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Attentats du 13 novembre : « Des paroles et des actes » se penche sur « la France d’après »

par Benjamin Lagues, Olivier Poche,

Lundi 16 novembre 2015, France 2 décidait de consacrer aux « suites des attentats de Paris » un numéro spécial de l’émission « Des paroles et des actes », intitulé « La France d’après ». Comme partout ailleurs, on y entendit beaucoup d’âneries, et quelques propos intéressants. Mais on retiendra surtout le dispositif de l’émission, mêlant émotion et information et tronçonnant le débat en « thématiques » de très inégale importance, dispositif qui en dit long sur l’approche médiatique dominante, faite de contraintes audimateuses, de (mauvais) réflexes professionnels et d’œillères idéologiques, qui, même avec les meilleures intentions du monde, ne peut produire que ce genre de pudding indigeste – dont « la France d’après » pourrait très bien se passer.

Savants dosages

Selon la présentation de l’émission sur le site de France Télévisions, trois thématiques ont été abordées dans l’émission : « La sécurité sur le territoire français », « L’engagement militaire de la France », « Les fractures de la société [française] ». La présentation de ces trois « débats » peut faire l’objet de variations – et leur contenu effectif, d’appréciations plus nuancées : on y reviendra [1]. Mais l’émission est en tout cas bien structurée par ces trois temps de débat, que viennent manifestement « rythmer » deux « entractes », pendant lesquels le journaliste vedette de France 2 quitte la table [2] et discute, ailleurs sur le plateau, avec un interlocuteur unique : Hervé Brusini, directeur de FranceTV.info pour le premier, consacré au rôle d’Internet, et le propriétaire d’un des restaurants pris pour cible le 13 novembre, pour le second.

Cinq grandes sections, donc, et plusieurs absences de taille : aucune place n’est ainsi prévue, a priori, pour l’analyse de la situation internationale, des enjeux géopolitiques, de l’identité, des revendications et des motivations des terroristes – des questions qui, on en conviendra, ne sont pourtant pas dénuées d’intérêt. Cela ne veut d’ailleurs pas dire que ces sujets ne seront pas abordés, mais qu’ils le seront, de ce fait, toujours à l’initiative des invités, « contre le cours du jeu », en quelque sorte, et par voie de conséquence toujours sous la menace d’un recadrage de la part du meneur de jeu, soucieux de « revenir au débat ».



L’émission s’ouvre en outre sur un générique inhabituel dont il faut dire un mot : avec « Imagine » de John Lennon joué au piano devant le Bataclan comme fond sonore, il fait se succéder pendant 1min30 des images des rassemblements et de discours politiques post-attentats, d’hommages et de soutiens au peuple français venus de l’étranger, à grand renfort de Marseillaises et de bleu-blanc-rouge. C’est une première « séquence émotion », bientôt redoublée par un duplex en direct de la place de la République – introduisant à merveille la première question sur l’union nationale : « est-ce que vous vous sentez les uns et les autres engagés par ce climat d’union nationale ? », puis, à Marion Maréchal-Le Pen : « Ce climat d’union nationale, vous le ressentez, dans votre chair ? »

Et naturellement, entre le premier débat et le second, les grands professionnels de la télévision qui ont concocté cette émission spéciale choisissent d’intercaler une troisième séquence émotion, avec ce témoignage du patron de « La Belle Équipe », un des restaurants attaqués vendredi soir. On ne saurait mettre en cause ce « témoin », en effet bouleversant. On est en revanche en droit de contester l’intérêt, pour comprendre « la France d’après », d’intercaler un tel témoignage, de la part d’un homme sous le choc, accompagné de son psychologue [3], pour lui demander s’il se vit « comme un rescapé », ou ce que « seront les prochains jours » pour lui. Comme David Pujadas le disait du reste très clairement en ouverture de cette séquence, son contenu est purement émotionnel : « On va revenir sur cette douleur, ce chagrin, cette tristesse ces derniers jours en France. »


Questions de priorités

Revenons maintenant sur les trois grandes thématiques annoncées sur le site de l’émission : la sécurité intérieure, l’engagement militaire de la France, les fractures sociales. Malgré les sérieux manques déjà signalés, on a là trois sujets qui, sur le papier au moins, permettaient d’évoquer des aspects importants des questions soulevées par les événements tragiques du 13 novembre. Mais c’est sans tenir compte du temps, très inégal, consacré à chacune de ces parties. Si l’on met de côté les 6 premières minutes de l’émission [4] et les 10 minutes de témoignage du patron de La Belle Équipe, il reste 118 minutes d’émission qui se distribuent ainsi :

– Sécurité intérieure : 52 mn
– Focus sur le rôle d’Internet : 13 mn
– « Engagement militaire » : 15 mn
– « Fractures de la société » : 38 mn

On constate immédiatement un « léger » déséquilibre. Mais on ne peut le mesurer correctement qu’en précisant le contenu effectif de ces différentes thématiques : non plus d’après leur intitulé sur le site de l’émission, mais selon les débats réels auxquels elles ont donné lieu. Or la première partie a essentiellement été consacrée à l’existence (ou non) de « failles » (c’est la première question), aux « mesures » policières annoncées par François Hollande, et à leur efficacité supposée. Qu’on en juge :

« Sommes-nous aujourd’hui en sécurité ? Huit membres de commando terroriste, ça fait des conversations, de la préparation, de la logistique, bref, ça fait du bruit […] Est-ce qu’on a failli ? »
« Est-ce qu’on sera certain dorénavant, de contrôler, de surveiller toute personne qui reviendra de Syrie ? »
« Là vous [J.-J. Urvoas] nous dites, il n’y a pas de risque zéro… »

Le présentateur du 20h passe ensuite la parole à Bruno Le Maire, puis à Jean-Luc Mélenchon, toujours sur la question des « failles ». Mais quand ce dernier s’aventure sur le terrain géopolitique, Pujadas le coupe : « On va en reparler mais je voudrais qu’on termine d’abord sur les mesures en France. Marion Maréchal-Le Pen, est-ce que vous pensez que ce qui a été annoncé par François Hollande est de nature à nous garantir une plus grande protection ? » La députée du FN répond sur les mesures puis évoque les relations internationales. Alors Pujadas la coupe elle aussi : « Ces questions internationales c’est dans un instant, je voudrais d’abord qu’on reste sur le territoire, sur les mesures policières. »

Un peu plus tard, ayant donné la parole à Jean-Pierre Filiu pour savoir « Pourquoi la France est-elle plus touchée que les autres ? », et celui-ci ayant indiqué que le problème est « au Moyen-Orient », et « qu’il doit à tout prix être traité là-bas », Pujadas le coupe à son tour : « Vous aussi vous parlez de l’origine, mais d’un mot simplement : […] la menace elle était là, est-ce que vous pensez qu’on l’a sous-estimée ? » Et quand l’universitaire persiste à évoquer le printemps arabe et ses suites politiques, Pujadas le rappelle à l’ordre : « Avant de rester sur le terrain international, je reviens à ma question de départ : pourquoi la France est-elle plus touchée que les autres ? »

On peut légitimement s’interroger sur l’intérêt et la pertinence de telles « questions de départ » : « Y a-t-il eu des failles ? », Sommes-nous en sécurité ? ». Il paraît évident qu’il y a eu des « failles » et qu’il y en aura toujours : fallait-il en parler pendant près d’une heure ? Mais surtout, on remarquera les interventions à géométrie variable du journaliste de France 2, qui rappelle à l’ordre les participants quand ils s’égarent sur le « terrain international », mais qu’il laisse débattre – et même, les relance – pendant 17 minutes sur la culture et les valeurs françaises, thèmes pourtant autant, sinon plus, décalés par rapport aux « questions de départ ».

Enfin, qu’on accuse le dispositif lui-même ou l’animateur qui s’y est cantonné ou n’a pas voulu en sortir, le résultat est là : dans ce premier débat, toute considération géopolitique, toute prise en compte un peu large des enjeux internationaux ont été évacuées, sous prétexte de respecter un « conducteur » ajusté aux préoccupations médiatiques dominantes [5]. Elles feront finalement l’objet d’un débat croupion, coincé entre l’intervention de Brusini sur le rôle d’Internet, très fier de raconter son entrevue avec un « jeune hacker », et celle, pathétique, d’une victime des attentats. Débat qui n’aura pas vraiment lieu car, en plus d’être trois fois plus court que le précédent, il ne traitera des « questions internationales » presque que sous l’angle strictement militaire et encore une fois très franco-centré (peut-on vaincre par des bombardements, faut-il intervenir au sol, quelles alliances, etc.).

La question qui suit l’intervention de J.-P. Filiu est à cet égard significative : alors que Pujadas l’interroge explicitement sur le « problème politique », il change d’interlocuteur à la première occasion en revenant de son propre chef à la question militaire : « Même si le militaire ne fait pas tout, on voit bien qu’il y a un débat aujourd’hui et le Président de la République d’une certaine manière en a pris acte en parlant d’une alliance renforcée avec Barack Obama, etc. » Sa conclusion serait elle aussi savoureuse si le sujet n’était pas si grave, reprenant les mots de son invité qu’il vient de couper, l’empêchant de développer son propos : « Pas d’intervention militaire sans projet politique. Merci. »



Dernier biais induit tout autant, sinon plus, par la conception même de l’émission, plutôt que par les interventions d’un présentateur qui, en l’espèce, semble « prisonnier » de son propre dispositif [6] : la place réservée à l’islam et aux musulmans. Car si le troisième débat est annoncé, sur le site, comme portant sur « les fractures de la société », il porte en réalité exclusivement sur la « radicalisation des musulmans ». Ce qui est prévisible, et même inévitable, quand on invite, aux côtés de deux élus de « banlieue » [7] (dont l’un encarté aux Républicains), le recteur d’une mosquée et… l’inénarrable Philippe Val, pour leur poser des questions sur l’islam-dans-tout-ça – en utilisant, pour illustrer l’émission des images [8] de Corans, de calligraphie arabe, de mosquées et de musulmans en prière.



La première question du présentateur de France 2 est de ce point de vue exemplaire : « Est-ce que vous vous dites qu’aujourd’hui s’ouvre une période délicate, sensible pour les musulmans de France ? Ou est-ce que vous vous dites que tout ça c’est terminé, que la France a compris maintenant, que lorsqu’il y a un attentat djihadiste, ce n’est plus vers sa communauté musulmane qu’elle doit regarder, tout ça est compris et assimilé. Ou est-ce que vous êtes inquiet ? » Car à la suite de ces attentats djihadistes, il suffit de voir ce « Des paroles et des actes » pour comprendre que tout n’est pas complètement « assimilé », et qu’il y a de quoi être « inquiet » : ce troisième débat braque tous les regards « vers la communauté musulmane » de France [9].

***

Nul besoin d’incriminer une volonté consciente de stigmatisation ou de « bourrage de crâne » : la structure même de l’émission, modelée tout « naturellement » par les routines professionnelles et les préoccupations de « l’élite » journalistique qui conçoit ce genre de grandes messes médiatiques, est capable à elle seule de ruiner les efforts des quelques invités qui s’ingénient à poser différemment les questions soulevées par ces attentats. Jean-Luc Mélenchon ou Dounia Bouzar – directrice du centre de prévention des dérives sectaires liées à l’Islam, qui intervient, en duplex, à deux reprises et assez longuement, dans le dernier débat –, ont pu par exemple s’exprimer pour contester la dimension fondamentalement religieuse du problème. Position discutable, sans doute, et discutée dans et hors l’émission. Mais que cette dernière, non contente de leur laisser somme toute une place marginale, se charge de les contredire, par son déroulé même, en consacrant de fait un tiers du temps de débat à un problème dont ils contestent précisément l’importance, voilà qui est nettement plus problématique. Était-il seulement possible de faire autrement, trois jours après les faits, sur France 2, à 21h00, avec David Pujadas aux commandes ? Cela aurait été en tout cas souhaitable.

Benjamin Lagues et Olivier Poche


PS : Heureusement, France 2 ne se résume pas à « Des paroles et des actes ». Notons que le 29 novembre, la chaîne a ainsi diffusé deux autres émissions d’information – elles aussi évidemment discutables, mais qui avaient au moins le mérite de se pencher sur les racines de Daech : un documentaire de la série « Un jour dans l’histoire », présenté par Laurent Delahousse, intitulé « De ben Laden à Daech : aux origines du Jihad », suivi d’un documentaire dans la série Infrarouge consacré aux « Premiers temps de Daech ».


Annexe : transcription de l’émission en .pdf

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Notes

[1On pourra s’en faire une idée d’après la transcription des questions de David Pujadas (pour l’essentiel), que nous proposons en annexe, et sur laquelle nous nous appuierons sans nécessairement le signaler à chaque fois.

[2Et pendant lesquels on procède aux changements d’invités.

[3Celui-ci – qui semble se prêter de très bonne grâce au jeu médiatique – précisera en plateau que son patient présente 100 % des symptômes du stress post-traumatique et que son sourire « est un masque ». Invité le même jour sur Europe1, qui avait diffusé le témoignage de Tess, fille du patron de « La Belle Équipe », âgée de 8 ans, qui a perdu sa mère dans l’attaque, le psychologue donne un éclairage sur les coulisses des sollicitations médiatiques auprès des victimes : « Ils vont craquer […] là ils se maintiennent, y’a toute la presse qui est là […] là je l’ai quitté [le patron de La Belle Équipe], je lui ai donné un cachet, je lui ai dit “maintenant tu vas te coucher, parce que tu vas craquer. Ce soir on fait un plateau à 22h à France 2, faut que tu te récupères, quoi !” »

[4Comprenant le générique, la présentation de l’émission, et le duplex avec la place de la République.

[5Elles-mêmes, pour partie, reprenant les déclarations politiques les plus tonitruantes, faites pour susciter la « polémique » : voir en annexe l’insistance sur les « fichés S » ou le bracelet électronique.

[6Même si un certain passif ne plaide pas en sa faveur…

[7Pujadas préfère user d’une admirable périphrase, censée sans doute signifier sa volonté de ne pas « stigmatiser » : « deux maires […] de ces petites villes de la grande région parisienne, des petites villes sans doute fourmillantes d’énergie mais qui ont aussi leur lot de difficultés, évidemment ».

[8Depuis le début de l’émission, ces images – parmi d’autres : des cérémonies, des discours, ou encore quelques images en direct de la place de la République... – reviennent régulièrement.

[9Comme la transcription des questions posées, en annexe, suffit à le montrer.

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