 2001), propose un " vote " dont l’importance démocratique et la valeur scientifique n’échapperont à personne. Vous avez dit " ridicule " ?

Défendre le journalisme contre la sondomanie

Défendre les journalistes contre la sondomanie dont ils sont, à en croire les sondages qui les concernent, les victimes involontaires - refuser, en un mot, de confondre la critique des médias et les prétendues critiques d’une opinion publique taillée sur mesure par les sondages, c’est bien le moindre service qu’ Acrimed doit rendre à une profession indispensable.



- Le sondage comme forme d’ignorance volontaire.

Comment ne pas être frappé par l’arrogance dont les éditorialistes de droit divin font preuve face à toute enquête sociologique un tantinet sérieuse et la prodigieuse humilité qu’ils affectent quand les sondages semblent leur être défavorables ? Ainsi font les amis du peuple qu’ils méprisent : ils récusent avec hauteur toute critique des médias et se prosternent devant les sondages d’opinion sur les médias. Pourquoi ?

- Parce qu’ils sont attachés à la démocratie ? Peut-être. C’est du moins ce qu’ils prétendent. Et pour peu que vous contestiez la valeur de connaissance d’un sondage, on vous répondra que vous mésestimez sa portée démocratique. Ferait-on remarquer que sonder l’opinion peut être une autre façon de la flatter et non de l’éclairer, il se trouvera toujours un sondologue d’institut ou un éditorialiste d’élite pour vous accuser de tyrannie scientiste. Oserait-on risquer que l’expression démocratique est indissociable de la discussion démocratique et que le sondage est souvent une façon d’esquiver cette dernière, voire même de la remplacer, on vous renverra sans doute aux débats éclairés et éclairants entre éditorialistes de renom et/ou commentateurs de sondages. La sondomanie peut être une forme moderne de la démagogie. Mais ne le dites jamais : vous passeriez pour un apprenti despote.

- Parce qu’ils sont attachés à l’indépendance de leur profession ? Il faudrait alors expliquer que les sondages mieux que la critique sociologique permettent d’en évaluer les conditions. Difficile à soutenir. En revanche, les sondages sur les médias constituent des indices sur les chiffres de vente ou d’audience qu’ils peuvent escompter. Et si vous rencontrez des journalistes qui les révèrent, ne dites pas que leur fascination est une forme inconsciente de la pensée de marché, vous passeriez pour un pamphlétaire superficiel, un marxiste primaire ou un sociologue simplificateur...

Qu’on le veuille ou non, les réactions aux sondages sur les médias peuvent être un indice de l’assujettissement des journalistes aux lois du marché et aux politiques qui entendent s’y soumettre. Car avec ces sondages, s’insinue, comme le montre Patrick Champagne, une double dépendance, économique et politique.



- Le sondage comme variété d’événement médiatique

Les notables de la presse ne le savent que trop bien : l’événement n’est pas dans ce que révèle un sondage, mais dans sa publication. Mais la publication du sondage pour se faire passer pour un événement doit transformer en événement le contenu du sondage. On obtient donc le résultat suivant : " Les médias laissent sceptiques la moitié des français. Le retour du doute ". C’est le titre de Télérama, qui précise : " Selon notre sondage, 50% des Français ne trouvent pas leurs médias crédibles, une tendance à la baisse après l’embellie de l’année dernière ". L’année dernière en effet, l’embellie faisait événement : cette année ce sera le retour de la grisaille. On en peut pas attendre information mieux adaptée au rôle d’un " baromètre ". L’année dernière le sondage permettait d’accréditer l’image d’un redressement spectaculaire de la crédibilité des médias qui cette année serait en chute libre. On pourrrait aussi imaginer une spectaculaire absence de changement. Ce serait aussi un événement ...

A dire vrai, les réactions dans les médias eux-mêmes suffisent à montrer qu’un sondage est bon à tous les usages. TF1, par la bouche de PPDA, s’est réjoui de vérifier que la cote d’audience de la chaîne coïncide avec la cote de confiance et que les sondés trouvent que la télévision est le média le plus apte à expliquer en détail les événements importants. Télérama a trouvé dans le sondage la confirmation de la position critique qu’adopte l’hebdomadaire vis-à-vis des autres médias. Le Nouvel Obervateur a saisi l’occasion pour voir dans ce sondage un progrès de la vigilance démocratique des Français. Le Monde a réécrit le communiqué de l’AFP, sans autre commentaire : peut-être parce que les seuls sondages qui l’intéressent sont ceux que Le Monde " réalise " lui-même ou parce que le chiffre des abonnés à notre " quotidien de référence " suffit à ce dernier.

Comme la publication d’un sondage constitue une demi-exclusivité, chaque média, en règle générale, résume les sondages des autres médias sans trop leur accorder d’importance. Mais nul média ne s’avisera à nier l’importance du sondage - et donc du sondage sur la " crédibilité des médias " . Ce serait prendre trop de recul à l’égard de l’importance et du rôle des sondages que chaque média publie séparément. Comment les médias dominants pourraient-ils critiquer la valeur de connaissance et la portée démocratique des sondages - dont ils usent et abusent - sous prétexte que l’un d’entre eux les concerne directement ?

On l’a compris : le rôle des sondages sur les médias est indissociable du rôle des sondages dans les médias. Qu’importe si l’arroseur est arrosé : il s’imagine qu’il paie ainsi le prix de sa contribution à l’essor de la démocratie, même si les sondés ne lui sont guère reconnaissants de ce sacrifice.

Henri Maler

Voir L’arroseur arrosé (1) - Quelques réflexions sur un "baromètre".

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