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Tuerie d’Orlando : quand l’homophobie ne fait pas la « une »

par Julien Salingue,

La tuerie homophobe d’Orlando a été largement traitée dans les grands médias. Nous aurons l’occasion d’y revenir, avec davantage de recul, dans un prochain article et, par la force des choses, lors du « Jeudi d’Acrimed » organisé à Paris le 23 juin prochain et consacré au traitement médiatique des questions LGBTIQ [1].

Il nous a toutefois semblé utile de rédiger un premier article revenant sur un phénomène qui n’est – heureusement – pas passé inaperçu : la quasi-invisibilisation, dans un premier temps, d’une caractéristique pourtant essentielle et évidente de la tuerie, à savoir son caractère homophobe [2].

Nous nous centrerons ici sur le « bruit médiatique » dominant (titres et lancement des JT, « unes » de presse, titres visibles sur les pages d’accueil des sites internet…) qui, s’il ne résume pas l’ensemble du traitement médiatique, est révélateur d’une tonalité malheureusement quasi-unanime dans les grands médias durant les 36 premières heures qui ont suivi la tuerie.

Vous avez dit « homophobie » ?

Ainsi que l’a remarqué Nicolas Martin dans sa revue de presse sur France Culture [3], aucun quotidien, à l’exception de Sud Ouest, n’a jugé utile de faire mention, dans les titres à la « Une », du caractère homophobe de la tuerie d’Orlando. Ainsi :



L’exception qui confirme la règle est donc Sud Ouest :

À l’heure où l’ensemble de ces quotidiens ont été bouclés et imprimés, on connaissait pourtant la cible du tueur : le Pulse, un club d’Orlando connu comme étant un lieu de rendez-vous de la communauté LGBTQ [4]. Et les rédactions de ces quotidiens savaient même, puisqu’il en est fait mention en pages intérieures dans la plupart d’entre eux, que le père du tueur avait lui-même déclaré que son fils était notoirement homophobe.

La quasi-absence de mention, dans les « gros titres », du caractère homophobe de la tuerie était également constatable sur les principaux sites d’information, même si le fait que la boîte de nuit était un club LGBTQ est parfois précisé [5] :


I-Télé :


Le Monde :


Libération :


L’Obs :


Le Figaro :

Etc.


Slate fait figure d’exception avec, en page d’accueil (et en position « visible »), un article portant sur « La longue et tragique histoire des attentats contre les homosexuels aux Etats-Unis » :


Même constat dans les JT

Le constat est le même dans les principaux JT. Nous avons visionné les JT de 20 h (12 et 13 juin) et 13h (13 juin) de TF1, France 2 et France 3. Et le résultat est sans appel : sur les neufs lancements de JT, les mots « homophobes » ou « homophobie » ne sont jamais prononcés, et l’on trouve seulement trois occurrences du mot « gay ». Seul le 19-20 de France 3, lundi soir, évoque « un attentat contre la communauté gay ». Aucun de ces mots n’apparaît dans les titres (voir captures d’écran).

Dans le détail, cela donne :

- TF1

- Dimanche, 20h :

« Madame, monsieur, bonsoir. Dans l’actualité de ce dimanche 12 juin, 50 morts dans une fusillade aux Etats-Unis, la plus meurtrière de l’histoire américaine. Un homme d’origine afghane a tiré sur les clients d’une boîte de nuit en Floride. Le FBI parle d’acte terroriste. Le tireur a été abattu, il aurait prêté allégeance à l’État islamique selon certains médias américains. Nous serons en direct de Washington, avec nous également Michel Scott, il nous décryptera la menace islamiste qui pèse sur les Etats-Unis. »


- Lundi, 13h :

« D’abord, bien sûr, pour commencer ce journal, cet épouvantable massacre à Orlando en Floride. On en parlait hier soir. Il a été revendiqué dès hier soir par l’État islamique. 50 morts, 53 blessés dans un club gay. L’horreur, comme nous l’avions connue en France il y a tout juste sept mois au Bataclan. À Orlando c’est en tout cas la plus grande tuerie de l’histoire américaine. » (Pas de « titre »)


- Lundi, 20h :

« Bonsoir et bienvenue à tous, voici les titres de l’actualité de ce lundi. Qui était vraiment l’homme auteur de la fusillade la plus meurtrière de l’histoire américaine ? Omar Mateen a tué 49 personnes dans une boîte de nuit gay en Floride dimanche matin. Il se serait radicalisé en partie sur internet. Cette tragédie pourrait changer le cours de l’élection présidentielle au Etats-Unis ? Nous serons en direct avec notre correspondant à Washington. »



- France 2

- Dimanche, 20h :

« À la une ce dimanche, les Etats-Unis frappés par la fusillade la plus meurtrière de son [sic] histoire. Un homme a ouvert le feu dans une discothèque située à Orlando en Floride. Le bilan provisoire est extrêmement lourd : 50 morts et 53 blessés. »


- Lundi, 13h :

« Bonjour à tous et bienvenue dans cette édition du 13h. De l’émotion, et des questions aux Etats-Unis après la fusillade de samedi à Orlando. 50 personnes sont mortes. Cet attentat, revendiqué par le groupe État islamique, est le plus meurtrier survenu sur le sol américain depuis le 11 septembre. Où en est l’enquête ? Quelles conséquences politiques sur la présidentielle ? On en parle avec nos envoyés spéciaux à Orlando et à Washington. »


- Lundi, 20h :

« Bonsoir à tous, dans l’actualité ce soir, les derniers éléments sur l’attaque d’Orlando aux Etats-Unis. Scènes de deuil et de fraternité partout dans le pays et dans le monde. La piste islamiste se précise, le tueur était connu du FBI, il s’était rendu deux fois en Arabie saoudite. Acte solitaire ou attentat programmé ? On fera le point avec nos envoyés spéciaux et avec Étienne Leenhardt sur ce plateau. »



- France 3

- Dimanche, 19/20 :

« Bonsoir à tous et bienvenue votre 19/20. Dans l’actualité ce dimanche, une fusillade qui tourne au massacre aux Etats-Unis. Un homme a tué 50 personnes et fait plus d’une cinquantaine de blessés dans une discothèque d’Orlando. Ce citoyen américain d’origine afghane a été abattu, il pourrait avoir un lien avec la mouvance islamiste. Quel est le mobile de cette attaque ? Nous retrouverons Martha Pecina en direct de Floride. »


- Lundi, 12/13 :

« Bonjour à tous, bienvenue dans ce 12-13. Lundi 13 juin, bon début de semaine, merci de nous rejoindre. Après l’horreur, le recueillement et la mobilisation à Orlando aux Etats-Unis. De nombreux proches se rendent dans les hôpitaux au chevet des victimes blessées. D’autres restent sans nouvelles, de nombreux volontaires se pressent pour donner leur sang. Bilan de la pire attaque depuis le 11 septembre 2001 : 50 morts et 53 blessés. Attaque revendiquée par l’organisation État islamique, mais que sait-on du tueur, cet Américain de 29 ans déjà connu du FBI ? Nous serons en direct des Etats-Unis avec Marc de Chalvron. »


- Lundi, 19/20 :

« Bonsoir à tous, bienvenue dans le 19-20. Minutes de silence, et hommages partout dans le monde en solidarité aux 49 victimes de la tuerie d’Orlando. L’Amérique sous le choc après l’attentat contre la communauté gay. Attentat revendiqué par le groupe État islamique. Le FBI fouille maintenant dans le passé du tireur, un américain d’origine afghane plusieurs fois soupçonné de radicalisation. Les enquêtes ont toujours été classées sans suite. Nous serons en direct à Orlando et à Los Angeles. »


Cette incapacité à caractériser la tuerie comme homophobe a été relevée, au fur et à mesure de la journée de lundi, dans plusieurs médias [6]. On pourra citer, entre autres : Yagg, Les Inrocks, Têtu, BuzzFeed, ou encore Mediapart. Une invisibilisation de l’homophobie qui, quand bien même elle ne serait pas consciente, est malheureusement révélatrice d’un sous-traitement, pour ne pas dire un non-traitement, des violences faites aux personnes LGBTIQ : « Le fait que ce soit la communauté homosexuelle qui ait été visée par cet attentat est donc a priori, une information accessoire, pas essentielle, pas de celle que l’on met dans les gros titres » [7].


***



Nous aurons l’occasion de revenir sur le traitement médiatique de cette tuerie homophobe, entre autres sur les phénomènes d’invisibilisation qui se sont déclinés à divers niveaux. Certains, comme Daniel Schneidermann et Nicolas Martin, ont ainsi relevé le silence au sujet du fait que les victimes étaient quasiment toutes des personnes noires et latinos. On peut en outre noter le peu d’écho donné à la parole des personnes LGBTIQ elles-mêmes, auxquelles on a préféré les « experts » en terrorisme, en « islamisme » ou en politique des Etats-Unis. Tout au long de la journée de lundi, les invités se sont en effet succédés sur les plateaux des télévisions et dans les studios de radio pour « commenter » ou « analyser » la tuerie. Et, même si nous n’avons pas pu encore établir de comptage précis, il apparaît que les propos de la communauté LGBTIQ et des porte-parole des associations n’ont guère été relayés, alors que ces dernières ont rapidement publié des communiqués et appelé à des rassemblements d’hommage et de solidarité. À cet égard, le plateau du « C dans l’air » du lundi 13 juin, consacré à la tragédie d’Orlando est pour le moins… évocateur :

Soit : une spécialiste des Etats-Unis (Bacharan), le secrétaire général du syndicat Alliance police nationale (Delage), et les deux experts multimédias et multicartes Bauer et Sifaoui.

No comment.


Julien Salingue (Avec Chloé Jiro et Aurore Picot, grâce à une observation collective).

 
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Notes

[1Pour « Lesbiennes, Gays, Bisexuel-les, Transgenres, Intersexes et Queers ». Une initiative que nous avions prévue, en lien avec l’Association des Journalistes Gays et Lesbiennes (AJL), bien avant que n’ait lieu la tuerie homophobe d’Orlando.

[2Une autre singularité du traitement médiatique de cette tuerie a été relevée par Daniel Schneiderman : le fait qu’elle n’a guère bouleversé les programmations des matinales de RTL, France Info, France Inter et RFI : « Comme un seul homme, ce matin, quatre grandes radios ont donc décidé de privilégier la com sur l’info. Et cette unanimité perturbe. Après Orlando ("la plus grande tuerie sur le sol américain depuis le 11 Septembre" répètent-ils pourtant en boucle), pas un seul des intervievieweurs matinaux de ces quatre radios n’a cru bon de décommander l’invité politique programmé. Certes, la tuerie d’Orlando (50 morts, 54 blessés dans une boite de nuit gay) fait les premiers titres des journaux radio. Mais on s’en tient là, aux premiers titres. »

[3Et ainsi que ne l’a pas remarqué la très attentive observatrice Natacha Polony dans sa revue de presse sur Europe 1, pas plus qu’Adeline François sur RTL. Patrick Cohen, sur France Inter, a pour sa part relevé l’exception Sud Ouest... sans plus de commentaires.

[4Pour Lesbiennes, Gays, Bisexuel-le-s, Transgenres et Queers. Dans un communiqué publié après la tuerie, le Pulse emploie le terme « LGBTQ ».

[5Ou, plus exactement, on parle de « boîte gay » ou de « club gay », une dénomination réductrice et… invisibilisante pour la majorité des personnes LGBTIQ.

[6D’autant plus que le même phénomène a pu être constaté chez de nombreux responsables politiques.

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