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Le Monde, accessoire préféré des classes dominantes

par Blaise Magnin,

En 2010, nous brocardions le lancement d’une nouvelle formule du Monde qui ne visait pas tant à développer le journalisme « de questionnement » et de « contre-enquête » pour « mieux informer », comme claironné alors, qu’à développer « la marque Le Monde ».

En mai 2013, était annoncé en grande pompe un énième renouvellement du journal, qui, sous couvert de donner une « nouvelle priorité à l’économie », visait explicitement à séduire le seul électorat qui lui importe : celui des cadres dirigeants et supérieurs. Quelques mois après, nous notions que cette innovation qui consistait essentiellement à traiter l’information économique dans un cahier spécial et quotidien intitulé « Éco & entreprise », s’accompagnait d’une « orientation germanophile et libérale » toujours plus affirmée.

Plus récemment, la direction du Monde annonçait, au prétexte cette fois de développer l’édition web, la suppression de postes consacrés à l’environnement, mais aussi ceux dédiés au suivi de l’exclusion et de la pauvreté, de la banlieue, de l’extrême gauche ou des musiques populaires – ce plan de réorganisation, s’accompagnant de menaces de licenciements secs en cas de refus des réaffectations.

Afin de prendre la mesure des effets de cette réorientation au goût prononcé de reprise en main éditoriale et idéologique (sur fond de crise financière), nous avons décortiqué durant deux semaines l’information que le quotidien de Bergé, Niel et Pigasse croit utile de livrer à ses lecteurs. Le résultat est effarant.

Avant d’en exposer la teneur, il convient de préciser que cette analyse consiste à disséquer le rubriquage, ainsi que les grandes options et orientations éditoriales du Monde et ne dit rien de la qualité générale des articles – dont un certain nombre, cela va sans dire, répond à l’exigence de qualité et de rigueur que l’on est en droit d’attendre d’un « grand » quotidien généraliste.

I – La structure de l’information…

Entre l’édition du samedi 1er février et celle datée du dimanche 16 et lundi 17 février, nous avons compté, sur quinze numéros, 462 pages « utiles » dans le journal. Ont été exclues du calcul les pages publicitaires, le « carnet », la météo, les programmes télévisés ou les jeux. Nous avons également choisi de ne pas comptabiliser le contenu de M, le supplément magazine vendu (à prix d’or) le samedi, avec l’édition « week-end » – notamment parce que sa frivolité et son rôle évident de tirelire publicitaire auraient en partie biaisé l’analyse. Le contenu de ces 462 pages a été ventilé dans douze rubriques qui correspondent à peu près celles utilisées par Le Monde. Avec quelques différences de taille toutefois.

Ainsi, au sein de la rubrique « Éco & entreprise », nous avons dissocié, d’un côté, les pages traitant de macroéconomie, et de l’autre, celles qui couvrent « la vie des affaires ». De la même façon, au sein de la très vaste rubrique « France », nous avons isolé et comptabilisé à part les pages ayant trait à la vie politique et celles consacrées aux questions sociales. Inversement, nous avons rassemblé dans une large catégorie « faits divers, sport et loisirs » les faits divers à proprement parler (traités dans les pages « France » ou « Enquête »), mais aussi les pages consacrées au « style », à « la mode », à la consommation, au sport, et le supplément hebdomadaire « Sport et forme ». De la même façon, la catégorie « Opinions » regroupe à la fois les « analyses » et « décryptages » provenant de contributeurs extérieurs au journal, et les éditoriaux et autres chroniques produits en interne par des journalistes.

Il faut toutefois bien noter que l’affectation d’un article à une rubrique – et une seule – est en grande partie arbitraire, et que l’évaluation de la « surface » occupée par un ou plusieurs articles est, à moins de se munir d’un double décimètre et de beaucoup de patience, forcément approximative. Aussi, le décompte qui suit ne prétend évidemment pas à l’exactitude et entend seulement donner des ordres de grandeur relatifs.

Avant de les commenter, voici les résultats bruts de ce décompte :
- Vie des affaires : 105 pages (23 %)
- Culture : 71 p. (15 %)
- International : 55 p. (12 %)
- France : 52 p. (11 %)
- Faits divers, sport et loisirs : 50 p. (11 %)
- Politique : 36 p. (8 %)
- Opinions : 35 p. (8 %)
- Macroéconomie : 30 p. (6,5 %)
- Science et médecine : 16 p. (3,5 %)
- Environnement : 7 p. (1,5 %)
- Questions sociales : 5 p. (1 %)

II – … et ses significations

- 1. Le lancement du cahier « Éco & entreprise » a bien produit les effets escomptés ! Le Monde peut officiellement s’enorgueillir de concurrencer Le Figaro et les Échos : la micro économie, les stratégies commerciales, les innovations technologiques, les manœuvres capitalistiques, les humeurs de ces héros des temps modernes que ce sont les entrepreneurs, les acrobaties des marchés ou les exploits de la finance n’auront désormais plus de secrets pour ses lecteurs. Occupant plus de 20 % du contenu de tout le journal, et les trois quarts de la rubrique « Éco & entreprise », l’information sur « la vie des affaires » ramène la macroéconomie à pas grand-chose : 30 pages sur deux semaines et 6,5 % du journal. Le déséquilibre est énorme, le biais idéologique aussi : l’économie n’apparaît plus que marginalement comme un problème relevant de la puissance publique, du contrôle démocratique et de choix collectifs !

- 2. Second constat, corollaire du précédent : la faiblesse de la part du journal consacrée à « la politique » – à moins de deux mois des élections municipales ! – et la quasi disparition des questions sociales et environnementales. L’économie considérée comme un phénomène indépendant de toute chose, la macroéconomie réduite à des séries de chiffres livrés régulièrement par différentes institutions nationales et internationales, la politique se résume à la politique « politicienne », et malgré des efforts sans cesse renouvelés, l’exercice tourne vite en rond – voire vire à « l’ennui » pur et simple, même pour les journalistes

Quant à l’information « sociale » et environnementale, et son cortège de mauvaises nouvelles, de contestations et de luttes – d’archaïsmes en somme –, on doit bien concéder qu’il serait tout à fait saugrenu, voire inconvenant, de leur laisser davantage d’espace parmi le tombereau de nouvelles venues du monde merveilleux et conquérant de l’entreprise. Ironie mise à part, cette cécité presque totale, en dehors de ce qu’impose « l’actualité », aux conditions de vie et aux aspirations des classes populaires, à la conflictualité et aux mobilisations sociales, ou encore aux rapports de force au sein des organisations qui structurent le mouvement social, ainsi que l’absence de véritables enquêtes qui permettraient d’éclairer ces sujets, sont autant de lacunes aussi navrantes que coupables, qui laissent des trous béants dans l’offre éditoriale du Monde.

- 3. Si Le Monde tient à ne pas se laisser distancer sur le créneau de l’information (professionnelle) à destination des décideurs économiques, il veille aussi sur leurs loisirs… À tel point qu’il pourrait très bien tenir lieu d’officiel des spectacles et de sélection France loisirs pour les privilégiés qui se piquent de culture cultivée. En ajoutant aux deux ou trois pages quotidiennement consacrées à l’actualité culturelle, les suppléments hebdomadaires « Le Monde des livres » [1] et « Culture et idées », il apparaît en effet que « la culture » est, en termes de pagination, la seconde rubrique du journal (!), occupant 15 % de son contenu.

- 4. Le Monde, à l’instar de concurrents pourtant réputés moins sérieux, et ne bénéficiant pas de son aura de prestige, réserve une place de choix au divertissement de ses lecteurs. Les faits divers, le sport et « l’information » – si c’est encore de cela qu’il s’agit – gastronomique, sur la mode vestimentaire, automobile ou les « styles de vie », ont ainsi représenté sur ces deux semaines plus de 10 % de la pagination du quotidien – davantage que l’information politique… Certes, les Jeux olympiques d’hiver qui ont débuté le 7 février représentent une vingtaine de pages sur cinquante et ont certainement contribué à « gonfler » ponctuellement la place accordée au sport. Pour autant, on ne voit pas bien ce qui peut justifier qu’un quotidien généraliste mette en place un dispositif éditorial exceptionnel pour couvrir un évènement sportif – si ce n’est que cette couverture a donné lieu à quelques reportages intéressants sur la région de Sotchi… Et il n’en demeure pas moins que même en mettant de côté ces pages olympiques, restent plus de 30 pages dédiées à des « informations » au mieux sans intérêt, au pire, para-publicitaires et purement commerciales.

- 5. Les 50 pages de la rubrique « France » regroupent deux grandes catégories d’informations. D’une part, celles qui correspondent aux « faits de société » et qui concernent l’actualité judiciaire et institutionnelle, la santé publique, l’école, les questions de mœurs, etc. et qui comptent 26 pages. De l’autre, les sujets ayant trait à l’enseignement supérieur – ou plutôt à ses secteurs les plus valorisés – traités dans un supplément hebdomadaire de douze pages intitulé « Universités, grandes écoles » – et consacré dans la semaine du 1er au 9 février aux « concours », puis dans celle du 10 au 17 à « l’orientation », pour un total de 24 pages. Ici encore, on serait fondé à chercher la raison qui conduit un quotidien généraliste à concéder un tel espace éditorial à un domaine d’activité somme toute très étroit et spécifique. Surtout si l’on se rappelle qu’il n’y a pas si longtemps ce supplément était intitulé « Le Monde de l’éducation », ce qui incluait donc – du moins potentiellement – le premier et le second degré, les enseignements techniques et professionnels, ou encore des institutions et des formations faisant partie de l’enseignement supérieur, comme les BTS ou les IUT, tous actuellement ignorés par Le Monde.

Ce choix extraordinairement restrictif illustre bien les ressorts éditoriaux qui animent le journal, et qui ont bien peu à voir avec la hiérarchie, l’équilibre ou l’exhaustivité de l’information. D’une part, il traduit une orientation : seules les grandes écoles et l’université – pour peu qu’elle se réforme et sache valoriser « l’excellence » – participent à l’édification d’une « économie de demain » reposant sur la connaissance, plus « compétitive et innovante », dont la chronique enchantée tient désormais lieu de projet éditorial au Monde. D’autre part, il s’agit de cibler un lectorat solvable en s’adressant avant tout aux parents des classes supérieures dont on sait l’importance qu’ils accordent aux études de leur progéniture et au « rendement » de celles-ci, mais aussi aux étudiants eux-mêmes, ou au moins à l’élite d’entre eux, afin de fidéliser les lecteurs de demain.

- 6. Finalement, seules les questions « internationales » et les pages occupées par des textes d’« opinion » semblent quantitativement à leur place. La rubrique internationale qui ouvre le journal compte chaque jour entre deux et quatre pages, parfois doublées d’une ou deux pages d’« enquête » en pages intérieures, ce qui semble à peu près conforme à ce que l’on est en droit d’attendre d’un « grand » quotidien. Tout comme il peut sembler justifié que Le Monde accorde une place relativement importante à la publication de différentes contributions au débat public ; d’autant plus que dans l’ensemble il ne s’agit pas de laisser carte blanche aux éditocrates maison, puisque sur les 35 pages comptabilisées, les journalistes du Monde ne s’en réservent que sept – ce qui représente tout de même davantage que la place laissée à l’information sur les questions sociales !

Pourtant, et c’est la imite de l’exercice proposé ici, la valeur informative de ces rubriques, comme des précédentes d’ailleurs, dépend essentiellement de la pluralité et de la pertinence des sujets traités, des faits rapportés, des points vues convoqués, etc. – ce dont l’on ne saurait évidemment préjuger… si, préalablement et amplement échaudés, nous n’étions pas fondés à craindre le pire !



***




Le Monde semble donc pensé pour être le compagnon de tous les instants de l’homme moderne, affairé et prospère. Il lui livre chaque jour toutes les informations nécessaires à son épanouissement : les dernières tendances du « business », des conseils de placement pour faire fructifier ses plantureuses « stock-options », juste ce qu’il faut d’actualité politique pour glisser un bon mot au cours d’un repas d’affaire, l’information internationale qu’un homme conscient de ses responsabilités en ce bas monde ne saurait ignorer, les dernières fulgurances du dernier intellectuel médiatique dont quelques bribes éblouiront les convives de tout dîner en ville, les adresses des bonnes tables (parisiennes) pour des moments gourmands en famille ou entre amis, les meilleurs 4x4 du moment pour monsieur et les dernières tendances de la saison haute couture pour madame, quelques récits distrayants de crimes sordides ou de catastrophes tragiques pour trouver le sommeil après une dure journée de labeur, sans oublier, last but not least, l’art et la culture présentés et commentés sous toutes leurs formes, qui permettront aux uns de cultiver quelque jardin secret ou une passion assumée, aux autres de trouver des idées de sortie ou de lecture « intelligentes » et divertissantes, ou de briller en société, et à une petite minorité de réaliser de juteux investissements tout en passant pour des êtres sensibles, érudits et raffinés (aussi durs soient-ils en affaires), voire pour des bienfaiteurs de l’humanité…

Bref, Le Monde sait se concentrer sur l’essentiel, c’est-à-dire sur les affaires et sur les manières légitimes d’occuper le temps libre qu’elles laissent – et de dépenser l’argent qu’elles rapportent. Pour le reste, le journal s’en tient au strict minimum, dont ne fait visiblement pas partie l’information sur les questions sociales ou l’écologie. Une conception de la hiérarchie de l’information indigne de ce que Le Monde représente ou prétend représenter et qui tient à la fois à un cynisme commercial sans fard et à des choix d’orientation éditoriale assumés.

Le Monde qui semble n’avoir jamais aussi bien porté le titre de « quotidien vespéral des marchés » que lui avait attribué le regretté journal PLPL, apparaît ainsi principalement comme une synthèse éditoriale… des Échos et de Télérama – ou des Inrockuptibles ! Un cocktail indigeste et borgne d’informations socialement très situées, qui ravit sans doute ses trois propriétaires et leurs épigones, mais qui ne permet de rendre compte ni de certains des aspects les plus critiques du monde tel qu’il va, ni des préoccupations du plus grand nombre.

Blaise Magnin

 
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Notes

[1Dont on doit bien reconnaître qu’il se porte nettement mieux depuis que le règne systématique de la complaisance, de la connivence et du « renvoi d’ascenseur » a pris fin avec le départ de Josyane Savigneau.

La meute des éditocrates

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