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EN BREF

À France Inter, la rébellion sera Potemkine ou ne sera pas

par Benjamin Lagues,

« Soyez punk ! », intime la patronne de France Inter à ses journalistes. Mais dans l’entre-soi, de préférence.

Il y a quelque chose de pourri à France Inter, et c’est la patronne de la station qui le dit. Le 5 décembre dernier, Laurence Bloch, la patronne en question, débarque dans les studios de Charline Vanhoenacker et Alex Vizorek (animateurs de l’émission « Si tu écoutes, j’annule tout ») pour faire une demande singulière : « soyez punk » !

Concrètement, madame Bloch intime à ses animateurs d’être plus rebelles qu’ils ne le sont. En cause : aucun procès n’a été intenté à l’émission. « Ça fait trois mois que l’émission existe… Trois mois, hein ? Y a pas le moindre petit procès ! Rien ! » regrette ainsi madame Bloch devant ses deux animateurs, visiblement très amusés de jouer si parfaitement la comédie (on pourra apprécier la qualité du sketch avec le son ci-dessous et notre transcription en fin d’article).

Emportée par son élan, la directrice de la station porte alors au pinacle deux anciens chroniqueurs bien connus de France Inter : Stéphane Guillon et Didier Porte : « Moi, ce qu’on m’a dit, c’est que du temps de Guillon, Porte, y en avait des procès ! » Rappelons que ces deux chroniqueurs ont été licenciés de France Inter en 2010, et que la station a été condamnée par les prud’hommes en 2012 pour le licenciement de Didier Porte, un licenciement jugé « sans cause réelle et sérieuse ». Rappelons également qu’à l’époque, Laurence Bloch était directrice-adjointe et responsable de l’antenne de France Inter…

Bref, pour France Inter en général et pour sa patronne en particulier, recueillir des procès constituerait donc l’alpha et l’oméga d’une bonne émission… d’information. Car d’information, il est bien question dans cette nouvelle émission de France Inter, même si point trop n’en faut : le programme « Si tu écoutes, j’annule tout » est en effet supposé être une « émission hybride mêlant information et divertissement » selon Le Monde.

Or, si France Inter veut mieux informer ses auditeurs, un bon début serait peut-être, à défaut d’être faussement « punk », d’accorder plus de place au pluralisme, en donnant davantage, par exemple, la parole aux classes populaires, lesquelles sont quasi-invisibles à l’antenne de la radio [1].

Pourtant, en l’état, peu d’espoir : la Laurence Bloch qui implore ses journalistes d’être « punk » est la même Laurence Bloch qui a décidé de la suppression de l’émission « Là-bas si j’y suis » de France Inter. Or, Daniel Mermet, l’animateur de cette émission, donnait beaucoup de place aux classes populaires à son antenne. Ça ne rapportait certes pas de « procès », mais l’information y gagnait.


***



De ce sketch cynique de la part de Laurence Bloch, aidée par des chroniqueurs serviles, on retiendra surtout qu’il n’est qu’un cache-sexe du naufrage que subit France Inter : une radio qui n’informe plus ou très peu, qui ne donne quasi jamais la parole aux classes populaires et qui ouvre grand ses portes aux journalistes adeptes des « ménages ». Mais tant qu’il y a des procès…

Benjamin Lagues





La retranscription de la séquence

- Laurence Bloch : « Bonjour les Belges ! »
- Charline Vanhoenacker et Alex Vizorek : « Bonjour Laurence ! »
- Laurence Bloch : « Alors, je venais pour vous faire une petite remarque… »
- Charline Vanhoenacker et Alex Vizorek : « On vous écoute… Vous êtes fâchée, madame… »
- Laurence Bloch : « Je ne suis pas très contente… »
- Charline Vanhoenacker : « Vous n’aimez pas l’émission ?! »
- Laurence Bloch : « J’adore l’émission, ce n’est pas la question… »
- Charline Vanhoenacker : « Bah alors pourquoi est-ce que vous êtes fâchée ? »
- Laurence Bloch : « Çà fait trois mois que l’émission existe… Trois mois, hein ? Y a pas le moindre petit procès ! Rien ! »
- Charline Vanhoenacker et Alex Vizorek : « C’est vrai, c’est vrai… »
- Laurence Bloch : « Bah je vous avais demandé d’être punk ! C’était pas ça, le contrat ?! »
- Alex Vizorek : « Si si si, Madame, je vais changer de coiffeur. »
- Laurence Bloch : « Punk, c’est pas dans la coiffure, Alex… »
- Charline Vanhoenacker : « Oui c’est vrai, et puis vous aviez demandé du mauvais goût, aussi… »
- Laurence Bloch : « Alors ça question mauvais goût pour la coiffure, c’est bon. Mais être punk ! »
- Charline Vanhoenacker : « Mais Laurence… On fait tout pour avoir des procès, on tape sur la gauche, on tape sur la droite, les extrêmes, les religions, les lobbys… »
- Laurence Bloch : « Bah oui, mais c’est moins bien qu’avant, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Moi, ce qu’on m’a dit, c’est quand même que du temps de Guillon, Porte, y en avait des procès. Même Patrick Cohen, il en avait, des procès ! »
- Charline Vanhoenacker : « Oui mais justement, tout à l’heure, on reçoit Sophia Aram, on va mettre le paquet. »
- Laurence Bloch Faussement ferme : « Alors, le mot c’est : borderline. Soyez borderline. »
- Charline Vanhoenacker : « Promis, Laurence, promis ! Mais sinon euh… Vous aimez l’émission ? »
- Laurence Bloch : « Mais évidemment… J’adore l’émission. Allez, mettez-vous au boulot, c’est l’heure. »
- Alex Vizorek : « Merci Madame ! »
- Laurence Bloch : « Non, pas "Madame", Alex, c’est pas punk, "Madame"… »
- Alex Vizorek : « Salut, Lolo ! »
- Laurence Bloch : « Non, vous ne savez pas faire dans la nuance, Alex, faut pas exagérer non plus. »
- Alex Vizorek : « Pardon, Madame Lolo... »

 
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Notes

[1Voir à ce propos la campagne initiée par l’association Fakir : « De l’air à France Inter ».

Le Magazine électronique d’Acrimed (numéro 163-septembre 2016)

Édito, agenda, sélections d’articles et de livres...

Le médiateur de Radio France répond à Acrimed : mépris, condescendance et autosatisfaction

Son impartialité mise en cause, il réplique par une critique des auditeurs et un éloge de son propre travail.

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