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Du rififi à France Inter : 22, v’là Philippe Val !

par Mathias Reymond,

Jean-Luc Hees – mauvais comédien lorsqu’il assurait ne pas avoir idée de ce que Philippe Val allait faire à Radio France – savait bien que tout le monde le savait : son protégé (par ailleurs son employeur à Charlie Hebdo durant la dernière élection aux Etats-Unis) devait débarquer sur France Inter.

Proche du philosophe Raphaël Enthoven et de la chanteuse Carla Bruni du temps de leur idylle, Val est resté, après leur séparation, dans les petits papiers de celle qui est devenue… madame Sarkozy. Selon Le Monde, qui rapporte ses propos, le chansonnier-philosophe dit « n’avoir parlé [à Carla Bruni-Sarkozy et à un conseiller de Nicolas Sarkozy] que de Jean-Luc Hees, puisqu’il était convenu que [sa] venue ne dépendrait, ensuite, que de lui. » (18 juin 2009) La suite, on la connaît : Sarkozy nomme Hees à la tête de Radio France, et Hees arrive avec Val dans ses bagages.

Val n’est pas le seul proche de Hees à venir sur France Inter. Effet domino : une autre heesophile bénéficie de la nomination présidentielle, à savoir Pascale Clark, en partance de RTL… Responsable de la revue de presse de France Inter à partir de 1998, elle a animé, de 2001 à 2004, sur France Inter toujours, l’émission « Tam Tam, etc. »… dans laquelle Philippe Val a été invité au moins deux fois (12 nov. 2001 et 2 mai 2002). Ça tombe bien.

Ces copinages et autres renvois d’ascenseurs pourraient ne pas éveiller l’attention si la radio n’était pas une radio publique et s’ils ne provoquaient pas des dommages collatéraux…

Inquiétudes

Dès la nomination de Val à la tête de France Inter, les syndicats de journalistes se sont inquiétés, comme l’indique par exemple ce communiqué du SNJ :

France Inter : attention fragile !

Le SNJ prend acte de l’arrivée de Philippe Val à France Inter. Il juge extravagant le « timing » de cette nomination. Les salariés de Radio France auraient dû en être informés les premiers, ils en ont été officiellement informés les derniers. C’est bien peu respectueux à leur égard.

Le nouveau directeur trouve une chaîne en bonne santé, dotée à nouveau d’une cohérence qui lui a longtemps fait défaut. Ce travail reconnu par des auditeurs de plus en plus nombreux relève toutefois d’un équilibre fragile : les auditeurs d’Inter sont prêts à partir pour d’autres cieux au moindre soupçon ou au moindre dérapage... Philippe Val devra préserver ce savant dosage.

Le SNJ s’inquiète. Un homme coutumier des éditoriaux cinglants saura-t-il incarner la hauteur de vue et la rigueur qui doivent être le propre du directeur de France Inter ? L’éditorialiste saura-t-il s’effacer derrière le manager, l’individu derrière la personne morale ? Si tel n’était pas le cas, l’image de France Inter pourrait en pâtir rapidement, et l’épisode du référendum sur la Constitution européenne se répéter pour le plus grand malheur de la chaîne.

Nous ne connaissons pas le projet de Philippe Val pour France Inter. Mais les premiers bruits sont préoccupants. Attention : France Inter est une équipe, les oukases y sont malvenus. Consulter largement, écouter les hommes en place avant de décider y est essentiel, a fortiori quand le calendrier de votre nomination vous fait débarquer en plein bouclage des grilles de rentrée.

Pour le SNJ, les trois priorités sont les suivantes : une ligne éditoriale forte qui s’écarte de tout suivisme, un projet multimédia ambitieux avec les moyens pour l’accompagner, et la fin immédiate de l’hémorragie des postes dans la rédaction.

18 juin 2009

Inquiétudes partagées par Daniel Mermet et l’équipe de « Là-bas si j’y suis », pour qui Philippe Val n’a pas une grande sympathie [1] (et c’est réciproque) :

Chers auditrices, chers auditeurs,

Depuis des semaines, vous êtes très nombreux à nous poser de questions sur l’arrivée de Philippe Val à la direction de France Inter. Comment cela est-il possible !? Dites-nous qu’il s’agit d’un cauchemar ! Si c’est une blague, elle n’est pas drôle.…

Soyez sans inquiétude, Philippe est un vieil ami de « Là-bas si j’y suis », et c’est dans la joie que toute l’équipe accueille celui que l’historien Alexandre Adler compare à Emile Zola. Et pourquoi pas à Voltaire, Spinoza, Albert Londres ou Albert Einstein ? Car Philippe c’est tout ça à la fois ; une conscience, un visionnaire et un penseur engagé face aux grands défis de notre temps. Et ceci à la différence de ses anciens camarades qui persistent à végéter dans un gauchisme moisi, souvent entaché d’antisémitisme et d’islamo-fascisme.

En dénonçant avec courage des figures nauséabondes comme celle du dessinateur Siné ou du journaliste Denis Robert, du dessinateur Lefred-Thouron ou du négationniste américain Noam Chomsky, Val a montré qu’il avait pleinement réussi à évoluer avec pragmatisme du côté du manche sans rien perdre de cette impertinence libertaire qui est la marque de fabrique de cet homme de gauche.

Mais Philippe est aussi un chef d’entreprise avisé. C’est d’une main ferme qu’il a conduit son journal, Charlie Hebdo, là où il se trouve aujourd’hui.

Et certains pensent bien qu’il pourrait faire la même chose avec France inter.

Aujourd’hui, familier des plateaux de télévision, penseur reconnu de l’élite médiatique, il tutoie nos plus brillantes personnalités, de BHL à Carla Bruni. Il a d’ailleurs élégamment révélé que c’est par l’intermédiaire de cette dernière qu’il a pu suggérer au président de la République, Nicolas Sarkozy, de faire appel à son vieux copain Jean-Luc Hees pour présider Radio France. Et c’est donc ainsi, par un loyal retour d’ascenseur, que notre habile Philippe se trouve aujourd’hui à la tête de la prestigieuse radio française.

Humides de reconnaissance, les collaborateurs de France inter n’ont pas encore trouvé les mots pour remercier le Président Sarkozy pour leur avoir choisi un tel chef, et c’est plein d’entrain et de confiance qu’ils s’apprêtent à lui faire la fête.

Tout comme l’équipe de « Là-bas si j’y suis » qui, un petit bouquet de fleurs à la main, trépigne d’impatience.

Première mesure

Enfin, et c’est le premier – et pas le dernier… - dommage collatéral de l’arrivée de Val à France Inter, Frédéric Pommier vient d’être arbitrairement privé de la revue presse matinale. Le nouveau directeur de France Inter ne pouvait décemment pas remercier Stéphane Guillon ou Daniel Mermet : c’eût été trop visible. Mais écarter un chroniqueur encore méconnu, avec lequel il a eu un (gros) différend à propos du nombre de citations de Siné Hebdo par rapport à Charlie Hebdo dans la revue de presse [2], semblait être plus discret…

C’était sans compter sur les syndicats de journalistes de la station.

STOP !

Tract intersyndical SNJ, SNJ-FO, SNJ-CGT, Sud.

Les inquiétudes que la rédaction de France Inter nourrissait à l’annonce de l’arrivée de Philippe Val semblent hélas aussi fondées que les informations publiées il y a deux mois dans la presse au sujet de sa nomination.

Le titulaire de la revue de presse a été remercié dans les deux heures qui ont suivi la prise de fonction de Philippe Val, et aucune proposition ne lui a été faite.

Que paye notre excellent confrère ?

Son talent, son originalité, la progression d’audience de ce rendez-vous ?

Notre confrère paye surtout le fait d’avoir cité Siné Hebdo dans la revue de presse. Philippe Val, à l’époque directeur (et actionnaire) de Charlie Hebdo, lui en avait vertement et devant témoins fait le reproche.

Les syndicats n’accepteront aucun règlement de compte personnel, aucune suspicion illégitime, aucun procès d’intention, aucune mise au rancart d’un membre de la rédaction pour des motifs non professionnels.

Nous le répétons une dernière fois avant qu’un grave conflit ne s’ouvre. Les journalistes de France Inter n’ont qu’une exigence : continuer à assurer leur travail de présentateurs, de reporters, de spécialistes, calmement, sérieusement, professionnellement, librement.
La liberté éditoriale ne se discute pas.

Les syndicats SNJ, SNJ-FO, SNJ-CGT et Sud demandent solennellement à la direction de France Inter de revenir sur cette décision inacceptable pour toute la rédaction.

22 juin 2009

Rappelons qu’il n’y avait pas de section syndicale à Charlie Hebdo

Mathias Reymond

 
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