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Liberté de la presse : le préfet interdit ce que Matignon autorise (Montpellier journal)

par Jacques-Olivier Teyssier,

Nous reproduisons ci-dessous, avec l’aimable accord de son auteur, un article paru sur le site de Montpellier Journal : un cas exemplaire d’arbitraire préfectoral, qui fait suite à... un précédent cas exemplaire d’arbitraire préfectoral, venu du même préfet contre le même journal(iste). Un acharnement contre lequel on ne peut que s’insurger, a fortiori à l’heure où la liberté de la presse semble être devenue la valeur la mieux partagée par tous (Acrimed).

Le cabinet du premier ministre accrédite Montpellier journal, comme de nombreux autres médias, pour une cérémonie en préfecture alors que le préfet nous interdit toujours de conférence de presse. Pierre de Bousquet de Florian serait-il, dans la République, un électron libre qui souhaite faire sa petite tambouille communicationnelle comme il l’entend ?

Quand on essaye de faire du journalisme, on ne s’attend pas à ce que les informations tombent toutes seules dans son bec. Surtout les informations gênantes pour les pouvoirs. On prend aussi son parti de ne pas obtenir de réponse ou de se faire balader au lieu d’obtenir un « vous nous emmerdez ». Il est en effet très rare qu’on nous dise : « Ce que vous écrivez nous déplaît, nous ne vous communiquerons pas les informations demandées et nous vous mettrons des bâtons dans les roues. »


Blacklistage

C’est pourtant ce que fait en toute impunité le préfet Pierre de Bousquet de Florian avec Montpellier journal depuis maintenant deux ans en tentant vaguement de l’enrober du prétexte risible de la non détention de la carte de presse. Car la raison principale de ce blacklistage est ce qu’écrit Montpellier journal. C’est-à-dire un délit d’opinion ou un délit de journalisme-pas-comme-il-faut dans le pays où désormais tout le monde – ou presque – est Charlie.

Tout a commencé avec cet article : LGV Montpellier-Perpignan : le nouveau préfet, un « couillon » pour Christian Bourquin ? Puis j’ai raconté l’interdiction du préfet : Un article ne plaît pas au préfet ? Il interdit de conférences de presse. J’y démontre que le problème du préfet avec Montpellier journal est bien ce que nous avons écrit plutôt qu’une vulgaire carte de presse qui ne dit rien du sérieux du travail effectué. Le papier a été repris par le site très lu d’Acrimed (Action critique médias) qui a parlé d’un « cas exemplaire d’arbitraire préfectoral ». Et a ajouté : « Nul doute que les professionnels de la profession, de Montpellier et d’ailleurs, vont s’insurger contre la censure inacceptable qui frappe leur collègue sans carte. »


Contourner l’interdiction

Acrimed rêvait. Il ne s’est rien passé. Et Montpellier journal a continué de faire son travail en contournant l’interdiction. Notamment en se glissant parfois dans des conférences de presse pour y poser des questions que les autres journalistes ne posaient pas ou plutôt avaient oublié de poser (lire : L’impasse démocratique à 200 M€ de la gare TGV de Montpellier).

Pour bien montrer que le préfet Pierre de Bousquet de Florian, ancien patron de la DST (ancien nom de la direction du contre-espionnage français) au moment de l’affaire Clearstream dans laquelle il s’est posé en victime [1], ancien salarié d’Elf au moment de l’affaire du même nom, se moque ouvertement de la liberté de la presse alors qu’il représente l’État en Languedoc-Roussillon, il faut revenir début 2013. À cette époque, l’attachée de presse de la préfecture me signifie que je ne peux plus recevoir les communiqués de la préfecture ni assister aux conférences de presse.


« Donc voilà. Ça s’est fait comme ça »

Je lui demande si la mesure s’applique à toutes les personnes non titulaires de la carte de presse. Réponse : « On travaille là-dessus. » A-t-elle un objectif de délai pour faire le tri dans son fichier ? Comment va-t-elle faire ? « Je n’ai pas plus d’éléments que ça à vous donner. Ça a été décidé de réduire la liste de diffusion des communiqués de presse. Donc voilà. Ça s’est fait comme ça et on continue à travailler sur nos circuits d’information. » Et donc je n’aurai pas accès aux conférences de presse ? « Oui, voilà. »

Sauf que, depuis cette interdiction, il suffit de suivre, par exemple, le site Vous savez tout, dont le rédacteur-photographe ne dispose pas de la carte de presse et ne revendique même pas le fait d’être « journaliste » [2] pour voir qu’il assiste aux conférences de presse à la préfecture. C’est tant mieux et Montpellier journal ne demande surtout pas qu’il en soit autrement.


Un seul nom en rouge : Montpellier journal

Mais ceci vient confirmer ce qui apparaît dans une liste des journalistes du service de presse de la préfecture de fin 2013 que s’est procuré Montpellier journal. Un seul nom en rouge : « Montpellier journal ». Et juste en dessous : « Pas de relance médias. » Dans la colonne « fonction », il est inscrit la mention « pas de carte de presse ». On notera par ailleurs que la colonne « numéro carte de presse » est vide pour 90 % des journalistes listés. Une nouvelle preuve que la préfecture se moque bien de contrôler la détention de la carte, sauf pour les gêneurs ?

Cliquer ici pour voir l’intégralité des lignes (les colonnes des numéros de téléphone, mail, et adresse ont été retirées).

Un autre élément pour démontrer une dernière fois que cette question de la carte de presse avancée par la préfecture est bien une vaste pantalonnade : il y a un mois, Manuel Valls vient à Montpellier. Le 22 décembre, une cérémonie de remise de la Légion d’honneur à Philippe Saurel par le premier ministre est prévue à… la préfecture. La ville de Montpellier fait savoir aux journalistes que ceux qui veulent y assister doivent s’accréditer auprès du service communication de Matignon ou de celui de la préfecture.


« Il me faut impérativement les numéros de cartes de presse »

Je décide d’envoyer un message aux deux services. C’est la préfecture qui répond en premier : « Afin d’obtenir l’aval du service presse du 1er ministre il me faut impérativement les numéros de téléphone et numéros de cartes de presse des personnes qui souhaitent être présentes. » Je réponds alors : « Comme vous devez le savoir, je n’ai pas de carte de presse. » Et j’explique pourquoi (voir l’intégralité des échanges).

Silence de la préfecture. Je m’adresse alors directement à Matignon, en prenant bien soin de joindre les échanges indiquant que je n’ai pas de carte de presse, pour savoir si je suis accrédité. Réponse du cabinet du premier ministre : « Nous vous confirmons que vous avez été accrédité. » Pourtant, à en croire la préfecture, il fallait « impérativement » le numéro de carte de presse.

Et puis le premier ministre viendra, on me remettra à l’entrée de la préfecture un badge « République française – presse ».

Et je pourrai accéder à l’espace journaliste dans le Salon d’honneur de la préfecture et faire une jolie photo :

Bref, nous sommes dans une République où le premier ministre fait une chose et où un préfet, son subordonné, en fait une autre. On pourrait dire que c’est un sujet sans grande importance si on n’avait pas vu tout récemment l’affichage, jusqu’à l’indécence, par le président de la République, les membres du gouvernement, les élus en tout genre et… même le préfet Pierre de Bousquet de Florian (lire ici), de leur immense attachement à la liberté de la presse, au travail indispensable des journalistes, etc. À moins que les pouvoirs préfèrent les journalistes qui tapent sur les méchants islamistes que ceux qui s’intéressent à leur communication ? Voyons ! Impensable dans « le pays des droits de l’homme ».


L’information des citoyens

Et au bout du bout, il y a, ne l’oublions pas, l’information des citoyens. Dernier exemple en date, avec une déclaration de Christophe Barret, procureur de la République de Montpellier, qui évoque le 16 janvier « 104 » policiers « blessés » en 2014. Montpellier journal décide donc d’en savoir un peu plus pour dépasser la communication visant visiblement à attirer la compassion des citoyens pour ces fonctionnaires qui font un métier difficile.

On s’adresse à la communication de la police nationale pour en savoir un peu plus sur ces 104 et leurs blessures : en gros, s’agit-il de blessures graves ? Combien d’agents concernés en pourcentage ? Etc. Car on peut aussi considérer qu’un cuisinier qui se coupe en épluchant des légumes, ça fait un cuisinier blessé et on se demande si dans les 104 policiers, il n’y aurait pas des blessures bénignes.


« Je suis dans le regret »

Après quelques échanges de mails au ton plus ou moins cordial (lire l’intégralité ici), où le ou la chargée de communication – les messages sont anonymes (!) – écrit : « Comme pour toutes les demandes, je transmets à la préfecture. » Puis après une relance : « Je suis dans [sic] le regret de vous annoncer que nous ne sommes pas autorisés à vous adresser des chiffres dans la mesure où vous n’êtes pas inscrit sur la liste des journalistes de l’Hérault. »

En résumé, on veut bien de vous pour prendre en photo le premier ministre dans une opération de communication visant à mettre le maire – et ami du premier ministre – en valeur mais on ne veut pas vous communiquer des chiffres pour informer correctement les citoyens. On préfère les médias qui, comme pourles chiffres bidons de la délinquance, relaient docilement notre communication. Et ça fonctionne : « 104 : c’est le nombre d’agents qui ont été blessés en service (67 policiers de la DDSP, 5 du SRPJ, 2 de la Paf, 11 gendarmes, 19 agents de l’administration pénitentiaire). » C’est ce que rapportera Midi Libre (17/01) sans plus de précisions. Aux lecteurs de se débrouiller avec ça.


C’est tout un média qui est ostracisé

Rappelons enfin que la préfecture n’a pas donné suite à la demande et aux relances de Lucie Lecherbonnier qui travaille pour Montpellier journal depuis septembre, de recevoir les communiqués de presse. C’est donc tout un média qui est ostracisé. Pourtant, le Club de la presse, à une époque où il assurait encore un semblant de défense des journalistes, écrivait début 2009 suite à des interdictions des collectivités de la frêchie : « Montpellier journal est un site internet d’informations. À ce titre, le Club de la presse estime que ceux qui y travaillent doivent pouvoir suivre l’actualité montpelliéraine comme ils l’entendent. »

L’affaire avait tellement pris d’importance à l’époque que, dans un autre communiqué, il était écrit : « Le Club s’engage donc sur la réalisation d’un hors-série du Courrier du Club entièrement consacré à cette affaire d’ici l’été et envisage la tenue d’un débat. » Le hors série n’a jamais été publié et le débat n’a jamais eu lieu. En revanche, le club a toujours été très actif dans la défense des journalistes retenus en otages ou plus récemment pour surfer sur la vague d’indignation suscitée par la tuerie dans les locaux de Charlie hebdo et être en tête de cortège lors de la manifestation monstre du 11 janvier. Il faut dire que dans les deux cas, les « ennemis » sont très loin et n’ont que faire du club de la presse de Montpellier.

Ce qui n’est pas le cas des pouvoirs locaux qui le subventionnent (39 % des recettes du club), l’aident par des achats de publicités ou la rénovation (85.000 € en 2010), la mise à disposition de locaux, etc. Pas de quoi encourager une certaine combativité à l’égard des mains qui le nourrissent. Cela fait donc bien longtemps que Montpellier journal – comme beaucoup d’autres journalistes – n’attend plus rien du Club de la presse où il ne se passe rien si ce n’est des mondanités ennuyeuses et dénuées de tout sens. Il faut néanmoins que les citoyens sachent que tout ça se fait avec leur argent.

Jacques-Olivier Teyssier

 
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Notes

[1Lire Sarko m’a tuer, Gérard Davet, Fabrice Lhomme, Stock, 364 pages, 19,30 euros.

[2Twitter, 10/11/2013. Il ne peut pas non plus obtenir la carte de presse pour les mêmes raisons que moi puisqu’il est l’éditeur du site. Ce qui ne l’empêche pas de faire un travail journalistique. Qu’on l’apprécie ou pas.

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