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Sa liberté d’expression est en danger : soutenons Lorànt Deutsch !

par Vincent Bollenot,

Alors que Lorànt Deutsch est au centre d’une polémique concernant un mystérieux compte Twitter par l’intermédiaire duquel il aurait copieusement injurié et menacé ses détracteurs et détractrices [1], nous avons décidé de revenir sur une autre récente « affaire » impliquant le comédien-essayiste, et plus spécifiquement sur son traitement médiatique.

Lorànt Deutsch devait donner une conférence à des collégiens et collégiennes de Trappes le 4 novembre 2016, mais a décidé de l’annuler. La raison ? La « cabale » (dixit Le Point) qu’auraient menée contre lui « deux profs ». Cette « affaire » n’a pas eu un grand écho médiatique. Mais les quelques publications l’ayant traitée l’ont souvent fait à coups d’indignations faciles et de raccourcis malhabiles [2]. Revue de détails.

Une présentation biaisée

D’une manière générale, les critiques émises à l’encontre de Lorànt Deutsch, ou plus précisément de sa conférence organisée par des institutions publiques [3] ont été au mieux passées sous silence, au pire grossièrement caricaturées, et toujours réduites à un quelconque « billet de blog » éructé du fin fond de l’internet [4].

Au-delà du titre sans nuance du Point, on peut lire dans le corps de l’article que si des enseignants ont protesté contre sa venue, c’est simplement parce qu’ils « ne partagent pas son approche de l’histoire ». De même, dans l’interview de Lorànt Deutsch au Figaro, les critiques sont vite expédiées : « La vision enthousiaste de l’histoire de France de Lorànt Deutsch, auteur à succès d’ouvrages de vulgarisation, ne semble pas faire l’unanimité dans le corps enseignant. » La défiance qu’il suscite dans le monde enseignant est donc ramenée à des différences de « valeurs » et d’« approche » ; et qui peut mieux que… Lorànt Deutsch lui-même, longuement cité, voire interviewé, expliquer au lecteur en quoi consistent ces différences ? Manière bien étrange d’informer sur une polémique que d’en confier le compte rendu à l’un, et un seul, de ses protagonistes…

L’article du Parisien consacré à la polémique repose sur le même procédé. Les critiques sont rapidement exposées en une citation, avant que la parole ne soit donnée à Nicolas Dainville, conseiller départemental suppléant (DVD) qui, soutenant le comédien, dénonce la « position sectaire » des enseignants et invoque rien moins qu’une grave « atteinte au principe même de la liberté d’expression ». Une accusation un rien saugrenue, voire outrancière, ce qui n’empêchera pas un journaliste du Figaro de l’utiliser aussi dans une question au comédien : « Vous défendez une passion désintéressée de l’histoire mais vos censeurs vous reprochent de la teinter d’idées monarchistes... ». Puis, le 25 octobre, Le Figaro diffuse une tribune appuyant cette idée de censure : « Affaire Lorànt Deutsch : quand les enseignants s’érigent en grands prêtres de l’Histoire ».

Le chapô de la publication, écrit par Le Figaro pour introduire la tribune, résume ainsi le contexte dans lequel elle intervient : « Deux professeurs d’Histoire ont mis leur veto à la tenue d’une conférence de Lorànt Deutsch. » On ne dira rien de plus sur les propos du « tribun » qui affirme que les enseignants, ces « censeurs trappistes », sont bien en peine de « justifier leur veto à la tenue d’une conférence de Lorànt Deutsch [qui] s’est donc vu interdire l’accès de cette cité de la banlieue parisienne, dont la majorité des habitants sont issus de l’immigration. » [5]


La parole au seul Lorànt Deutsch

On n’attendait évidemment pas du Figaro ou du Point qu’ils prennent fait et cause pour les enseignants ayant considéré que leurs élèves pouvaient tout à fait se dispenser de la conférence de Lorànt Deutsch, mais au moins auraient-ils pu, auraient-ils dû restituer leur argumentaire [6]. L’art de la synthèse du Point cache mal l’asymétrie qui structure son article, un seul paragraphe étant consacré aux critiques adressées à Lorànt Deutsch, avant que trois paragraphes ne lui offrent un boulevard pour réduire ses contempteurs à des idéologues, tout en balayant d’un revers de main la question de sa propre orientation idéologique :

L’écrivain, qui a choisi d’annuler sa visite, dénonce un parti pris idéologique et fait référence au militantisme de deux enseignants encartés au Front de gauche. « Ces deux enseignants, dont je ne remets pas du tout les compétences en cause, sont des militants du Front de gauche. Leur démarche est, me semble-t-il, idéologique. Je souhaite simplement rencontrer les élèves pour leur faire partager ma passion de l’histoire. Eux, ils se servent de l’histoire pour faire passer des idées politiques », explique-t-il. « Ceux qui me reprochent d’être un historien militant sont souvent des militants du Front de gauche qui n’hésitent pas à professer leur idéologie. C’est un peu l’hôpital qui se moque de la charité. […] Je n’ai jamais été encarté dans le moindre parti politique », se défend-il. [7]

Une bien triste et scandaleuse histoire, donc : dans une démarche aussi généreuse que désintéressée, un comédien reconnu, amateur éclairé et « auteur à succès d’ouvrages de vulgarisation », souhaitant simplement faire partager bénévolement « sa vision enthousiaste de l’histoire de France » et transmettre sa passion (pour l’histoire et pour la France) à des adolescents issus de quartiers défavorisés, a dû renoncer face aux « levées de boucliers » d’enseignants politisés et à la démarche militante !

Incontestablement, Lorànt Deutsch a le sens du récit ; récit qu’il a pu librement livrer au Figaro et au Parisien, ensuite repris dans toute la presse, sans que jamais la parole ne soit donnée à celles et ceux qui le critiquent. Sans non plus que les journalistes volant au secours de Lorànt Deutsch n’aient l’idée de vérifier ses dires. Ils auraient alors pu découvrir que les deux enseignants mis en cause comme des militants du Front de gauche ne sont en réalité encartés dans aucun parti politique ainsi qu’Alexis Corbière, responsable du Parti de gauche, porte-parole de Jean-Luc Mélenchon et professeur d’histoire lui-même, a dû l’expliquer dans sa tribune parue le 25 octobre sur le site du Figaro.

Et comme si permettre à Lorànt Deutsch de déployer sa défense en partie mensongère sans rencontrer la moindre contradiction ne suffisait pas, l’iconographie choisie par certains médias, Figaro en tête, contribue également à la construction d’un personnage éminemment sympathique et populaire. Visiblement, Lorànt Deutsch, lui, arrive à faire sourire les enfants :


Au Figaro :



Sur 78Actu :



Ou encore au Parisien :



***


Cette petite revue de presse montre pourtant que Lorànt Deutsch, en guise de « censure », a eu droit à une couverture médiatique importante et tout à son avantage. On ne peut pas en dire autant des enseignants, qui ne bénéficient ni de citations dans les titres des articles, ni d’interviews, ni des choix iconographiques avantageux pour la star de l’histoire.


Vincent Bollenot (avec Blaise Magnin)

 
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Notes

[1Pour plus d’informations, voir l’article publié par BuzzFeed (« Insultes, menaces : les mystérieux tweets cachés de Lorànt Deutsch »), la réponse de Lorànt Deutsch dans Le Figaro (« Faux compte Twitter de Lorànt Deutsch : "Je suis victime de piratage" »), la réponse à la réponse sur BuzzFeed (« L’étrange interview remaniée de Lorànt Deutsch dans "Le Figaro" ») et, sur Rue89, « Compte Twitter injurieux : la défense embrouillée de Lorànt Deutsch ».

[2Notre travail se base sur une quinzaine d’articles en ligne consacrés à ces faits, dont les titres sont souvent à eux seuls significatifs du point de vue adopté :
– « La cabale de deux profs contre Lorànt Deutsch » sur le site du Point
– « Lorànt Deutsch persona non grata dans les collèges de Trappes », dans Le Figaro
– « Lorànt Deutsch : ‘‘Deux profs militants m’empêchent d’aller à Trappes’’ », encore dans Le Figaro
– « ‘‘Gardes, saisissez-vous du citoyen Deutsch’’ clame Pascal Praud », sur le site de RTL
– « Lorànt Deutsch, indésirable et taclé, il est contraint de faire marche arrière », sur PurePeople
– « Lorànt Deutsch, boycotté, il réplique cash », à nouveau sur PurePeople
- « Lorànt Deutsch renonce à donner un spectacle sur l’Histoire de France à la Merise », sur 78Actu
– « Trappes, la conférence de Lorànt Deutsch pour les collégiens fait des histoires », dans Le Parisien
– « Persona non grata dans un collège de Trappes, le comédien Lorànt Deutsch annule sa venue », sur 24Matins
– « Le comédien Lorànt Deutsch boycotté par les profs d’histoire-géo de la ville de Trappes », sur jeanmarcmorandini.com
– « Lorànt Deutsch boycotté dans des collèges de Trappes », sur ActuOrange
– « Yvelines : après avoir annulé sa venue, Lorànt Deutsch répond aux deux professeurs de Trappes », encore sur ActuOrange
– « Lorànt Deutsch boycotté dans un collège des Yvelines », sur le site de Closer

[3Le conférencier devait s’exprimer à l’initiative du salon « Histoire de lire » de Versailles, et l’invitation à y assister avait été transmise aux collèges des environs par le directeur du salon et le président du Conseil départemental des Yvelines, Pierre Bédier – figure, au passage, particulièrement droitière de LR.

[4Alors qu’en réalité, le site internet (et non le blog) duquel émane le communiqué (et non le « billet », ou parfois la « tribune »), est le médium d’un collectif d’enseignants et d’enseignantes en histoire-géographie, qui proposent des analyses sur l’enseignement et la médiatisation de leur discipline.

[5Notons que Le Figaro a également publié une tribune rédigée par Alexis Corbière, membre du Parti de gauche, dans laquelle il prend la défense des deux enseignants de Trappes et affirme que la liberté d’expression de Lorànt Deutsch n’a jamais été mise en cause. Dont acte. Mais l’on constatera – sans trop s’en étonner – qu’au final Lorànt Deutsch a le droit, au Figaro, à une interview, à un article « informatif » favorable, ainsi qu’à une tribune de soutien, tandis que ses critiques ont eu seulement droit à une tribune de soutien.

[6En quelques mots, ces enseignants affirment que les institutions publiques organisent de manière récurrente dans des quartiers populaires des rencontres avec des historiens promoteurs d’un « récit national » visant manifestement à faire « aimer la France » à des élèves dont on met ainsi implicitement en cause la pleine appartenance à la communauté nationale.

[7Dans cet article, Le Point se contente de citer l’interview de Lorànt Deutsch au Figaro, sans la commenter. Il y aurait pourtant eu matière à commentaires, ne serait-ce qu’en se référant à une précédente interview de Lorànt Deutsch publiée sur… leFigaro.fr, dans laquelle « l’historien sans idéologie » explique ce qui suit : « Pour moi, l’histoire de notre pays s’est arrêtée en 1793, à la mort de Louis XVI. Cet événement a marqué la fin de notre civilisation, on a coupé la tête à nos racines et depuis on les cherche. On s’est consolés avec la révolution industrielle, on a vécu de paradis artificiels et aujourd’hui on nous les enlève, car c’est la crise économique. Il aurait fallu instaurer, comme en Angleterre, une monarchie parlementaire. C’est comme avec la religion, on essaie de faire triompher la laïcité, je ne sais pas ce que cela veut dire. Sans religion et sans foi, on se prive de quelque chose dont on va avoir besoin dans les années à venir. Il faut réintroduire la religion en France, il faut un concordat. »

La meute des éditocrates

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