Observatoire des media

ACRIMED

Quand France Inter se mêle du « dialogue » entre Villepin et la jeunesse (25 mars)

par Matthieu Vincent,

Samedi 25 mars, 19h, le Flash info de France Inter s’ouvre sur les négociations entre les syndicats lycéens et étudiants et Dominique de Villepin. Alors que les organisations hostiles au CPE ont refusé toute discussion avant le retrait de la loi, sur France Inter, des informations brouillonnes entretiennent la confusion et la fiction d’un « dialogue ».

« Le dialogue selon Villepin, le premier ministre propose de discuter des modalités d’application du CPE comme la durée de la période d’essai et les conditions de la rupture de contrat. Ce matin le premier ministre avait invité à Matignon les syndicats d’Etudiants et de lycéens, tous n’ont pas accepté l’offre, dans ce journal nous verrons pourquoi [...] ». Formulation étonnante ! Pourquoi ne pas avoir dit « la plupart ont refusé » ? Non pas une « invitation » ou « un dialogue », mais ce qui à leurs yeux en est un simulacre, si le CPE n’est pas retiré. Quant à savoir qui a accepté et qui a refusé, c’est apparemment secondaire.

Après la présentation des titres, on passe à l’explication : « Villepin veut répondre rapidement et par le dialogue aux inquiétudes des jeunes concernant le CPE, ce matin le premier ministre a reçu les syndicats d’étudiants et de lycéens. A l’issue de la rencontre, Dominique de Villepin a fait des propositions. » « Par le dialogue » : qui parle ? Le journaliste ou le Ministre ? L’absence de précision n’a rien d’innocent. Est-ce involontaire ? Il est permis d’en douter quand on entend que « LES » syndicats ont été reçus. L’auditeur ne sait toujours pas qui s’est rendu à l’invitation (et ne sait plus que tous ne s’y sont pas rendus).

En revanche, comme on sait déjà que Villepin a fait des propositions, l’auditeur peut penser qu’un « dialogue » s’est « ouvert ». Suit alors une déclaration du Premier ministre qui affiche ses intentions officielles.

Il faut attendre qu’elle soit achevée pour que le présentateur lève enfin le voile sur ce qui s’est réellement passé : « [...] Ce matin le premier ministre a invité tous les syndicats étudiants et lycéens, tous n’ont pas répondu favorablement [Toujours cette formulation qui tend à faire croire qu’ils s’agissait d’une exception]. Ceux qui ont refusé d’aller discuter avec Dominique de Villepin : côté Etudiants l’UNEF et la Confédération Etudiante et côté lycéens l’UNL et la FIDL [...] ». Faute de précisions, l’auditeur est invité à comprendre que les étudiants hostiles au CPE ont simplement refusé le dialogue avec le Premier Ministre, alors que d’autres (sûrement plus ouverts...) l’ont accepté.

L’ambiguïté est partiellement levée quand on interroge la représentante de la Confédération Etudiante qui explique que le dialogue ne pourra s’instaurer qu’après le retrait du CPE. L’équilibre semble préservé quand il est question de « ceux qui ont accepté d’aller s’asseoir à la table des discussions, la FAGE, le PDE et l’UNI ».. Mais qui sont-ils ? Des représentants étudiants comme les autres ? La FAGE et le PDE sont des organisations qui se prétendent « apolitiques ». La FAGE, en particulier, si elle se prononce contre le CPE - au même titre que l’UDF- ne fait en rien partie du collectif de lutte contre le CPE et s’oppose fermement au blocage des universités. Quant à l’UNI, le présentateur précise « [qu’il] a toujours affiché d’ailleurs son soutien au CPE ». Mais la confusion est maintenue quand on entend ce trait d’humour involontaire : « l’UNI qui est ressortie rassurée de son entrevue avec Dominique de Villepin  ». Rassurée de quoi ? L’organisation pilotée par l’UMP est heureuse d’apprendre que le Premier ministre va bien ?

Suit alors l’interview du président de l’UNI. La question de l’interviewer entretient la confusion sur les positions en présence sur le CPE lui-même en posant une question qui élude l’opposition sur le fond en focalisant l’attention sur le « dialogue » : « Qu’est-ce que vous pensez de l’attitude des syndicats qui n’ont pas voulu venir ? ». L’UNI, favorable au CPE et liée à l’UMP apparaît ainsi comme un syndicat « responsable » qui accepte de discuter... sur un sujet pour lequel il est déjà en parfait accord avec le gouvernement. Pris dans la succession des éclairages, cet interview, quelles qu’aient été les intentions de son auteur, entretient le brouillage de l’information.

Un peu plus tard, après avoir laissé la parole à François Hollande, le présentateur s’interroge : « A quel jeu joue donc Dominique de Villepin ? Le Premier Ministre pratique une double ouverture  : il propose de discuter les modalités d’application du CPE et il offre en prime un coup de pouce financier aux bourses pour les étudiants diplômés. Avec cette stratégie Sonia Bourelle [orthographe ?], Matignon paraît vouloir faire des concessions mais sans en faire vraiment. ».

Que comprendre si l’on affirme, d’un même mouvement que « Le Premier Ministre pratique une double ouverture » et qu’ « ’il paraît vouloir faire des concessions mais sans en faire vraiment. » ? N’était-il pas plus simple, plutôt que de tenter de faire coexister dans une même phrase des points de vue opposés, de dire explicitement que le Premier Ministre formule des propositions qu’il présente comme une double ouverture et que les organisations qui demandent le retrait interprètent comme des concessions apparentes ?

Quoi qu’il en soit, les propos apparemment distanciés du présentateur annoncent une analyse qui semble l’être aussi. La journaliste commence ainsi : « Un pas en arrière, un pas en avant, cette danse reste pour l’instant énigmatique. Hier Dominique de Villepin n’avait fait aucune ouverture envers les syndicats de salariés, il était conforté par Jacques Chirac qui avait dit depuis Bruxelles qu’il n’était pas question de revenir sur le CPE. Aujourd’hui il explique aux organisations étudiantes, je cite « que plus que jamais nous avons besoin de nous parler pour trouver ensemble une solution au blocage actuel  ».

Mais dès la phrase suivante, on ne sait plus si la journaliste fait parler le Premier Ministre ou endosse ses affirmations : « « [...][Dominique de Villepin] mesure les incompréhensions  ». Une affirmation immédiatement suivie de ce commentaire : « Bref c’est l’homme de dialogue qui refait surface pour faire oublier l’homme de fermeté d’hier ; un jeu de yoyo auquel Dominique de Villepin nous a habitué toute la semaine, passant de la fermeté à la proposition de dialogue, ce qui n’a pas empêché certains syndicats étudiants de boycotter la rencontre , ce qui n’empêchera pas les manifestations et les grèves de mardi [...] ». Que faut-il comprendre ? Que « la bonne volonté » de Villepin n’est pas payée de retour ?

Force est d’admettre que, bon gré mal gré (si l’on exclut les procès d’intention), sous l’apparence d’une présentation équilibrée, France Inter nous propose des informations partielles minées par des commentaires implicites nichés dans le choix de formulations ambiguës.

Pourtant, ce qui s’est passé est relativement simple : les principales organisations étudiantes et lycéennes ont refusé de rencontrer Villepin, parce que, selon elles, tout « dialogue » est un simulacre tant que la loi n’est pas retirée, tandis que des organisations prétendument « apolitiques », mais proches du pouvoir sont venues discuter amicalement avec son représentant. Dire clairement cela et l’expliquer distinctement aurait permis d’informer les auditeurs.

Matthieu Vincent

 
  • Enregistrer au format PDF

Michel Onfray critique la presse à la serpe

Pour le philosophe médiatique, la liberté de la presse n’existe pas. Ce qui ne l’empêche pas de l’inonder de ses tribunes !

Un « Conseil de la Presse » ? À quelles conditions et comment

Note d’Acrimed à l’intention de Madame Sirinelli, chargée de mission

Gilles Leclerc, réputé pour ses « ménages », recruté au « Comité d’éthique » de Radio France

Comme dans le cas d’Isabelle Giordano, plus c’est gros, plus ça passe (pour l’instant… ?)