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Nuit debout : il faut (encore) sauver le soldat Finkielkraut

Indignation gĂ©nĂ©rale : Alain Finkielkraut se serait fait « expulser », selon ses propres termes, de la place de la RĂ©publique oĂą se tenait une assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale du mouvement Nuit debout. Et l’acadĂ©micien d’expliquer qu’« on a voulu purifier la place de la RĂ©publique de [s]a prĂ©sence ». Dans la foulĂ©e, les mĂ©dias dominants se sont empressĂ©s de reprendre Ă  leur compte la version des faits prĂ©sentĂ©e par Alain Finkielkraut. Pourtant d’autres tĂ©moignages, ainsi que des vidĂ©os filmĂ©es sur place, montrent que les Ă©vĂ©nements ne se sont pas exactement passĂ©s ainsi. Peu importe : la machine mĂ©diatique s’est dĂ©jĂ  emballĂ©e, et auto-entretient un torrent de commentaires indignĂ©s et de dĂ©bats faussĂ©s… Énième expression des solidaritĂ©s de caste Ă  l’œuvre dans l’éditocratie, dont nombre de reprĂ©sentants ne semblent s’intĂ©resser aux mobilisations sociales que lorsqu’il est question de dĂ©lĂ©gitimer ces dernières.

Une information essentielle

Difficile de passer Ă  cĂ´tĂ©, ce dimanche, de l’information du jour. InstallĂ©e en Une de Google actualitĂ©s, elle est largement relayĂ©e : sur les sites du Monde, de LibĂ©ration, de L’Obs, de L’Express, du Point ou des Inrocks en passant par Challenges, voire Closer. La presse quotidienne rĂ©gionale n’est pas en reste (Ouest-France, Le TĂ©lĂ©gramme, La Voix du Nord…)

Les articles, souvent rĂ©digĂ©s sur la base de dĂ©pĂŞches d’agence, titrent sur l’« expulsion » d’Alain Finkielkraut, « chassĂ© de la RĂ©publique » et du rassemblement du mouvement Nuit debout. Ils reprennent des extraits de la vidĂ©o de l’incident qui montre le philosophe mĂ©diatique, enjoint Ă  « se casser » par quelques personnes prĂ©sentes sur la place de la RĂ©publique. Des insultes sont Ă©changĂ©es de part et d’autre : aux « fachos » qui lui sont adressĂ©s, Finkielkraut rĂ©plique, furieux : « fascistes », puis « pauvre conne » Ă  une femme qui l’interpelle.




Une seconde vidĂ©o est diffusĂ©e, tournĂ©e juste après les faits. Elle recueille la rĂ©action d’Alain Finkielkraut, qui affirme notamment que si plusieurs personnes de la commission « sĂ©rĂ©nitĂ© » de Nuit debout (prĂ©sentĂ©e comme le service d’ordre) n’étaient pas intervenues, il se serait « fait lyncher ».

Les chaĂ®nes d’information en continu reprennent la dĂ©pĂŞche ainsi que des extraits de ces vidĂ©os dans leurs journaux. Ainsi, sur ItĂ©lĂ©, Audrey Pulvar interroge ses invitĂ©s du « 18h politique » sur « l’expulsion » d’Alain Finkielkraut « d’un rassemblement qui se veut dĂ©mocratique et ouvert Ă  tous ». InvitĂ©e sur BFM TV, Najat Vallaud Belkacem est, elle aussi, interpellĂ©e au sujet de ces Ă©vĂ©nements. Des extraits des vidĂ©os sont prĂ©sentĂ©s dans le journal tĂ©lĂ©visĂ© de France 2. La journaliste commente le dĂ©part de Finkielkraut « sous les insultes de la foule, pas aussi tolĂ©rante qu’elle ne voudrait apparaĂ®tre », et s’interroge sur le sectarisme du mouvement Nuit debout, « oubliant » soigneusement de relever que, comme on peut pourtant le voir Ă  l’image, Alain Finkielkraut a pu assister Ă  l’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale sans ĂŞtre chahutĂ©.


Des commentaires indispensables

Les commentaires ne se font pas attendre. Pour Le Parisien, « les images sont navrantes ». JĂ©rĂ©my Collado, dans Marianne, souligne finement que « c’est Ă©trange, pour un collectif qui se gausse de dĂ©mocratie, de ne pas accueillir ceux qui ne pensent pas comme lui ». Le directeur de LibĂ©ration, Laurent Joffrin, met quant Ă  lui en garde contre « une repolitisation sectaire » du mouvement et enjoint aux participants Ă  Nuit debout de « se dĂ©solidariser sans nuances de ce comportement ». Sur Slate, Claude Askolovitch voit dans les contempteurs du philosophe « des copies pâlichonnes des gardes rouges de Mao ».




D’autres figures mĂ©diatiques rĂ©agissent sur Twitter ; la palme du commentaire rageur sur Nuit debout revenant au rĂ©dacteur en chef adjoint du Figaro Samuel Potier :




Bernard-Henri LĂ©vy s’est – Ă©videmment – lui aussi fendu d’un tweet vengeur :




D’autres rĂ©actions, tout aussi indispensables et mesurĂ©es, en vrac :






Et pourtant…

S’il dĂ©nonce une scène « d’intolĂ©rance primaire », « navrante », Jonathan Bouchet-Petersen reconnaĂ®t nĂ©anmoins, dans LibĂ©ration, qu’elle Ă©tait prĂ©visible. Il se garde de l’associer Ă  l’ensemble du mouvement Nuit debout – contrairement Ă  de nombreux commentateurs. La nuance a son importance. Si l’on en croit un tĂ©moignage recueilli par Europe 1, Finkielkraut a pu librement assister Ă  l’assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale. Son « expulsion » serait le fait de « deux, trois mecs un peu agressifs » en marge du mouvement. Selon ArrĂŞt sur images, Finkielkraut avait pu se promener plusieurs dizaines de minutes avant d’être invectivĂ©. Et il a alors Ă©tĂ© entourĂ© par plusieurs membres de la « commission sĂ©rĂ©nitĂ© » du mouvement.

Deux membres de la commission « sĂ©rĂ©nitĂ© » ont d’ailleurs publiĂ©, le lundi 18 avril, un tĂ©moignage qui relate une tout autre version des faits. Ainsi :

Très factuellement d’abord, rappelons que M. Finkielkraut assistait depuis plus d’une heure Ă  l’AssemblĂ©e populaire avant que certains n’exigent son dĂ©part. LĂ  oĂą LibĂ©ration imagine un libre penseur agressĂ© par une foule menaçante, nous avons vu au contraire un acadĂ©micien Ă©tonnamment vulgaire menacer de « coups de latte » les quatre ou cinq personnes rĂ©voltĂ©es qui criaient pour rĂ©clamer son dĂ©part. En l’escortant jusqu’au trottoir, nous ne l’avons en aucun cas contraint Ă  partir (il s’est au contraire montrĂ© surpris d’ĂŞtre protĂ©gĂ© Ă  Nuit Debout – ce qui laisse entrevoir l’accueil qu’il imaginait lui ĂŞtre rĂ©servĂ©), tout comme nous ne l’avons pas protĂ©gĂ© physiquement, puisque personne n’a tentĂ© ni de le menacer ni de le suivre au-delĂ  de la place.

Faut-il les croire sur parole ? Pas nĂ©cessairement. Mais l’on ne peut qu’être frappĂ© du fait que tous les « indignĂ©s » d’un jour n’ont guère pris la peine de vĂ©rifier leurs informations avant de s’épancher sur Twitter et dans des Ă©ditoriaux. Certes, le tĂ©moignage que nous venons de citer n’a Ă©tĂ© publiĂ© « que » lundi, soit plus de 24 heures après « l’incident ». Mais les « indignĂ©s » ont-ils seulement pris la peine de vĂ©rifier leurs informations ? Ont-ils cherchĂ© Ă  contacter d’éventuels tĂ©moins ? Se sont-ils rendus sur place, dimanche, pour recueillir la version des participants Ă  Nuit debout ? De toute Ă©vidence, non [1]. Ou quand la parole de l’acadĂ©micien devient parole d’Évangile, et que les logiques d’identification de caste prennent le pas sur la prudence que devraient s’imposer celles et ceux qui prĂ©tendent, Ă  dĂ©faut d’informer, commenter l’actualitĂ©.

Sans que la moindre vĂ©rification soit opĂ©rĂ©e, la machine mĂ©diatique s’est ainsi mise en route… Les invitĂ©s politiques ont Ă©tĂ© sommĂ©s de rĂ©agir Ă  cet « Ă©vĂ©nement » – et ne s’en sont pas privĂ©s [2]. Ces rĂ©actions vont, Ă  leur tour, ĂŞtre l’objet de nouveaux commentaires et articles et alimenter la bulle mĂ©diatique autour d’un Ă©vĂ©nement Ă  première vue assez anecdotique. Autre exemple symptomatique de l’emballement mĂ©diatique : sur le site de RMC, les lecteurs eux-mĂŞmes sont invitĂ©s Ă  rĂ©pondre Ă  un pseudo-sondage :

Quel entrain ! On aurait aimĂ© que, par exemple, les violences policières commises au cours des dernières semaines soient elles aussi l’objet d’une telle attention ! Mais malgrĂ© nos recherches, nous n’avons guère trouvĂ© de « sondages » demandant au public s’il Ă©tait « choquĂ© par les violences policières », ni de tweets indignĂ©s d’éditorialistes « choquĂ©s », et encore moins de questions posĂ©es aux responsables politiques quant Ă  leur opinion, non sur les « violences » des manifestants, mais sur celles commises par les forces de police.

De toute Ă©vidence, il y a « violence » et « violence », et l’éditocratie est beaucoup plus prompte Ă  s’indigner, Ă  protester et Ă  mĂ©dire lorsqu’un philosophe mĂ©diatique ou une chemise sont pris pour cibles par des mouvements de contestation sociale que lorsque les classes populaires ou les militants sont victimes de la violence, qu’elle soit patronale ou d’État. Les solidaritĂ©s de caste sont dĂ©cidĂ©ment omniprĂ©sentes au sein d’une Ă©ditocratie qui n’hĂ©site pas Ă  condamner ou Ă  moquer les solidaritĂ©s de classe en raillant, par exemple, celles et ceux qui se mobilisent contre la Loi El Khomri alors qu’ils ne seraient « pas concernĂ©s ».


***

Ce bref tour d’horizon des rĂ©actions Ă  l’« expulsion » d’Alain Finkielkraut montre le caractère disproportionnĂ© et biaisĂ© du traitement mĂ©diatique dont elle a fait l’objet. Il n’est probablement pas, dans tous les cas du moins, le rĂ©sultat d’une volontĂ© dĂ©libĂ©rĂ©e de nuire Ă  Nuit debout. Mais toujours est-il que, pour certains responsables politiques et Ă©ditorialistes, cet emballement est du pain bĂ©nit : l’occasion de dĂ©noncer le prĂ©tendu « sectarisme » des participants des rassemblements Nuit debout, dont le succès agace autant qu’il interroge. Cet emballement est d’autant plus visible qu’il met en valeur la sous-information chronique sur le mouvement (et en particulier ses dĂ©clinaisons hors de Paris), son existence et ses revendications, et d’une sur-« information » sur les moindres incidents « en marge du mouvement », comme les mĂ©dias le disent eux-mĂŞmes.

Certains s’inquiètent de la libertĂ© d’expression d’Alain Finkielkraut, se posant soudain en gardiens d’un pluralisme dont ils n’ont cure le reste de l’annĂ©e, quand ils ne s’en prennent pas directement Ă  celles et ceux qui osent s’exprimer dans les mĂ©dias alors que la parole ne leur est jamais donnĂ©e [3]. Qu’ils se rassurent : depuis les sombres Ă©vĂ©nements de samedi soir, Finkielkraut a eu l’occasion de plaider sa cause dès le lendemain dans l’émission d’Elisabeth Levy « L’esprit de l’escalier », en partenariat avec Radio RCJ et Causeur, et il est intervenu lundi, au micro de la matinale de France Culture [4].

Et ce n’est probablement qu’un début…


Frédéric Lemaire et Julien Salingue



Post-Scriptum : Pour conclure sur une pointe d’humour :


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