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Quand Wendel-Seillière rachète Editis : derrière les apparences

par Daniel Sauvaget,

Le deuxième acte de l’affaire Editis, soit la revente de 60% de l’ancienne Vivendi Universal Publishing à un groupe financier dirigé par le baron Seillière, ci-devant président du MEDEF, n’a pas suscité autant de commentaires que le premier acte : on se souvient des protestations qui avait accompagné l’acquisition du N°2 de l’édition française par le N°1, en d’autres termes l’absorption de l’ancien groupe éditorial Havas qui avait plongéavec Vivendi, par son principal concurrent, Hachette-Lagardère.

Il y a pourtant bien des choses à dire, sur l’attitude des autorités, sur la passivité des professionnels, sur la procédure de décision, sur la stratégie du vendeur et sur celle de l’acheteur [1].

Et sur la valse des apparences.

Wendel Investissement, le candidat de Lagardère

Premier constat : Lagardère, le candidat préféré du Gouvernement français en 2003, a dû lâcher une partie de son acquisition non pas à cause d’une quelconque instance de régulation française, mais du fait des autorités anti-concurrentielles de l’Union européenne. L’analyse du dossier - à laquelle Lagardère a rechigné à contribuer -et la recherche du compromis ont duré plus d’un an. Ce qui, soit dit en passant, a permis à Vivendi et à Lagardère de réaliser de bonnes affaires aux moindres frais, car ce sont les résultats d’Editis qui ont permis de rémunérer la banque chargée de gérer la transition ; et au passage Lagardère aurait (conditionnel de rigueur) réalisé un bénéfice de 110 millions d’euros.

Lagardère est gagnant sur toute la ligne, non seulement parce qu’il a pu maximiser son intérêt, bien que vendeur sous la contrainte, mais aussi parce que c’est lui qui a choisi celui qui deviendrait le principal concurrent de sa propre maison Hachette. Et il a pu ainsi agrandir le fossé qui sépare Hachette-Livres de ses concurrents. Un universitaire, Pascal Fouché, y voit une triste innovation, favorisée par l’absence de système de régulation et de dispositifs anti-concentration : le plus important acteur de l’édition française a « décidé du sort de son challenger, Editis, en en maîtrisant totalement la vente, et donc en choisissant qui deviendra son principal concurrent » [2].

Le syndicat Filpac-CGT, de son côté, a rappelé une évidence qui ne semble pas troubler beaucoup d’interlocuteurs : la position dominante d’Hachette sort renforcée de toutes ces péripéties. En effet, d’après les estimations disponibles, Hachette-Livres disposerait aujourd’hui, grâce aux 40% de l’ancien Vivendi Publishing conservés par Lagardère, d’un volume d’affaires deux fois supérieur à celui d’Editis, quatre fois supérieur à ceux de Seuil-Martinière et Gallimard...

Pour satisfaire Bruxelles, Lagardère aurait donc fait mine de vendre au plus offrant - mais il n’y a pas eu d’enchères, comme certains l’ont cru, et le fonds Wendel aurait bénéficié d’informations qui n’auraient pas été communiquées aux autres candidats au rachat - c’est ce qui fonde la plainte des Editions Odile Jacob (candidate au rachat, appuyée elles aussi par un fonds d’investissement et une banque) devant les tribunaux... On a appris ultérieurement qu’un autre candidat aurait proposé une somme supérieure à celle (660 millions d’euros) qui doit être versée par Wendel Investissement.

Quant aux risques d’infléchissement qui pourraient affecter la politique éditoriale des maisons d’édition devenant la propriété d’un groupe dirigé par le patron des patrons, dont les opinions de droite sont clairement affirmées (La Découverte, en premier lieu, mais aussi les enseignes spécialisées dans les ouvrages de référence, de Nathan et Bordas à Retz et au Quid), ils ont été peu évoqués - il est vrai que l’actualité était simultanément occupée par les conséquences de la reprise par Dassault de l’ancien empire de presse Hersant ! C’est l’association des professeurs d’économie qui s’est inquiétée du contrôle des manuels scolaires « par ceux qui, depuis plus de deux ans, mènent une campagne calomnieuse à l’encontre des manuels de sciences économiques et sociales », visant explicitement le patron du MEDEF. Le président du directoire d’Editis, Alain Klouck, s’empresse de répondre que « ce qui est important, c’est de savoir si l’actionnaire se mêle ou non de la ligne éditoriale » (en effet), et il se déclare « convaincu que tout le monde aura à cœur de montrer qu’il n’y aura pas d’interférences  ».

Stratégies industrielles ou stratégies financières ?

Lorsque des grands patrons investissent dans les médias, ils obéissent à plusieurs stratégies : volonté d’hégémonie idéologique, surtout dans les médias d’information, ou, à l’opposé, politique de prestige (exemple : l’homme d’affaires qui a vendu Valeurs actuelles et Le Journal des Finances à Dassault a conservé la vieille Revue des Deux Mondes, ou encore, très simplement : recherche de nouveaux secteurs permettant des profits. C’est le cas le plus fréquemment rencontré dans les médias, la communication, les magazines, l’audiovisuel, certains secteurs d’Internet, etc. Aujourd’hui l’édition proprement dite, comme d’autres activités culturelles, n’échappe pas à cette emprise et on voit les fonds d’investissement s’impliquer de plus en plus dans le secteur.

Le Syndicat des libraires a eu raison de pointer la montée des groupes financiers dans l’édition. Mais s’il y a danger, ce n’est pas seulement parce qu’il y a irruption de pouvoirs qui ne sont pas issus de l’univers professionnel, mais aussi et surtout parce que les financiers s’imposent dans l’édition avec des perspectives de gain à court terme et non pour injecter des capitaux dans le long terme, comme le montre notamment le cas du Fonds Cirven [3].

On se souvient peut-être que lors de la vente à Lagardère, le ministre de la culture de l’époque, Aillagon, s’était élevé contre les fonds d’investissement, dépeceurs d’entreprises. Plus récemment il déclarait : « Ce que je redoute, ce sont les solutions menées par les fonds d’investissement pressés de réaliser sur le court terme leurs plus-values, sans se soucier du développement national et international de l’ensemble » [4]. Résultat des courses, c’est bien un fonds d’investissement qui l’a emporté !

Seillière, connaissant par cœur objections et réticences des milieux professionnels, s’est employé à convaincre une presse bienveillante qu’il a défini pour Editis une stratégie industrielle, fondée sur de vigoureux investissements. Mais il faudra bien qu’il rende des comptes aux autres héritiers Wendel et à tous les actionnaires, attentifs à maintenir les taux de rendement qui leur ont été promis en assemblée générale, en particulier ceux qui, au sein du fonds, sont les relais de fonds de pension anglais et américains, dont on sait qu’ils ne plaisantent pas avec le calcul du retour sur investissement.

La réalité objective n’empêche pas Le Monde, qu’on a connu plus ironique vis-à-vis de Seillière à l’époque de la chute d’Air Liberté, se joigne au chœur des naïfs : « Seillière semble avoir un penchant pour les sociétés qui cherchent à sauvegarder leur identité française » [5]. Cela pour évoquer son intervention dans Legrand (matériel électrique, racheté à 37,5% à Schneider 2002, mais en association avec un fonds américain), et Valeo (dans lequel Wendel est vite passé de 33 à 10 % du capital après dégraissage des effectifs) - alors même que Wendel Investissements est en train de se désengager de plusieurs secteurs industriels, ainsi BioMérieux, dont il met ses actions en bourse le 7 juillet.

L’édition de librairie, comme la presse et les magazines et tous les médias, est en proie à l’absolutisme de la financiarisation, avec primes à la rentabilité immédiate, stratégies de placements financiers et refus de politique à long terme, pressions sur la gestion et restructurations, recherche de synergies et dégraissages - et la fameuse « création de valeur » (valeur actionnariale, bien sûr)...

Lorsque Les Echos (19 mai 2004) semble se féliciter de la « victoire éclatante » de Seillière, un financier qui se présente comme « actionnaire-entrepreneur » et qui a coiffé les professionnels sur le poteau, on mesure bien le consensus idéologique qui règne dans certains milieux - toutefois, dans les mêmes colonnes on reconnaît que le véritable vainqueur est Lagardère lui-même, tandis que dans la page voisine un autre article (candide ou malicieux ?) évoque à propos de la réussite de Wendel Investissements, le « capitalisme relationnel » (sic), qui sait mettre à profit les relations avec les banquiers, les administratifs, les entrepreneurs, pour déceler les bons investissements.

Mais est-ce que c’est bien nouveau, cette connivence dans la conduite des affaires ?

Daniel Sauvaget

Lire : « Le Fond Wendel Investissement
Lire également : « Menaces sur l’édition scolaire ».

 
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Notes

[2Tribune du Monde,19 mai 2004, page 13.

[3Lire, ici même : « La presse spécialisée à l’encan ».

[4Stratégies N° 1319, 25 mars 2004.

[5Le Monde, 20 mai 2004.

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