Observatoire des media

ACRIMED

Petit expert deviendra grand : la « gauche radicale » sous surveillance d’un « observateur »

par Henri Maler,

Un phénomène étrange s’est produit depuis quelque temps sur le site du Nouvel Observateur dont la vocation, comme le titre de l’hebdomadaire l’indique, est d’observer : l’apparition d’un… « Observatoire de la gauche radicale ». Curieusement, cet observatoire ne comporte (pour l’instant…) qu’un seul titulaire. Il s’agit d’un historien - un « expert » donc - du nom de Sylvain Boulouque. Plus étonnant : cet observateur est membre du comité de rédaction de la revue Communisme dont l’anticommunisme (c’est leur droit…) confond allègrement enquête historique et enquête policière (ce qui semble moins bien…). Dernière stupéfaction : Sylvain Boulouque est aussi contributeur (voire membre ?) de Fondapol, un think tank particulièrement engagé dans la défense effrénée du libéralisme. Son président n’est autre que Dominique Reynié, omniprésent « expert » dont il est rarement dit « d’où il parle ».

Ce qui est stupéfiant, en vérité, c’est que Le Nouvel Observateur, pas très regardant, héberge – ce n’est pas un blog – un tel observateur. Manifestement, dans ce tout petit monde (ici, « de gauche »), il n’est pas malséant de savoir s’ouvrir (ici, « sur sa droite ») dans l’intérêt du pluralisme autolimité…

Mais revenons à Sylvain Boulouque…

L’expert en histoire a déjà commis plusieurs articulets que l’on peut trouver sous ce logo :

Retour sur certains d’entre eux : à propos de Pierre Bourdieu, des sondages d’opinion et, du succès du film Les Nouveaux Chiens de garde… en gardant le meilleur pour la fin.

Pierre Bourdieu, ce prophète

L’un des premiers bénéficiaires de l’attention de notre « historien, décrypteur de la gauche radicale pour Le Nouvel Observateur  », ainsi qu’il est présenté sur le site de l’hebdomadaire, est… Pierre Bourdieu, sous un titre que ne renierait pas (comme on peut le vérifier ici même), Sébastien Le Fol, chef de la rubrique « Culture » au Figaro ; un titre qui fleure bon le détachement de l’ « expert » : « Dix ans après sa mort, Bourdieu le retour »).

Précisons immédiatement que c’est d’abord la sélection de cet « expert » par Le Nouvel Observateur qui nous semble symptomatique et qui nous incite à le mettre en cause.

Pour expliquer que l’œuvre de Pierre Bourdieu est respectée au sein de la « gauche radicale », il suffit à Sylvain Boulouque d’enfiler quelques perles, présentées comme « quelques raisons principales » : « Bourdieu, si contestataire qu’il ait été, était un mandarin qui a constitué une école dont les élèves occupent les principaux postes de pouvoirs dans l’Université et au CNRS. » Nous ne devons pas avoir les mêmes sources d’information ! Manifestement, il ne s’agit pas d’expliquer l’influence politique de Pierre Bourdieu sur la gauche radicale, mais d’exécuter sommairement sa sociologie : Le Nouvel Observateur est passé maître dans ce genre d’exécution.

Il en va de même de l’argument suivant : « Pour Bourdieu, l’analyse sociologique sert d’outil critique à l’explication du monde. » Que faut-il comprendre ? Que la sociologie, quelle qu’elle soit, ne doit pas servir d’ « outil critique à l’explication du monde » ? La suite confirme que notre historien s’érige en juge de la sociologie qu’il exècre sans la comprendre : « Ses épigones utilisent quelques-uns de ses concepts phares et clefs comme la reproduction, la domination, le capital culturel, l’habitus et la violence symbolique. » Ainsi présentée, cette liste de concepts, n’est qu’une liste de mots : il y manque le « concept » de « fast thinker » - penseur à grande vitesse - mais ce n’est pas un concept et Boulouque n’est sans doute pas un penseur à grande vitesse puisqu’il écrit pour Le Nouvel Observateur. Vient alors une phrase incompréhensible et que l’on citera donc uniquement pour le plaisir : « La réflexion politique et théorique engagée explique la construction sociale des sociétés. »

Reprenons notre souffle et citons encore : « Sa sociologie, vulgarisée à l’extrême, repose sur quelques concepts qui permettent à tous les courants de la gauche radicale "collectiviste" de se reconnaître et de défendre sa sociologie. » L’effet comique de cette dernière phrase est d’autant plus irrésistible qu’il est involontaire : Sylvain Boulouque sait si bien ce qu’est « une sociologie vulgarisée à l’extrême » qu’il ne parvient même pas à la vulgariser… un peu ! La preuve est dans la phrase qui suit et que charitablement, on renoncera à commenter : « Ses analysent [sic] livrent une explication du monde par les rapports de domination et le sens caché et inconscient des décisions prises, par les dominés comme par les dominants. » Fin de l’enquête historienne : « Toutes ces références et ces éléments font de Pierre Bourdieu une des figures tutélaires de la gauche radicale. »

Merci, une fois encore, au Nouvel Observateur d’avoir choisi un tel éclaireur, non pas par simple respect de la liberté d’expression, mais par souci d’approfondir notre compréhension. D’autant que notre « expert » n’en a pas fini avec Pierre Bourdieu ; il le retrouve dans l’articulet suivant : « La gauche radicale dénonce l’imposture des instituts de sondages ».

Les sondages d’opinion, cette merveille

« Si les sondages sont un instrument de mesure de l’opinion publique parmi d’autres à prendre avec la distance critique nécessaire à chaque outil d’analyse, la méfiance face aux sondages d’une partie de la gauche radicale est ancienne et systématique. » Une lecture attentive montre qu’il n’existe aucun rapport logique entre la première partie de cette phrase introductive et la seconde. Mais peu importe, c’est parti : « Cette défiance a été théorisée en 1973, par Pierre Bourdieu qui publiait dans "les Temps modernes" un article intitulé "L’opinion publique n’existe pas". Il émettait trois postulats : tout le monde ne peut pas avoir d’opinion, les opinions n’ont pas toutes la même valeur et les questions posées font consensus. »

Quand il écrit pour Le Nouvel Observateur, un historien est-il tenu de comprendre ce dont il parle ? Ce n’est pas certain... En effet, ce n’est pas Pierre Bourdieu qui « émettait trois postulats ». Il expliquait que trois postulats était sous-jacents à la prétention de sonder l’opinion publique, comme si cette opinion préexistait aux sondages eux-mêmes sous la forme que ceux-ci prétendent enregistrer. Il aurait fallu lire la suite dans l’article en question, mais les fiches de lecture de Boulouque sont mal tenues… Et ça continue : « Pour Bourdieu, l’opinion publique est une notion construite par ceux qui en ont besoin. » À comparer avec l’original qui dit à peu près ceci : que l’opinion publique dont parlent les sondages est un produit artificiel des sondages eux-mêmes, un artefact.

La suite ne vaut pas mieux. Pour ne pas être suspectés d’acharnement, nous en avons placé une partie en notes, sans commentaires du galimatias [1]. Et une autre partie, toujours en note, mais commentée [2].

Pas question pourtant de relativiser le commentaire logé sous ce sous-titre scientifique : « La gauche radicale se pose en victime ». Passons quelques phrases et précipitons-nous vers ce qu’annonce ce sous-titre « La gauche radicale […] estime que les instituts de sondages minimise [sic] son importance dans la société voire nient son existence en raison d’un antagonisme de classe. » Le rigoureux historien a mis en lien une anecdote significative trouvée sur un site du Front de gauche, lui a attribué un contenu qui n’est pas le sien et l’a transformée en critique globale émise par « la » gauche radicale ». Un exemple de rigueur et de précision historiennes ! Peut-être est-ce ce souci d’exactitude qui a séduit les responsables de la rédaction du Nouvel Observateur
...

L’argument massue suit le précédent : « En outre, elle souligne que ces mêmes instituts sont aux mains du patronat et des entreprises libérales. [...] Une fois soulevé le problème déontologique et le cumul des fonctions, la gauche radicale se drape dans une posture victimaire en expliquant qu’ils les excluent délibérément du champ politique. » Si « la » gauche radicale s’estime exclue du champ politique par les instituts de sondages, qu’elle lève la main (aussi difficile que cela puisse paraître si elle a plus de deux mains) : Boulouque n’a pas trouvé de lien pour leur prêter une telle absurdité. « Enfin c’est dans ces instituts qu’un certain nombre de nouvelles méthodes de travail sont expérimentées participant de la déréglementation du salariat. » Cela n’est pas faux mais n’a aucun rapport ni avec ce qui précède (malgré le « enfin ») ni avec ce qui suit, où l’on peut lire pourtant : « Pour la gauche radicale, la boucle est bouclée. Les instituts de sondage ne sont qu’un des artéfacts [sic] du système pour se maintenir en place. » Elle est vraiment stupide « la » gauche radicale, puisqu’elle prend les instituts de sondages pour des artefacts ! Ils n’ont rien de créatures artificielles, pourtant !

Mais le comble est presque atteint (presque, parce que Sylvain Boulouque peut encore progresser…), avec l’article suivant.

Le « réseau », cette puissance

Un réseau ? Quel réseau ? Le puissant réseau qui expliquerait « en partie » (seulement !) le succès du film Les Nouveaux Chiens de garde.

Non ce n’est pas un dossier du Point sur les francs-maçons, mais un article sélectionné par Le Nouvel Observateur et titré (subtil jeu de mot à la clé) : « Les Nouveaux chiens de garde : les réseaux d’un succès ». Car, voyez-vous, « Le film les "Nouveaux chiens de garde" doit son succès en partie à la force des réseaux qui soutiennent les thèses développées dans le film ». Pas un réseau, mais plusieurs, d’une puissance démesurée !

Il était temps de réagir : « Depuis sa sortie dans les salles mi-janvier, le film "Les Nouveaux chiens de garde" rencontre un franc succès et est salué comme une œuvre salutaire par la gauche radicale comme ici, ou là. […]  ». Pour preuve, trois liens pris au hasard, mais avec omission garantie des quelques grands médias qui ont salué le film… Mais qu’importe, car, voyez-vous, « depuis une vingtaine d’année, la critique du système médiatique est récurrente » et « possède deux figures tutélaires : Pierre Bourdieu et Noam Chomsky. Bourdieu attaque les positions institutionnelles [???]. Chomsky dénonce le langage du politique [???]. » Cela ne veut rien dire, mais ça ne fait rien… C’est seulement une occasion de répéter cette calomnie : « Noam Chomsky, […] bien qu’ouvertement antistalinien, a relativisé voire dénié les crimes commis par les khmers rouges et au nom de la liberté d’expression pris la défense des négationnistes. »

Il ne s’agissait là que de l’ouverture d’une superbe analyse des « relais nombreux », bien qu’ils ne soient que « quelques groupes ». Parmi eux : « La nouvelle génération des journalistes du "Monde diplomatique" comme Ignacio Ramonet ou Serge Halimi ». Ce n’est pas faire offense à Ignacio Ramonet et Serge Halimi de s’étonner qu’ils fassent ainsi partie d’une nouvelle génération ! Peu importe : « Le journal est devenu le véritable fer de lance des campagnes médiatiques contre les médias. » Les campagnes médiatiques du Monde diplomatique ? Traduction : les articles qu’il publie !

Après un bref passage par « un des journaux les plus critiques sur les médias : "Mordicus", animé notamment par le romancier d’ultra-gauche Serge Quadrupanni » (une revue qui, sauf erreur, n’existe plus depuis 1995), par le journal CQFD, dont on apprend qu’il fait partie de la « tendance autonome-situationniste issue de Mordicus », et par le collectif « Raison d’agir », dont « les premiers titres de la collection sont conçus comme une offensive militante », Boulouque se tourne vers les « journalistes militants, comme Pierre Rimbert ou Gilles Balbastre », qui « lancent, entre 1998 et 2006, plusieurs organes de presse ». C’est vrai : deux, sachant que le second (Le Plan B) succède simplement au premier (Pour lire pas lu), ça fait plusieurs !

Ce n’est pas tout : « Avec le temps les réseaux s’étoffent, des hommes s’agrègent aux structures et de nouveaux groupes apparaissent. Par exemple, le petit éditeur radical marseillais Agone, né en 1998 » (« avec le temps », c’est-à-dire à peu près en même temps : la chronologie est une spécialité d’historien !) Mais, voyez-vous, « Agone et les réseaux précédemment évoqués [c’est-à-dire à peine deux dizaines d’individus surpuissants] ont en commun de penser que l’opinion, voire le peuple, sont façonnés par les médias et les hommes politiques au pouvoir. » La preuve : « Des journalistes [traduire « deux »] du "Monde diplomatique" rassemblent un recueil de leurs articles sous le titre "L’opinion ça se travaille", tendant à prouver qu’une campagne de presse a été orchestrée avant de se lancer dans la guerre au Kosovo. »

Aux yeux de l’expert du Nouvel Observateur, la situation ne cesse d’empirer : « Des militants universitaires viennent renforcer les regroupements et les collectifs éditoriaux. Ainsi Henri Maler, ancien militant de la LCR, qui se revendique toujours de l’idée communiste, anime le site Acrimed et publie des ouvrages avec Dominique Vidal et Serge Halimi ou des articles dans la revue Agone. » Pour des précisions, puisque ledit Maler est l’auteur de la présente « expertise » des boulouqueries, une note suffira [3].

Et la liste de cette mauvaise fiche des Renseignement généraux se poursuit avec le nom de Frédéric Lordon qui, voyez-vous, est « rattaché à la galaxie des chercheurs héritiers de Bourdieu au centre de sociologie européenne » et « à plusieurs initiatives partisanes de la gauche radicale » (les initiatives partisanes en liens sont des articles ! Tandis que quand Boulouque publie ses stupidités sur le site du Nouvel Observateur, ce n’est pas partisan). Michel Naudy, mentionné lui aussi, est épinglé pour son engagement politique : il est vrai n’est pas membre de la rédaction (non partisane…) de Communisme. Si l’on ajoute l’émission de Mermet, catalogué « ancien militant d’extrême gauche » et « le réalisateur Pierre Carles », Boulouque a presque achevé son tour de la galaxie qui est d’autant plus peuplée à ses yeux qu’il la contemple de loin…

… Et l’analyse de près, avec pour sous-titre « Structure militante ». Et ça donne : « Tous utilisent l’attaque verbale et frontale et reprennent en cela Lénine ». Nous connaissons quelques-uns des tristes sires mentionnés par Boulouque : ils vont être surpris du léninisme (réduit à rien, c’est vrai…) qui leur est attribué par l’expert en pas grand-chose, mais qui a su relever le pire : « la diffusion du film s’appuie également sur des structures militantes ». Quelle horreur ! « Ce qui explique en partie le succès du film auprès d’un public acquis d’avance ». Si le public est acquis d’avance, pourquoi tant d’émotion experte ? Peut-être parce que Boulouque publie sur le site du Nouvel Observateur… Un hebdomadaire dont la rédaction est dirigée par Laurent Joffrin, journaliste pas militant dont l’une des principales fonctions est de refonder la gauche avec n’importe qui, et que le film Les Nouveaux Chiens de garde a eu l’audace d’épingler.

« L’observateur de la gauche radicale » parviendra peut-être, dans quelque temps, à mieux régler son télescope. Ce n’est pas certain. Mais ne doutons pas de l’avenir de Sylvain Boulouque : petit « expert » deviendra grand. Grâce au Nouvel Observateur.

Henri Maler

PS. Dernière « expertise » en date. À propos d’un texte cosigné par Pierre Bourdieu, « Pour une gauche de gauche » publié dans Le Monde en 1998, l’historien « analyse » : « L’appel auto-définit la gauche et excluent [sic] les autres. Il sous-entend que le reste de la gauche n’est plus de gauche. Ce qui représente une variante de la terminologie léniniste : un seul parti représente la classe ouvrière. » Bourdieu, léniniste sans le savoir ! ... Parce que ce qu’il sous-entendrait représenterait une variante...

 
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Notes

[1« Les réponses sont imposées par les sondeurs qui possèdent les codes et les compétences ; les réponses produites le sont par un "ethos de classe" que le groupe dominant, les producteurs du sondage, se refuse à percevoir, ou plus grave, comprend si bien qu’il l’utilise pour mieux disqualifier les catégories sociales populaires. Le sondage atténue voire dilue les clivages toujours au profit du groupe dominant. »

[2« L’article de Pierre Bourdieu sert de référence à la gauche radicale, toute tendance confondue [toutes tendances confondues, non ?]. Certains universitaires, comme Alain Garrigou, élargissent le sillon. Ce dernier a ainsi créé un observatoire des sondages, qui vient compléter l’observatoire des médias [le lien renvoie au site d’Acrimed, nous en sommes très honorés…] chargé [qui est chargé ? Mais par qui ? Ou qui se charge ? Voir plus loin…] de dénoncer la complaisance des journalistes envers le système politique [C’est un peu court, jeune homme : nous ne sommes pas si sots !]  ».

[3Henri Maler, sans rien renier, a quitté la LCR en 1971… il y a plus de quarante ans. S’il se réfère au communisme (lequel au fait ?), c’est précisément parce qu’il ne s’agit pas d’une simple « idée ». Il n’a pas publié « des ouvrages » avec Dominique Vidal et Serge Halimi (même s’il peut le regretter…), mais a contribué à un seul. Il n’a pas publié « des articles » dans la revue Agone, (même s’il peut le regretter…), mais a contribué à un seul avec Patrick Champagne. Il n’anime pas le site Acrimed, mais participe, nuance, à l’animation de l’association qui publie ce site. Il n’a rien « renforcé » après coup (même s’il peut le regretter…) puisque il a participé à la fondation d’Acrimed… en 1996.

Le Magazine électronique d’Acrimed (numéro 163-septembre 2016)

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