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Les DNA prennent la défense des cliniques privées

par Stanislas,

Dans un article titré « Les hôpitaux plus coûteux que les cliniques ? », paru dans en pages « Région » de l’ édition du lundi 25 octobre 2004 et simplement signé " B. V. ", Les Dernières Nouvelles d’Alsace prétendent instruire les lecteurs de la différence de coût entre hôpitaux publics et cliniques privées.

Une diférence réelle ou non ? Et pourquoi ? Difficile pour le lecteur de se faire sa propre opinion : l’article ne lui laisse pas beaucoup d’autres possibilités que de croire (presque) sur parole. Sources non identifiées, concessions purement rhétoriques, coût et surcoûts non chiffrés : une petit merveille de rhétorique éditoriale et libérale qui cherche à se faire passer pour une enquête équilibrée, voire impartiale.

Pour commencer, c’est « le docteur Bernard Vailly, médecin anesthésiste-réanimateur à la clinique de l’Orangerie et au CHRU Strasbourg [qui] témoigne de la réalité des différences de fonctionnement, d’organisations et de cultures des deux types de structures hospitalières, l’hôpital public et la clinique privée ». Un médecin, actif des « deux côtés de la barrière » : pourquoi pas ? Mais on cherche en vain dans la suite les traces effectives de son "témoignage".

Des sources non identifiées

Cela commence par un paragraphe apparemment anodin : « Les tarifs forfaitaires qui seront attribués acte par acte aux établissements hospitaliers publics et privés lors du passage prochain à la tarification à l’activité sont enfin connus. La presse, la presse économique en particulier, ainsi que de nombreux médias audiovisuels s’en sont largement fait l’écho en s’étonnant d’y découvrir une "apparente" et importante différence de coûts entre les établissements publics et privés : 30 à 40% en moyenne, pouvant aller du simple au double !  »

Quels sont ces organes de presse, généraliste ou économique, évoqués ? Mystère... Apparemment, il ne s’agit pas du bon Dr. Vailly...

Cette confusion des sources, où on ne sait plus qui dit quoi, va vite devenir la marque de fabrique de cet article. Devinette : à qui faut-il attribuer ces propos : « Ceci n’est pas une découverte pour les professionnels et les milieux intéressés et ne représente qu’une "révélation" supplémentaire de différences connues de longue date. [...] Le nier de façon dogmatique ou tenter de l’expliquer par de fausses ou de mauvaises raisons serait manquer d’objectivité et d’honnêteté et ne peut convaincre que ceux qui veulent l’être » ?

Seul B. V. pourrait le dire...

Conséquence : il devient difficile pour le lecteur de se faire sa propre opinion. Que penser quand on ne sait pas à qui on a affaire ? Comment réfuter un argument, ou au contraire le reprendre avec profit à son compte, si on ne peut pas se reporter aux sources ? Ce flou qu’on n’ose pas qualifier d’artistique permet même d’insérer un paragraphe « modérateur », bien commode pour revenir ensuite à la charge : l’impression d’impartialité ainsi dégagée jouera en faveur du journaliste, et le lecteur aura plus facilement tendance à y voir des propos incontestables car émanant du Dr. Vailly ou des « spécialistes » de la presse de référence.


Des concessions de pure forme

« Des coûts réels et indéniables  », annonce le sous-titre du paragraphe suivant. Mais - curieusement - ce qui est « indéniable » est, dès la première phrase, immédiatement, relativisé : «  Il existe pourtant de vraies raisons qui peuvent expliquer et légitimer une partie - mais une partie seulement - de ces surcoûts hospitaliers.  » Avant même d’avoir exposé ces « vraies raisons », elle sont déclarées insuffisante par B.V., dont l’audace éclate dans la phrase suivante : « On peut en effet être un libéral convaincu et néanmoins accepter la réalité et reconnaître l’importance et le poids de certaines missions, ou encore principalement assurées par les établissements publics, mais pas uniquement et de moins en moins. [...]  »

Passons sur la construction grammaticale. Mais qui est ce «  libéral convaincu » qui accepte « néanmoins [...] la réalité » ? Un libéral inconnu qui se distingue de ceux qui « n’acceptent pas la réalité » ? Peu importe, puisque « les missions [...] principalement assurées par les établissements publics » ne le sont « pas uniquement et de moins en moins ».

Toutes ces précautions étant prises, avec les contorsions nécessaires, B.V. offre aux lecteurs la liste des surcoûts que l’on déclare « réels et indéniables »..., mais sans le moindre chiffre qui permettrait d’évaluer : « [...] l’enseignement, la formation et la recherche, les urgences et la continuité des soins, le rôle de recours local ou régional, la prise en charge de la précarité et un rôle social de plus en plus prégnant, mais aussi certaines activités interdites au privé, ou dont le développement est empêché ou freiné dans le privé pour diverses raisons : éthiques comme les greffes, administratives car dépendantes d’autorisations d’activités ou de dotations d’équipements lourds prioritairement et principalement attribués au public ou avec retard au privé une fois l’équipement banalisé (scanners, IRM, PET Scan,...) [...] ».

Ces surcoûts non chiffrés sont incidemment présentés comme une entrave au libéralisme, puisque « certaines activités interdites au privé, ou dont le développement est empêché ou freiné dans le privé pour diverses raisons  », cela « constitue un protectionnisme de fait, avec ses conséquences » [???].

Un libéral convaincu ne cesse pas de l’être quand il présente la réalité. Indications vagues et insinuations floues sont suivies d’une ultime contorsion : « Tous ces coûts sont réels et ne sont pas niables. Ils ne sont d’ailleurs pas forcément rentabilisables et doivent être financés à leur juste valeur [???]. Ils ne peuvent néanmoins pas être hypertrophiés et être médiocrement utilisés pour masquer et légitimer tous les surcoûts inavouables. »

Ainsi, il ne faut pas " hypertrophier " ce dont on ne nous dit rien de précis, ni masquer ou légitimer des « surcoûts inavouables »

La concession est de pure forme, on entend déjà les directeurs de cliniques privées geindre sur le « protectionnisme de fait » des hôpitaux publics. Et les coûts, nous dit-on, ne doivent pas être « hypertrophiés  ». Ce qui ne veut pas dire grand-chose, mais rappelle la « mauvaise graisse » de la fonction publique, qu’Alain Juppé rêvait de supprimer.

Les sources demeurent toujours aussi imprécises. L’argumentation de l’article tient pour l’essentiel dans l’enchaînement des intertitres, qui tels des sous-titres d’émissions de télé-réalité, soulignent ostensiblement ce que le lecteur doit retenir. « Les hôpitaux plus coûteux que les cliniques ? » annonce l’article. Certes, il y a [premier intertitre] « Des coûts réels et indéniables ». Cependant, les deux structures assurent [deuxième intertitre] « Les mêmes missions de service public ». Mais alors, quelles sont donc [troisième intertitre] « Les raisons inavouables des surcoûts  » ?

Un mémento de campagne électorale ?

Las, il est temps de révéler au lecteur impatient LA vérité, véritable catalogue des griefs habituels faits au service public en général : le coût du statut de la fonction publique ; l’importance des effectif, notamment administratifs ; un défaut global d’efficacité imputable aux tares d’une gestion irrationnelle et bureaucratique ; une moindre productivité.

C’est un peu ennuyeux à lire, mais ce patchwork de lieux communs, d’allusions bibliographiques et de chiffres sortis de leur contexte ressemble à un mémento de... campagne électorale. Pas vraiment à un article d’information.

« 1) Le statut de la fonction publique, qui est ce qu’il est, est aussi en conséquence plus coûteux.

2) Les effectifs, plus importants dans le public que dans le privé, surtout dans l’administration et les emplois non soignants, aux dépens quelquefois des effectifs des soignants. La masse salariale représente en moyenne 75 % du budget de fonctionnement d’un hôpital et 45 % de celui d’une clinique.

3) Une moindre efficience globale, malgré des hommes, des femmes, des services, des hôpitaux très performants un peu partout ! Ceci peut s’expliquer par la balkanisation des structures, les redondances et les gaspillages, le rôle de l’administration hospitalière (livre des Prs Debré et Even sur l’Assistance publique des hôpitaux de PARIS : APHP), une gestion impuissante et parfois laxiste, le pouvoir et l’orgueil médical d’un autre temps (livre de Mr De Kervasdoue), la rigidité des statuts, la mauvaise répartition des effectifs, des défauts d’organisation innombrables, une résistance générale (politique, syndicale, médicale,...) au changement, aux restructurations, aux regroupements, à la rationalisation des pratiques, à la remise en cause les « avantages acquis ».

4) Une moindre productivité à laquelle on peut trouver de nombreuses explications qui reposent principalement sur des différences d’efficience mais aussi souvent sur l’implication variable des hommes et des femmes à tous les niveaux et dans tous les métiers. »

Que l’on soit ou non un libéral convaincu, on aimerait savoir en quoi une telle profession de foi relève d’une information précise, immédiatement disponible pour le lecteur. A moins que derrière tout journaliste, ne sommeille que d’un œil un éditorialiste prêt à user d’un discours d’autorité.

Au fait, où est passé le Dr. Vailly ? [1]


Stanislas

 
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Notes

[1Après une enquête approfondie, nous l’avons retrouvé. B.V., c’était lui : Bernard Vailly. Et l’article que l’on vient d’analyser n’était même pas une "tribune libre" : tout juste un "témoignage". L’enquête se poursuit donc : où est passé le journaliste ? (note d’Acrimed, du 31 octobre 2004)

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