Observatoire des media

ACRIMED

La construction médiatique des « djihadistes »

par Saïd Bouamama,

Nous publions, sous forme de tribune [1], et avec l’aimable autorisation de son auteur, un article mis en ligne par Saïd Bouamama sur son blog (Acrimed).

Un nouveau terme est entré dans le vocabulaire du français moyen ces derniers mois, celui de « djihadiste ». Quotidiennement, les grands médias abordent le sujet et diffusent des grilles explicatives qui forgent les opinions publiques, orientent les réactions, suscitent des prises de positions. Des « experts » et des « spécialistes » aux noms savants sont appelés à la rescousse pour offrir une caution scientifique aux affirmations médiatiques.

Au-delà de l’apparente diversité des points de vue se cache une unicité d’analyse. En dépit du vernis d’objectivité des articles et des reportages, quatre récurrences idéologiques sont repérables : l’essentialisation de l’islam, l’injonction à la justification adressée à tous les musulmans, la négation des causes internes aux pays occidentaux et la justification de la guerre. Ces quatre discours médiatiques diffusés sur fond de sensationnalisme ne sont pas anodins. Ils ont une fonction sociale et politique. Ils contribuent à produire une réalité sociale et politique lourde de conséquences.


Sensationnalisme

Le ton dominant des discours médiatiques est au sensationnalisme. Nous serions devant un phénomène sensationnel, non seulement inédit mais également imprévisible. Des chiffres sont assénés et les progressions fulgurantes des départs vers la Syrie sont mises en exergue : « Jamais le nombre officiel de participants français au djihad n’a été aussi élevé. En juillet, le ministre de l’Intérieur évaluait à 800 le nombre de personnes engagées dans des opérations islamistes au Moyen-Orient. Un chiffre qui avait déjà augmenté de 56% en quelques mois : ils étaient 500 en avril. Un an plus tôt, en mars 2013, ils étaient seulement 50 Français à avoir choisi le djihad. Une augmentation constante du nombre de combattants volontaires qui souligne les difficultés à endiguer le flux des départs vers l’Irak ou la Syrie. » [2] Des titres angoissants font la couverture de nos hebdomadaires et de nos quotidiens ou la présentation de documentaires d’actualité : « Djihadisme : La France mal protégée » [3] pour L’Express, « L’état de la menace terroriste en France » pour I-télé [4], « Les Djihadistes s’entraînent dans les Ardennes Belges » pour L’Union l’Ardennais [5], etc.

La fabrique de la peur fonctionne à plein régime avec ses deux conséquences logiques : le renoncement à l’explication rationnelle au profit de réactions émotionnelles d’une part et la production d’une demande de sécurité au prix même d’une atteinte aux libertés fondamentales d’autre part. Au-delà des cibles actuelles, c’est la logique sécuritaire qui s’installe encore plus profondément dans notre société. Le mécanisme a été décrit de la manière suivante par Serge Quadrupanni : « L’antiterrorisme est la pointe avancée, l’avant-garde conceptuelle et pratique d’une politique de la peur qui tend à infiltrer tous les recoins de la société. Cette politique de production simultanée de peurs et de contrôles censés les juguler est condamnée à s’inventer sans cesse de nouveaux ennemis : après le terroriste, le jeune des quartiers populaires et le jeune tout court, l’enfant, l’internaute, le fou, l’immigré, l’étranger, le musulman, le rom… ». [6]

Prévenons la critique d’être dans une « théorie du complot » [7] qui apparaît désormais à chaque remise en cause des mécanismes de domination. Il n’y a nul besoin de croire en une quelconque « théorie du complot » pour constater l’existence de stratégies de la part des classes dominantes pour orienter l’opinion, pour masquer des réalités, pour imposer des choix en les présentant comme souhaitables et nécessaires.


Essentialisation

Le premier leitmotiv des discours médiatiques dominants que permet l’imposition du sensationnalisme est une construction essentialiste de l’Islam. L’essentialisation est l’opération de pensée consistant à homogénéiser une réalité plurielle, à la dé-historiciser et à la présenter ainsi reconstruite comme l’explication invariante à l’ensemble des événements et/ou des comportements des personnes censées avoir un lien avec cette réalité. Depuis de nombreuses années, cette construction essentialiste de l’Islam est diffusée par de multiples canaux avec comme conséquence un développement de l’islamophobie : l’Islam ainsi reconstruit est censé ne pas connaître de séparation entre le religieux et le politique avec en conséquence logique une allergie des musulmans à l’égard de la démocratie. Il serait basé sur une inégalité entre les sexes avec, comme résultat logique, un sexisme exacerbé des hommes musulmans et une soumission tout aussi prégnante des femmes musulmanes, il serait contradictoire avec la rationalité et produirait de ce fait une tendance plus forte à la fanatisation, etc.

Une des conséquences du processus d’essentialisation est l’utilisation comme synonymes des termes « Islam » et « musulman ». Tous les comportements des musulmans peuvent de cette manière s’expliquer par cet Islam essentialisé. Le boxeur Mohammed Ali a répondu de manière lapidaire à ce type de raisonnement dans un échange célèbre avec un journaliste à propos des attentats du 11 septembre : « Comment vous sentez-vous à l’idée que vous partagez avec les suspects arrêtés par le FBI la même foi ? - Et vous, rétorqua-t-il, comment vous sentez-vous à l’idée qu’Hitler partageait la vôtre ? » [8]


Injonction

La division binaire porte une logique de suspicion. Dans le même temps où il est célébré, le « musulman modéré » est sommé de s’expliquer, de prendre la parole, de condamner les « radicaux ». Il est en quelque sorte responsable de tous les actes et propos qui sont tenus au nom de l’Islam par tous ceux qui sur la planète se revendiquent de cette religion. Ses silences sont diagnostiqués au mieux comme irresponsabilité et au pire comme complicité. Le Figaro peut ainsi initier un sondage en ligne le 25 septembre dernier autour de la question éloquente suivante : « Les musulmans de France manifestent-ils suffisamment leur opposition à la menace terroriste ? ». La Libre Belgique peut titrer un de ses articles le 28 septembre : « Les musulmans doivent-ils se dissocier des djihadistes ? ». La campagne « NotInMyName » (Pas en notre nom) fait non seulement la Une de tous les médias pendant plusieurs jours mais est reprise par le président Obama lui-même déclarant à l’assemblée générale des Nations Unies le 24 septembre : « Il temps pour le monde – et particulièrement pour les communautés musulmanes – de rejeter explicitement, énergiquement et systématiquement l’idéologie d’al Qaida et de l’Etat Islamique. »

Alors que l’accusation de « communautarisme » est devenue fréquente lorsque sont abordées des questions liées à l’Islam, il est ici demandé aux musulmans de s’exprimer comme collectivité. En acceptant de se prêter au jeu de la condamnation comme en refusant l’injonction de justification, le résultat est le même : la reproduction du stéréotype présentant les « musulmans » comme totalité homogène non parcourue de contradictions. L’injonction de justification fonctionne selon la même logique que celle des « peines collectives » de l’époque coloniale. Jadis, des groupes entiers pouvaient être condamnés pour des faits qu’ils n’avaient pas commis, désormais des groupes entiers doivent se justifier pour des actes dont ils ne sont pas responsables. Car bien sûr « gare au silence » : il est immédiatement perçu comme synonyme de complicité.

La logique n’est pas nouvelle et a été déployée de nombreuses fois dans le passé à propos de l’immigration et de ses enfants français. Pour ne prendre qu’un exemple, rappelons les révoltes des quartiers populaires de novembre 2005. Une seule question était alors posée aux personnes issues de l’immigration invitées sur les plateaux : celle de la condamnation des révoltes. Mais nous pourrions citer également l’injonction (lorsque l’on est issu de l’immigration) de prouver que l’on est intégré, que l’on n’est pas homophobe, pas sexiste, pas antisémite, etc.

La division binaire fréquente entre des musulmans « modérés » et des « musulmans radicaux » ne change rien de fondamental à l’essentialisation. Le musulman modéré serait celui qui pratique l’Islam avec modération et le musulman radical celui qui pratique l’Islam sans modération. En définitive, cette division binaire essentialiste attribue au dit « radical » un brevet d’islamité car si l’Islam a besoin d’être modéré c’est qu’il porte donc en lui, dans son essence des tendances dangereuses. Comme le souligne Maurice Tarik Maschino : « le musulman modéré est une abstraction, un pseudo-concept ou un concept de guerre, dont la fonction est d’exciter dans l’imaginaire des lecteurs les stéréotypes habituels qui stigmatisent les musulmans. » [9]


Négation

L’essentialisation et l’injonction de justification ont une fonction sociale et politique : celle de masquer les causes qui peuvent conduire des jeunes Français à se porter candidats pour partir en Syrie. Dans tous les processus sociaux, l’interrogation de la seule « offre » (ici l’offre de « djihadisme ») conduit à une réduction de la réalité. Le silence sur la « demande » est une négation des véritables causes du processus étudié. L’enjeu est de taille car la prise en compte de la demande conduit à s’intéresser aux conditions matérielles d’existence de la partie de notre population issue de l’immigration postcoloniale.

Or ces conditions révèlent une discrimination massive et systémique rendant pour de nombreux jeunes l’avenir impensable. Elles soulignent une précarité rendant la quotidienneté invivable. Elles mettent en exergue un rapport à la police rythmé de contrôles au faciès à forte régularité et producteur d’un sentiment diffus d’insécurité. Elles dévoilent une mise en suspicion permanente dans les médias avec pour ces dernières décennies une islamophobie en croissance exponentielle. Ce sont tous ces facteurs qui peuvent se concentrer dans des trajectoires individuelles pour faire émerger une « demande », exactement comme des facteurs similaires peuvent conduire d’autres jeunes aux comportements suicidaires, à une demande de secte, à de la violence contre soi et contre les siens.

L’explication médiatique en termes « d’auto-radicalisation » devenue courante ne rompt pas avec cette négation des causes de la demande. Les offreurs seraient devenus des experts de l’endoctrinement informatique et cela suffirait à expliquer le processus. Ici aussi l’interrogation sur les facteurs qui rendent certains plus perméables à cette offre est évacuée. Le vernis psychologisant de nombreux reportages visent à couvrir d’un discours à prétention savante l’opération de négation des causes réelles.


La justification

L’essentialisation, l’injonction et la négation conduisent enfin à éluder tous les débats sur les réels buts de guerres. Les enjeux pétro-gaziers et géostratégiques disparaissent entièrement du débat pour ne laisser place qu’à l’urgence d’un consensus « anti-barbare ». Il faut le dire, l’opération est pour l’instant une réussite : les interventions en Syrie, en Côte d’Ivoire et en Centre-Afrique ne suscitent pour l’instant pas de grandes réactions. En mettant l’ensemble des acteurs sociaux susceptibles de s’opposer à la guerre dans un climat de crainte et dans des explications essentialistes, c’est le mouvement anti-impérialiste et anti-guerre qui est détruit. Ce climat et ces explications permettent de ne pas interroger les tactiques et stratégies concrètes : soutien à des groupes que l’on prétend combattre ensuite, présentation de monarchies obscurantistes (Arabie Saoudite, Qatar, etc.) comme des alliés, etc.

La construction médiatique des djihadistes s’inscrit ainsi dans une stratégie guerrière. Peu importe que cela se réalise de manière consciente ou non par les acteurs des médias : le résultat est le même.

Saïd Bouamama

- Publié sur : Investig’Action

 
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Notes

[1Les articles publiés sous forme de « tribune » n’engagent pas collectivement l’Association Acrimed, mais seulement leurs auteurs dont nous ne partageons pas nécessairement toutes les positions.

[2Le Figaro.fr, le 14 septembre 2014

[3L’Express n°3300 (1er octobre 2014).

[4I-télé, le 15 septembre 2014.

[5L’Union l’Ardennais, 3 octobre 2014.

[6Serge Quadrupanni, La politique de la peur, Seuil, Paris, 2011, p. 24.

[7Pour une critique approfondie de l’invention de la théorie du complot et son instrumentalisation (En particulier par Taguieff et Boudon) contre toute critique du système de domination capitaliste, voir : « L’invention de la théorie du complot ou les aveux de la sociologie libérale », in Terreur et Possession, enquête sur la police des populations à l’ère technologique, Éditions de l’échappée, Paris, 2008.

[8Propos rapportés par Sylvain Cypel in Le Monde, le 6 octobre 2001.

[9Maurice Tarik Maschino, « Qu’est-ce qu’un musulman modéré ? », El Watan, 28 mars 2012.

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