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Les éditocrates contre Jean-Luc Mélenchon

par Mathias Reymond,

Le traitement médiatique de la campagne électorale pour l’élection présidentielle de 2012 confirme les enseignements de celle de 2007 : hors de la droite et de la gauche de gouvernement (flanquées du centre qui séjourne entre les deux), point de salut et, surtout, point de discussion légitime. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer le mépris et l’animosité affichés pour ceux que l’on qualifie de « petits », même lorsque, selon les sondages, ils deviennent « moyens », comme c’est le cas maintenant de Jean-Luc Mélenchon.

Tristesse des éditorialistes et des commentateurs politiques quand les sondages d’intentions de vote qu’ils consomment quotidiennement consacrent deux favoris ; point de suspense ! Il ne leur reste plus qu’à collectionner les « petites phrases » et à ausculter les stratégies de communication des duettistes. Joie des éditorialistes et des commentateurs politiques quand les sondages leur offrent une course pour le poste de « troisième homme » ! En 1995, il se nommait Jacques Chirac (en réalité ce fut Edouard Balladur). En 2002, il s’appelait Jean-Pierre Chevènement (en réalité ce fut Lionel Jospin). Et en 2007, c’était François Bayrou.

Cette année, en 2012, même si les sondages n’ont pas totalement recalé François Bayrou et Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon remplit cet office et alimente les bavardages au sein de l’éditocratie, qui loue son « talent oratoire », son « amour pour la littérature », et même sa capacité à mobiliser... Jusqu’à ce qu’ils sonnent la fin de la récré.

Les portraits à charge n’ont pas manqué. Sur RTL, par exemple, Serge July présente Mélenchon comme « le tribun de la grogne romantique » (15 mars 2012). Eric Le Boucher, lui, trouve que « Jean-Luc Mélenchon est un rigolo. Un rigolo de prétoire, un rigolo de JT, un rigolo malin, un rigolo drôle » (Slate.fr, le 18 mars 2012). Pas mieux pour Christophe Barbier, qui veut « en finir avec Mélenchon », ce personnage au « verbe haut et [aux] idées courtes, mi-tribun, mi-guignol » (L’Express, 14 mars 2012). Pierre Assouline, dans Le Monde des Livres, le décrit comme un « terrible tribun robespierriste » (6 avril 2012). Etc.

Et le candidat du Front de gauche scelle l’accord entre les éditorialistes dans leurs traditionnelles confrontations. Ainsi, quand Ivan Rioufol, du Figaro, affirme de Mélenchon qu’« il est habité par une sorte de haine qui se voit dans ses discours et dans les discours de ceux qui le soutiennent », Claude Weill, du Nouvel Observateur, lui réplique : « C’est vrai qu’il a quelques fois du mal à se contrôler » (5 avril, I-Télé).

Mais plus que les portraits, ce sont les commentaires proprement politiques qui mobilisent les propagandistes du bipartisme raisonnable.

Égal de Le Pen et complice de Sarkozy ?

Des médias en campagne se sont déjà amusés à renvoyer dos à dos extrême droite et extrême gauche, et ici le Front national et le Front de gauche. Ainsi Canal + avait consacré une émission entière du « Grand Journal » (9 février 2012) à chercher les similitudes entre les deux mouvements. Expert en ressemblances, Michel Denisot avait subtilement relevé les plus probantes (« le mot “front” déjà » ; « deux leaders tribuns et champions de la formule taxés souvent de populisme » (par qui ?) ; « qui ont la même cible : l’anti-système (sic)  ») [1]. Plantu, aussi caricatural que ses caricatures avait osé ce parallèle dans L’Express

… Et Le Monde n’avait pas hésité à transformer sa titraille en éditorial : « Mélenchon-Le Pen, le match des populismes » (8 février 2012).

Mais, depuis quelques semaines, ce procès ne suffit plus : il convient de s’inquiéter pour l’avenir de François Hollande. Le Journal du Dimanche (1er avril 2012) s’alarme : « Mélenchon peut-il faire perdre Hollande ? » Dans L’Express, on titre : « Hollande va-t-il perdre ? »  ; et le sous-titre est explicite : « Les ravages de Mélenchon » (4 avril 2012). Et Jacques Julliard, dans Marianne (7 avril 2012), joue les copistes : « Mélenchon peut-il faire perdre Hollande ? » Motif de cette sollicitude ? Plus le score de Mélenchon sera élevé au premier tour, et plus faible serait celui du candidat socialiste au second. Rien n’atteste que cette pseudo-analyse soit fondée, bien au contraire [2]. Mais son caractère délibérément partisan ne fait aucun doute : haro sur Mélenchon !

Anne Sinclair, sur le site à la mode huffingtonpost.fr, n’est pas très originale : « Mélenchon grignote l’électorat de Hollande. » Et elle ajoute : « si Nicolas Sarkozy se bat pour être en tête et François Hollande plaide à ce point pour le vote utile, c’est qu’arriver devant au premier tour a une importance sur la suite et la dynamique de la campagne. Et que, après, nul ne sait ce qui peut se passer  » (18 mars 2012).

Patrick Jarreau, dans Le Monde du 20 mars, affecte d’analyser ce qu’il redoute : « L’UMP compte sur M. Mélenchon pour obliger le candidat socialiste à gauchir son discours et dissuader ainsi les électeurs centristes de l’élire ou de le laisser passer au second tour. Au siècle dernier, les marxistes-léninistes appelaient cela une alliance objective . » Ce rappel de la période stalinienne est le bienvenu, puisque l’on pourrait, avec ce type d’argument, soutenir tout et son contraire : que Le Pen est la meilleure alliée de Hollande, puisqu’elle oblige Sarkozy à « droitiser » son discours et à faire ainsi le jeu du candidat socialiste… Ou que la modération de Hollande le rend complice de Mélenchon ? Ou que…

La tonalité est la même chez Serge Raffy, sur le site du Nouvel Observateur, le 16 mars : « Le candidat du Front de gauche, lentement mais sûrement, est devenu, à son corps défendant, l’idiot utile de l’Élysée . Il est le virus malin qui affaiblit jour après jour François Hollande. » Puis il ajoute : « Mélenchon est donc une grenade dégoupillée dans le camp du PS. (…) Mélenchon, piège à cons ? Il ne faut rien exagérer. Il a déjà clairement annoncé qu’il appellerait à voter Hollande au second tour. Mais l’amour immodéré que lui porte soudainement la droite est pour le moins suspect. » De là à crier au complot sarkozyste, il n’y a qu’un pas… que Raffy n’hésite pas à franchir : « En haut lieu, on a mis au point un plan de bataille, simple comme bonjour : il faut gonfler à l’hélium le Zorro de la lutte des classes, lui permettre de se rapprocher des 15 % et mettre François Hollande en culottes courtes pour le second tour. Le piège est tellement gros qu’on n’ose pas le regarder en face. A tort. En prenant la Bastille, Mélenchon pourrait bien faire perdre l’Élysée à la Gauche. Délicat paradoxe... »

Dans L’Express, Barbier, visionnaire, ne s’arrête pas au premier tour de l’élection et à ses conséquences pour le second : « son idéologie, trotsko-marxo-protecto-nationaliste, pourrait bien polluer l’éventuel quinquennat de François Hollande. En effet, si la prime au méchant vaut à Mélenchon de créer la surprise dans les urnes, le nouveau président devra faire avec. » Pour le libelliste multicarte, « le socialisme de gestion serait alors pris en otage sur sa gauche » (14 mars 2012). Quelle angoisse !

Passéiste et héritier de la terreur ?

S’ils aiment désigner un troisième homme, les éditocrates lui recommandent toujours de rester à sa place de troisième homme. Et dès l’instant où il deviendra trop embarrassant et trop présent, la critique se fera plus acerbe, et le ton, plus virulent. D’autant plus si ce dernier sort du cadre bien défini de l’orthodoxie libérale…

Depuis que Mélenchon a franchi la barre des 10 % dans les sondages d’intentions de vote, les médias découvrent son programme. Là encore, les condamnations sont quasiment unanimes.

« Détonnant et déconnant », proclamait fièrement le site du Nouvel Observateur (comme le montre l’URL de l’article ci-dessous) qui, modifié, annonce désormais humblement en titre que Mélenchon a « un programme économique irréaliste ». En se basant en partie sur des estimations et des chiffrages réalisés par l’Institut de l’Entreprise, un think tank patronal proche du Medef, l’hebdomadaire affirme que « le projet du candidat du Front de gauche isolerait la France au sein des pays développés avec un taux de dépenses publiques record » (5 avril 2012).

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Alors que Le Monde présente (enfin !) le projet du Front de gauche, le quotidien vespéral rédige sur la même page un contre-argumentaire expliquant (en citant cette fois le très libéral Institut Montaigne) que ce « programme s’affranchit des contraintes » (5 avril 2012). Sur BFM TV, on décrit ce programme comme « déraisonnable et excessivement coûteux », puis les mêmes estimations sont reprises : « on (sic) a chiffré aujourd’hui le programme de Jean-Luc Mélenchon à plus de 100 milliards d’euros » (5 avril 2012).

Ce « on » définit invariablement la cohorte des économistes dominants et omniprésents. À titre d’exemple, et c’est un indicateur sérieux, l’économiste Jacques Généreux, auparavant régulièrement invité dans les médias, l’est bien moins depuis qu’il soutient Mélenchon, alors même que l’actualité économique aurait dû favoriser sa présence…

L’apparente froideur des diagnostics ne dissimule pas vraiment la virulence des commentaires. Par exemple, Le Boucher, sur Slate.fr, se laisse aller : « le programme est un tissu de conneries. On peut admettre le but : faire rendre gorge à la finance, renverser le nouvel Ancien Régime, celui des marchés financiers, OK, c’est populaire, c’est tendance. (…) Mais lisez, dans le détail, son programme. C’est bien simple : on est chez les comiques » (18 mars 2012). Puis, en réaction aux nombreux commentaires d’internautes surpris par le ton de l’article, Le Boucher réplique : « Je ne suis que journaliste, qui lit, qui écoute, et qui juge que le programme de JLM est en effet un tissu d’âneries. Je persiste et signe. » Où l’on apprend qu’un simple journaliste est d’abord un juge…

… Qui, s’il s’abstient de donner des consignes de vote, incendie les adversaires de ses jugements éclairés. Ainsi, dans L’Express, Barbier, qui sait soigner les apparences, s’était défendu de tout parti-pris électoraliste : « Dans la présidentielle de 2012, L’Express choisit son camp : celui de ses lecteurs. Pas question d’appeler à voter pour un candidat, ni de soutenir un clan contre un autre » (22 mars 2012). Mais si l’hebdomadaire devait soutenir un candidat, une chose est certaine, ce ne serait pas Mélenchon, comme le laisse penser la lecture de l’éditorial de Barbier : « Jean-Luc Mélenchon aime les effets de manches, y compris les manches de pioche » (14 mars 2012).

Dans l’un de ces faux débats qui, sur RTL, « oppose » en « compères » Jean-Michel Aphatie et Alain Duhamel, ce dernier, après avoir salué la culture et le talent oratoire du candidat de Front de gauche, modère son enthousiasme : « Ses réponses ne valent pas son talent, bien entendu. Du tout. » Une semaine plus tard, il ajoute, sur la même radio : « Son idéologie me paraît assez enfantine. (…) Ce phénomène [Mélenchon], il a des côtés inutiles » (2 avril 2012). Inutile ? Non, passéiste : pour Joseph Macé-Scaron, de Marianne, cela ne fait pas de doute, le candidat du Front de gauche « est un phénomène extrêmement vintage. C’est-à-dire un goût pour le passé. » (I-Télé, 2 avril 2012).

Passéiste ? Pas seulement. Selon Raffy, « pour les vieux staliniens du PC , Mélenchon est du pain béni : il ressuscite toutes les vieilles lunes du communisme en décrépitude » (Le Nouvel Observateur, 18 mars 2012). Inquiet, Rioufol, sur RTL, prévient : « On n’a pas bien perçu sa violence historique. (…) Je suis d’accord avec Laurence Parisot du Medef, quand elle rappelle qu’il est l’héritier de la Terreur . » (2 avril 2012). De son côté, Yves Thréard, du Figaro, s’énerve sur I-Télé contre certains candidats qui « vivent, affirme-t-il, dans les années 50 » et, surtout, contre « Mélenchon [qui] veut nationaliser la France et revenir au kolkhoze . » (2 avril 2012). Tant de finesse déconcerte !

Que l’on approuve ou non le projet du Front de gauche – ce n’est pas notre rôle de nous prononcer ou de soutenir un quelconque candidat – le moins que l’on puisse dire c’est que les talentueux « pédagogues » qui avaient encadré le débat lors du référendum sur le traité constitutionnel européen, en 2005, sont de retour ! Et ils n’ont rien perdu du sens de la nuance. Celui dont fait preuve Julliard mérite d’être souligné : « Il faut faire sa part du rêve. Mélenchon le dit avec ses mots. (…) Je me méfie instinctivement des gens qui se donnent pour mission de me faire rêver. Je suis assez grand pour rêver tout seul. Et les enthousiasmes collectifs organisés, tels qu’on les pratiquait dans l’Allemagne nazie et la Russie soviétique, très peu pour moi. » [3] Les militants « enthousiastes » mobilisés autour du candidat du Front de gauche apprécieront…

Mathias Reymond

 
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Notes

[2En 2007, le score cumulé de l’extrême gauche est faible (environ 9 %), et c’est le candidat de droite qui l’emporte au second tour ; à l’inverse, en 1981, le score du Parti communiste est supérieur à 15 %, et le candidat socialiste élimine le candidat sortant.

[3Marianne, 7 avril 2012. Cité sur le blog de Sébastien Fontenelle.

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