Observatoire des media

ACRIMED

Pigistes, enfer social : le déplorable exemple d’un média web français (Ijsberg)

C’est un journal qui arbore fièrement son « Prix Google/Sciences Po de l’innovation en journalisme 2014 », mais qui ne risque pas de gagner le prix de l’excellence sociale. Ijsberg, média web (français), propose à ses lecteurs de prendre leur temps pour lire de longs reportages « calmement ». Du calme et de la patience, il en faut manifestement aussi pour les pigistes qui y travaillent : salaires payés très en retard (quand il sont payés), publication des mois après réception de l’article, paiement des piges sur factures (plutôt qu’avec des fiches de paie), etc.

Emballés par la promesse, vendue par les fondateurs, d’un média qui se voulait novateur, faisant large place à des sujets non traités ailleurs et ouvert à la collaboration de journalistes débutants, certains pigistes d’Ijsberg ont payé cette ouverture au prix de conditions de travail déplorables. Aujourd’hui, ils mènent campagne pour faire valoir leurs droits. Acrimed soutient cette campagne et publie ici des témoignages de journalistes concernés [1].

Ijsberg est loin de représenter un cas isolé dans la maltraitance des pigistes. À ce titre, la presse web semble particulièrement concernée. Alors qu’Internet accueille des expérimentations journalistiques qui peuvent être riches, les « pure-players » [2] sont aussi, parfois, des enfers pour pigistes. Nous y reviendrons…



« Depuis ses débuts, Ijsberg n’a déclaré aucun de ses pigistes. Il s’agit donc de travail dissimulé à grande échelle. »

« Pigiste depuis un bon moment, j’ai roulé ma bosse avec pas mal de médias mainstream et d’autres plus confidentiels. J’ai co-écrit deux reportages au très long format pour Ijsberg, de 25 à 40000 signes en 2015.

Je les avais sollicités à l’époque car leur projet laissait la place libre au récit, à la longueur et à des sujets disons trop atypiques pour d’autres supports qui ont refusé ces sujets. J’ai été payé 150 euros par publication. Une somme dérisoire que j’ai acceptée parce que les sujets me tenaient à cœur mais aussi parce qu’il me semblait normal de filer un coup de pouce à ce média qui prônait une autre vision du journalisme. Nous nous étions mis d’accord à l’époque avec les responsables d’Ijsberg pour que je sois rémunéré en salaire, je refuse par principe d’être payé en auto-entrepreneur.

J’ai reçu un virement deux mois plus tard, sans jamais obtenir les bulletins de salaires malgré mes demandes répétées. Un artiste qui a illustré l’un des récits que j’ai co-écrit n’a quant à lui jamais été payé, sous prétexte qu’il n’avait pas de carte vitale. Ce qui au passage prouve bien qu’Ijsberg était dans la démarche d’établir des fiches de paie !

J’ai été particulièrement choqué du story-telling "jolie réussite d’un média transparent, indépendant et gratuit" [que les fondateurs d’Ijsberg] répandent depuis quelques mois sur les réseaux sociaux. Car la réussite d’Ijsberg s’appuie surtout sur les contributions d’une centaine de collaborateurs dont ils bafouent les droits les plus élémentaires. Nous autres pigistes, avons besoin de salaires pour faire valoir nos droits auprès de Pôle emploi et de la carte de presse.

Deux fiches de paie manquantes, ça peut paraitre anodin, mais pour nous autres précaires c’est la base de notre "survie" dans un milieu déjà hostile. Depuis ses débuts, Ijsberg n’a déclaré aucun de ses pigistes. Il s’agit donc de travail dissimulé à grande échelle.

Au début je pensais qu’ils faisaient preuve d’une incompétence enfantine. Aujourd’hui, le doute n’est plus permis : il s’agit d’une fraude massive. Quand nous avons commencé notre levée de boucliers sur les réseaux sociaux, Ijsberg nous a promis ces fameuses fiches de paie en proposant une compensation. Je leur ai demandé 1000 euros. C’est une requête symbolique. L’argent ne compte pas : sinon il y a belle lurette que j’aurais arrêté ce métier ou en tout cas la pige. Il est nécessaire qu’ils stoppent dès que possible ces méthodes de (jeunes) patrons voyous, et surtout que plus personne ne tombe dans le panneau. Ijsberg attire des jeunes journalistes, qui (pensaient-ils) ne savent pas forcément se défendre. »



« Après trois ou quatre relances, j’ai été payé... au noir. Ni facture, ni fiche de paie, rien. »

« J’ai publié un long format sur Ijsberg. Le tarif convenu était de 150 euros, c’est-à-dire rien pour un 35 000 signes réalisé à l’étranger. Mais j’avais accepté le tarif car l’article était déjà écrit et que c’était le seul moyen de vendre et de publier un reportage long format réalisé six mois auparavant. Le sujet me tenait vraiment à cœur, et j’ai donc accepté un tarif que je refuse habituellement.

Publication en février, je relance en mars pour savoir quand et comment j’allais être payé vu que rien ne venait de leur part. Et après trois ou quatre relances très proches dans le temps j’ai été payé... au noir en avril. Ni facture, ni fiche de paie, rien.

Je suis parti avec un photographe. Ils avaient convenu de le payer 150 euros lui aussi. En fait, j’ai l’impression que les longs formats étaient payés 300 euros et qu’ils ont profité d’avoir un photographe sur mon sujet pour diviser la note par deux et ne jamais payer la deuxième moitié... Le photographe les a relancés, leur a envoyé une facture, les a relancés et relancés et n’a jamais été payé...

Ils nous avaient accepté un deuxième sujet, mais en voyant qu’ils ne payaient ou ne déclaraient pas, on a refusé de leur filer une autre pige gratuitement… »



« [Ijsberg] ne répondait plus à mes messages ni à mes appels téléphoniques ou Skype. J’ai dû faire appel à un avocat. »

« J’ai écrit un article court et un mini dossier qui me tenait à cœur (35 000 signes). Je pense que comme beaucoup d’autres j’ai été charmé par leur volonté de traiter de mille sujets différents tout en laissant une liberté dans l’écriture. Les tarifs (bien bas, certes), j’étais prêt à m’en contenter un moment pour que d’autres lisent des articles intéressants. Après pas mal de boulot et plusieurs corrections Florent Tamet [co-fondateur d’Ijsberg] m’a demandé mes infos pour un virement.

Jusque-là je n’ai pas paniqué. En revanche, j’ai commencé à trouver tout cela suspect quand la rédaction m’a dit qu’il était impossible de faire un virement sur mon compte.

Une histoire de banque, mon numéro SWIFT qui ne serait pas suffisant... Sauf que des virements j’en ai déjà reçus et qu’il ne faut pas un extrait d’ADN et le sang de douze vierges pour que ça fonctionne. Puis j’ai contacté d’autres journalistes d’Ijsberg. L’un n’avait jamais eu de problèmes avec eux à l’époque. […] L’autre n’avait pas encore été payé non plus mais il avait une entente avec eux. S’en sont suivis des mails sans réponses, des messages Facebook et des interpellations sur Twitter.

Florent [Tamet] ne répondait plus à mes messages ni à mes appels téléphoniques ou Skype. J’ai dû faire appel à un ami avocat ici. La mise en demeure a été rapide. Moins d’une semaine plus tard je recevais un mail de Florent Tamet à toutes mes adresses mail :

"Bonsoir, le chèque relatif à la mise en demeure transmise par votre avocat partira au courrier de lundi matin. Il arrivera dans un délai raisonnable.

Bien à vous."

J’ai eu droit à 245 euros et même au vouvoiement. Quelques jours plus tard j’ai reçu le chèque (plus d’un an après ma première publication). J’ai eu la chance d’être payé et d’avoir eu envie d’insister. Ce qui me met le plus en colère ce n’est pas les paiements manqués mais la mauvaise foi, le silence radio quand on insiste pour avoir ce qui nous revient (alors que les tarifs sont franchement indécents).

On a tous fait face à des rédactions pas toujours au point sur les paiements ou un peu lentes. Mais rouler des dizaines de personnes sans explication avec arrogance ça ne passe pas. »



« On leur [a] livré un reportage. Un an après, on n’a toujours pas été publiés ni payés. »

« Nous avons réalisé un reportage pour Ijsberg, suite à une de leur commande. 23 000 signes pour un long format qu’ils devaient nous payer environ 300 euros (un beau cadeau déjà...). Sébastien Bossi [fondateur d’Isjberg] nous fait tourner en bourrique depuis ce temps-là. On leur avait livré un reportage très terrain, le tout ponctué de l’analyse de LA spécialiste du sujet. Un an après, on n’a toujours pas été publiés ni payés. »



« Les articles sont écrits par des journalistes aux quatre coins du monde pour qui il n’y a aucune considération. »

« J’ai écrit plusieurs articles pour [Ijsberg], payé 25-30 euros, et un dossier payé 250 euros pour 7 papiers. C’est très peu, mais j’étais prévenu, et comme beaucoup ici, le but était de publier, qui plus est dans un média "novateur et prometteur".

Ils m’ont tout payé, par contre je n’ai reçu qu’une facture pour mes deux premiers articles, rien par la suite. J’avoue que ça m’a peu préoccupé jusqu’à présent mais maintenant que je grandis et que je vais devoir déclarer mes impôts, ça risque d’être embêtant effectivement.

Je me suis dit qu’ils débutaient, qu’ils devaient avoir peu de moyens, que ces "erreurs" étaient dues à leur jeunesse et inexpérience, et que commencer l’aventure dès le début serait un moyen de tisser de bonnes relations pour des futures collaborations.

Ce qui me sidère, comme d’autres, c’est cette façon de se prendre pour les nouveaux Albert Londres alors que les mecs n’ont pas écrit un papier. Le concept du média est très stylé et l’esthétique réussie, très bien. Mais les articles sont écrits par des journalistes aux quatre coins du monde pour qui il n’y a aucune considération. Quand je bossais [pour Ijsberg] je m’arrachais les cheveux pour avoir des retours de Florent Tamet [co-fondateur d’Ijsberg], qui a finalement publié sans me montrer le résultat... ni même répondre à mes mails après coup, pour faire un bilan sur ces publications.

J’avais demandé à Sébastien [Bossi, fondateur d’Ijsberg] un peu plus d’infos sur Ijsberg, son évolution, ses perspectives... Je dois être parmi les premiers contributeurs et ça me semblait légitime d’en savoir plus sur un média pour lequel j’écris. Sa réponse en dit long sur sa façon de voir les choses :

Mon job (et celui de l’équipe) est de gérer l’entreprise, vous de me proposer des articles. Je comprends que vous souhaitiez en savoir plus, mais ce qui vous concerne c’est “prennent-ils mes articles, font-ils tout ce qui est en leur pouvoir pour garantir une publication de qualité".



« J’ai demandé pendant des mois à recevoir une fiche de paie, on m’a toujours répondu "la semaine prochaine". Ces pratiques sont la norme chez Ijsberg. »

« Dans mon cas, j’ai vendu un reportage photo et écrit à Ijsberg. C’était un reportage à l’étranger pour lequel j’ai reçu un virement bancaire de 300 euros.

J’ai demandé pendant des mois à recevoir une fiche de paie, ce à quoi on m’a toujours répondu "la semaine prochaine". Ces pratiques sont la norme chez ijsberg. Un an plus tard, je n’ai toujours pas de fiche de paie. »



« Ijsberg ont le pire salaire jamais conçu »

« J’ai rédigé un papier de taille "normale" payé au bout de 4 mois puis un article au long cours (45 000 signes, avec vidéos et tout le tralala) payé en deux temps, car ils ne m’avaient versé au début que 90 euros sur les 150 euros prévus (j’ai dû les relancer). Je n’ai jamais reçu de fiche de paye, bien que j’aie demandé à être facturé et qu’ils m’aient indiqué qu’ils s’en occuperaient au plus vite – ils ont apparemment oublié, c’était il y a plus d’un an.

Précision, au début, je voulais faire un essai, voir où ce média allait. J’étais plutôt de ceux qui le défendaient, malgré ses tarifs… je ne trouve pas le mot ! Je trouvais le concept novateur, le média bien foutu, etc. Et je le trouve toujours. Mais tout de même, j’ai fait ce long reportage car j’ai gagné une bourse, sinon je n’aurais jamais pu le financer. Le format d’Ijsberg convenait pour publication, mais j’ai décidé ensuite d’arrêter de les laisser profiter d’un travail si conséquent pour un prix si merdique.

Pour résumer, ce qui était une condition liée au lancement d’un média jeune semble avoir été un peu plus que cela : la volonté de profiter de pigistes disponibles et prêts à tout pour voir leur histoire publiée. L’autosuffisance n’est pas condamnable pénalement, mais le travail au noir l’est, et en voyant que beaucoup n’ont pas été payés et que personne n’a eu de vraie facture, je suis enclin à rejoindre la campagne [menée actuellement par des journalistes contre les pratiques d’Ijsberg] pour leurs demander des comptes. J’ai moi aussi demandé une fiche de paie et une compensation de 1000 euros pour préjudices. Ils n’ont pas répondu.

Ijsberg n’est pas le seul média à enfreindre certaines règles, notamment ne pas faire de contrat de travail, mais ils ont tout de même le pire salaire jamais conçu. »



« 85 euros tout rond. Pour les deux articles ou un seul ? Aucune idée. »

« J’ai rendu un papier en octobre (suite à une proposition acceptée par les chefs d’Ijsberg), [7 mois plus tard] je n’étais toujours pas payé. L’article a été publié 6 mois après, sans m’avertir au préalable.

Un autre papier a été rendu le même mois (toujours suite à une proposition acceptée par les chefs d’Ijsberg). Idem, [7 mois plus tard] je n’étais toujours pas payé.

Puis, le mois suivant, quelle merveilleuse surprise que de découvrir de bon matin un versement de la part d’Ijsberg : 85 euros tout rond. Pour les deux articles ou un seul ? Aucune idée. En salaire ou au noir ? Itou. »



« À mes questions sur le sujet [statut du pigiste], on me sortait un statut de correspondant de presse. »

« Pour ma part, j’ai fait un papier de 15 000 signes payé 30 euros (40 peut-être, je ne sais plus). Pas de fiche de paie malgré ma demande.

J’ai collaboré avec eux au lancement d’Ijsberg, j’avais même eu un genre d’entretien avec la clique du début à Paris. À l’époque j’étais hyper emballé par le projet mais je sentais un peu l’anguille sous roche niveau statut/rémunération.

À mes questions sur le sujet, on me sortait un statut de correspondant (qui n’existe qu’en PQR – "correspondant de presse" – selon mes recherches), ce que je trouvais déjà curieux vu que j’étais basé à Paris.

Pas d’info sur le montant de la rémunération, mais j’avoue avoir peu insisté car j’avais vraiment envie d’écrire pour eux, et besoin de faire des articles (je cherchais du boulot et j’étais un peu dans la lose). Je me suis dit que ça allait être dans les tarifs de pure-players et voilà.

Je me rappelle d’un mail collectif de [Florent] Tamet [co-fondateur d’Ijsberg] de septembre 2014 parlant de la rémunération et des démarches. Quand j’ai vu le mot "facture" je me suis dit que c’était n’importe quoi. J’ai donc demandé une fiche de paie, je n’ai jamais eu de réponse. Sur le coup ça m’a préoccupé, puis je suis passé à autre chose... Quand j’ai vu le manque de sérieux et la faible rémunération, j’ai décidé de ne pas leur livrer l’autre papier que je préparais. »



Post-Scriptum (8 février, 13h) : Un correspondant nous signale que dans un billet publié le 19 janvier, Ijsberg promettait de « double[r] la rémunération des piges pour l’année 2016 » grâce à une levée de fonds. Affaire à suivre ?

 
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Notes

[1À la demande de leurs auteurs, nous avons anonymisé les témoignages, et supprimé des indications permettant de les identifier.

[2Médias uniquement sur le web.

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