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Libération et la Fête de l’Huma : petites manipulations, le retour

par Vivien Bernard,

Comme souvent à l’occasion de rassemblements politiques, la grande majorité des médias dominants ayant couvert la Fête de l’Humanité qui s’est tenue le week-end dernier se sont contentés d’évoquer les questions de politique politicienne, bien que celles-ci furent marginales durant les trois jours de débats organisés à La Courneuve.

Pour ne citer qu’un exemple, évoquons les trois heures de discussions autour de la prochaine conférence internationale sur le climat (COP21), qui ont réuni (notamment) des représentant•e•s de la coalition Climat 21, Réseau Action Climat, Alternatiba, l’association des femmes peules autochtones du Tchad, Attac ou encore Vandana Shiva. La seule et unique mention de ce débat ô combien d’actualité dans la presse française se trouve dans… L’Humanité.

Autre exemple significatif : dans un article publié samedi soir sur son site Internet, Libération a choisi, comme l’essentiel de ses confrères, d’axer son récit sur les alliances à venir pour les prochaines élections. Le papier titré « À la fête de l’Humanité, la si difficile unité du Front de gauche », développe essentiellement les ambitions personnelles des principales têtes d’affiche du week-end :

Pierre Laurent, a prôné la solidarité. Mais le vœu reste pieux, sur fond de régionales et de présidentielle... [...] Il pose un premier pas pour un rassemblement et une primaire alors que Jean-Luc Mélenchon et Cécile Duflot se préparent, seuls, en vue de 2017. Chacun dans son couloir. [...] Dans les allées du parc de La Courneuve, l’élection présidentielle est dans toutes les têtes et les régionales dans un sac de nœud. [...] À quelques semaines des régionales, le FG se débat. Pierre Laurent, secrétaire national du PCF, est candidat en Île-de-France contre l’avis du PG et d’Ensemble. Il n’a pas l’air de vouloir faire marche arrière. [...]

Puis vient la chute de l’article, introduite par la mention du débat sur le « plan B » organisé au stand du PG :

Autour du co-fondateur du Front de Gauche, trois anciens ministres des Finances européens : Oskar Lafontaine (Allemagne), Yànis Varoufakis (Grèce) et Stephano Fassina (Italie). Ils prennent la parole et racontent leur expérience. Jean-Luc Mélenchon pour la conclusion. Il parle euro, dézingue « l’improbable » François Hollande et le gouvernement Merkel. Il n’oublie pas l’essentiel : «  J’aspire à gouverner ce pays. Et je ne céderai pas. J’ai besoin qu’on le sache !  » Décidément, au milieu de la pluie et des discussions pour construire « un nouveau mouvement », certaines choses ne changent pas.

Le message est clair : le principal propos à retenir de ces presque deux heures de discours, c’est la volonté de Mélenchon d’être candidat à la présidence de la République française.

Sauf que si Mélenchon a bien prononcé ces mots-là, ou à peu près, la citation telle que la rapporte le journaliste de Libération est tronquée, inexacte, et sortie de son contexte, ce qui lui confère un sens qui n’a plus rien à voir avec le propos du dirigeant du Parti de gauche, qui ne souffre pourtant aucune ambigüité :

Nous avons besoin de faire valoir l’irréductible volonté qui est la nôtre si nous voulons être entendus. Je vous ai dit qu’il faut créer des rapports de force. Je suis obligé d’élever la voix, mes amis, mes camarades, parce que j’aspire à gouverner ce pays autant que vous et avec vous, et je veux que l’on sache, au-delà de toutes les frontières, que je ne céderai jamais rien ! J’ai besoin qu’on le sache ! J’ai besoin qu’on le sache ! J’ai besoin que l’on sache que s’il leur est arrivé de pouvoir menacer Alexis Tsipras parce que l’économie de la Grèce c’est 2% de l’économie européenne, on ne pourra pas menacer un dirigeant français qui résiste, parce qu’il représente 18% de l’économie européenne, c’est-à-dire à peu près autant que l’Allemagne. [1]

Cette grossière erreur « de transcription » est-elle une perfidie à l’endroit de Mélenchon, ou plutôt, le fruit d’une déformation professionnelle du journaliste politique, qui, à force de ne s’intéresser qu’aux ambitions personnelles et aux stratégies pour les assouvir, finit par entendre ce qu’il a envie d’écrire ? Peu importe, le résultat est le même et le ver était dans le fruit dès lors que le journaliste avait décidé, ou s’était vu ordonner, d’écrire un article sur la Fête de l’Humanité sous un angle qui le dispensait de s’intéresser à… la Fête de l’Humanité !

***

À ce propos, il n’est pas inintéressant de relire ce que nous écrivions il y a déjà dix ans :

Le temps qu’il fit, les menus qu’on y servit, les incidents qu’on y découvrit : c’est à peu près tout ce que les médias dominants préfèrent retenir chaque année de la Fête de L’Humanité. Ce n’est pourtant pas faire preuve d’une allégeance particulière à ce journal et au parti qui le soutient que de constater que cette fête est d’abord un gigantesque rassemblement populaire qui mêle des publics aux motivations variées et où se mènent d’innombrables débats : ceux-là mêmes que les « grands » journalistes préfèrent ignorer, convaincus que le débat démocratique est exclusivement celui qu’ils orchestrent. Cette année encore, la fête de trois jours a fait l’objet d’une couverture médiatique « exemplaire ». Et Libération s’est surpassé.

Décidément, alors qu’Acrimed s’apprête à fêter ses vingt ans au milieu des aboiements des chiens de garde et des leçons de résignation, certaines choses ne changent pas.



Vivien Bernard

 
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Notes

[1Voir la vidéo mise en ligne sur le blog de Mélenchon à 1h23.

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