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	<title>Acrimed | Action Critique M&#233;dias</title>
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	<description>Action-CRItique-MEDias [Acrimed] est un Observatoire des m&#233;dias. Acrimed intervient publiquement pour mettre en question la marchandisation de l'information, de la culture et du divertissement. Acrimed rel&#232;ve &#233;galement les d&#233;rives du journalisme quand il est assujetti aux pouvoirs politiques et financiers et quand il v&#233;hicule le pr&#234;t-&#224;-penser de la soci&#233;t&#233; de march&#233;.</description>
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		<title>Acrimed | Action Critique M&#233;dias</title>
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		<title>Lu : Le journalisme int&#233;gral, d'Antonio Gramsci</title>
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		<dc:date>2022-06-15T09:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Yohann Douet</dc:creator>


		<dc:subject>Critiques du journalisme</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Gramsci, le journalisme et l'&#233;mancipation des subalternes.&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.acrimed.org/-Des-livres-presentations-et-extraits-" rel="directory"&gt;Des livres : pr&#233;sentations et extraits&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.acrimed.org/+-Critiques-du-journalisme-+" rel="tag"&gt;Critiques du journalisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.acrimed.org/local/cache-vignettes/L97xH150/arton6490-a5854.png?1776739479' class='spip_logo spip_logo_right' width='97' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Dans &lt;a href=&#034;https://editionscritiques.fr/produit/le-journalisme-integral-gramsci/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;ce recueil paru le 20 mars 2022&lt;/a&gt;, les &#201;ditions Critiques offrent une s&#233;lection de textes de Gramsci portant sur la presse et le journalisme, en partie in&#233;dits en fran&#231;ais, et pr&#233;c&#233;d&#233;s par une introduction &#233;clairante du traducteur Fabien Tr&#233;meau. Les textes rassembl&#233;s ont &#233;t&#233; &#233;crits par Gramsci &#224; trois moments de son parcours politique et intellectuel, et correspondent ainsi &#224; trois perspectives diff&#233;rentes sur la pratique journalistique.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_13413 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.acrimed.org/local/cache-vignettes/L400xH618/gramsci_site-0e2af.png?1776739479' width='400' height='618' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/br&gt;
&lt;h3 class='article_intertitres'&gt;I) Les textes de 1916-1918 : journaux-marchandises et journal socialiste&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;/br&gt;Le journalisme a &#233;t&#233; la premi&#232;re forme d'engagement politique de Gramsci. Il a en effet abandonn&#233; ses &#233;tudes universitaires en 1914 &#8211; il &#233;tudiait la linguistique &#8211; et a commenc&#233; alors &#224; travailler pour des journaux socialistes, principalement l'&lt;i&gt;Avanti !&lt;/i&gt; (le quotidien national du Parti socialiste italien) et le &lt;i&gt;Grido del popolo&lt;/i&gt; (hebdomadaire turinois &#233;galement socialiste).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les trois premiers textes de ce recueil sont des articles publi&#233;s dans l'&#233;dition pi&#233;montaise de l'&lt;i&gt;Avanti !&lt;/i&gt;, et sont dat&#233;s respectivement du 22 et du 23 d&#233;cembre 1916, et du 27 d&#233;cembre 1918. Gramsci s'y attaque aux journaux bourgeois dans leur ensemble : &lt;i&gt;&#171; Boycottez-les ! boycottez-les ! boycottez- les ! &#187;&lt;/i&gt; (p. 33 et p. 39). Car le journal bourgeois est d'abord un &lt;i&gt;&#171; journal-marchandise &#187;&lt;/i&gt; (p. 43) qu'il s'agit d'&#233;couler le plus massivement possible ; et, pour cela, il transforme et d&#233;forme les informations de sorte &#224; les conformer aux courants dominants de l'opinion publique. Mais c'est encore l&#224; &lt;i&gt;&#171; le cas le plus honn&#234;te &#8211; ou le moins malhonn&#234;te &#8211; de mercantilisme journalistique &#187;&lt;/i&gt;, puisqu'il arrive aussi, souvent, que les journaux t&#226;chent plut&#244;t de modeler l'opinion publique en fonction d'int&#233;r&#234;ts priv&#233;s. Alors, &lt;i&gt;&#171; il se v&#233;rifie ce cas &#233;trange : que la volont&#233;, l'int&#233;r&#234;t, le calcul d'une demi-douzaine de propri&#233;taires de journaux s'impose aussi aux int&#233;r&#234;ts et &#224; la volont&#233; de toute une population &#187;&lt;/i&gt; (p. 38).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gramsci met en lumi&#232;re un paradoxe. La presse bourgeoise sert les int&#233;r&#234;ts &#233;conomiques et/ou politiques des capitalistes, et pourtant elle est largement lue par les classes populaires : &lt;i&gt;&#171; des centaines de milliers d'ouvriers donnent r&#233;guli&#232;rement, chaque jour, leur argent au journal bourgeois, contribuant ainsi &#224; cr&#233;er son pouvoir &#187;&lt;/i&gt; (p. 31). Pire encore, c'est le d&#233;sir des ouvriers de conna&#238;tre les &#233;v&#233;nements du pays et du monde que la presse bourgeoise instrumentalise : &lt;i&gt;&#171; en exploitant notre curiosit&#233;, ils la transforment en une arme offensive qu'ils retourneront, quand cela leur conviendra, contre nous &#187;&lt;/i&gt; (p. 39). On pourrait parler &#224; cet &#233;gard d'une v&#233;ritable ali&#233;nation m&#233;diatique (dans le sens pr&#233;cis que le terme ali&#233;nation a chez Marx&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Il est int&#233;ressant de discerner ici, chez le jeune Gramsci, ce motif de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;) : les ouvriers sont d&#233;poss&#233;d&#233;s de leur propre activit&#233; intellectuelle, qui en vient &#224; s'opposer &#224; eux dans la mesure o&#249; elle est corrompue par les m&#233;dias dominants. Ces derniers, autrement dit, ne r&#233;pondent aux besoins culturels des masses qu'avec une nourriture frelat&#233;e, qui &lt;i&gt;&#171; atrophie le cerveau &#187;&lt;/i&gt; (p. 42). Les similarit&#233;s entre le propos de Gramsci et notre propre &#233;poque sont frappantes &#8211; pensons simplement &#224; l'exploitation sensationnaliste de la curiosit&#233; populaire par les cha&#238;nes d'information en continu, ou &#224; la marchandisation du &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Temps_de_cerveau_humain_disponible&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; temps de cerveau humain disponible &#187;&lt;/a&gt; promue par le sinistre Patrick Le Lay &#8211;, mais il serait inutile, et trop long, de les d&#233;velopper ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gramsci esquisse un mod&#232;le m&#233;diatique alternatif : un journal qui ne soit pas une marchandise parmi d'autres, mais que l'on ach&#232;te &lt;i&gt;&#171; parce qu'il est n&#233;cessaire, parce qu'il est irrempla&#231;able, parce qu'il correspond &#224; un besoin intime, aussi irr&#233;sistible que le besoin de pain pour un estomac sain &#187;&lt;/i&gt; (p. 43). C'est &#224; ses yeux le cas de l'&lt;i&gt;Avanti !&lt;/i&gt;, l'organe principal de la lutte pour le socialisme&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ce passage est tir&#233; de l'article &#171; Le journal bourgeois &#187;, du 27 d&#233;cembre (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Tout socialiste v&#233;ritable &lt;i&gt;&#171; sait qu'il fait partie de l'&lt;/i&gt;Avanti !&lt;i&gt;, une partie vivante, une partie active &#187;&lt;/i&gt;, et que r&#233;ciproquement ce journal &lt;i&gt;&#171; repr&#233;sente, d&#232;s aujourd'hui, au milieu d'une soci&#233;t&#233; mercantile, le principe anti-mercantile, le principe communiste, qui impose la sinc&#233;rit&#233;, la v&#233;rit&#233;, et l'utilit&#233; essentielle m&#234;me quand cela semble imm&#233;diatement dommageable &#187;&lt;/i&gt; (p. 44). Par opposition aux journaux bourgeois, dispositifs d'ali&#233;nation, c'est dans et par le journal socialiste que prend forme la conscience de classe des prol&#233;taires en lutte, et que leur lib&#233;ration commence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette opposition entre les deux types de presse donne &#224; la critique de Gramsci tout son tranchant. Mais il semble proposer l'id&#233;al d'un journal unique des classes domin&#233;es qui n'est pas sans poser probl&#232;me, que ce soit en ce qui concerne le pluralisme des opinions et des sources d'information, ou l'ind&#233;pendance de la presse par rapport &#224; la direction du parti. Par ailleurs, si l'id&#233;al en question est suggestif, il reste formul&#233; d'une mani&#232;re assez vague voire sp&#233;culative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pratique journalistique et militante de &lt;i&gt;L'Ordine nuovo&lt;/i&gt; conduira Gramsci &#224; affronter d'une mani&#232;re diff&#233;rente, plus pr&#233;cise, ces probl&#232;mes. C'est de ce journal que sont tir&#233;s les trois articles suivants du recueil, qui ont &#233;t&#233; publi&#233;s entre juillet 1919 et ao&#251;t 1920.&lt;/p&gt;
&lt;/br&gt;
&lt;h3 class='article_intertitres'&gt;II) 1919-1920 : &lt;i&gt;L'Ordine nuovo&lt;/i&gt;, journal des conseils d'usine&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;/br&gt;Le 1er mai 1919, Gramsci et ses camarades Tasca, Togliatti et Terracini fondent &lt;i&gt;L'Ordine nuovo&lt;/i&gt;, &#171; revue hebdomadaire de culture socialiste &#187;. Sa ligne &#233;ditoriale se transforme rapidement sous l'impulsion de Gramsci (soutenu par Togliatti et Terracini mais contre la volont&#233; de Tasca), avec la publication de l'article &#171; D&#233;mocratie ouvri&#232;re &#187; le 21 juin 1919 : il parle lui-m&#234;me de &lt;i&gt;&#171; coup d'&#201;tat &#233;ditorial &#187;&lt;/i&gt; lorsqu'il revient sur cet &#233;v&#233;nement l'ann&#233;e suivante (p. 60). D&#232;s lors, &lt;i&gt;L'Ordine nuovo&lt;/i&gt; est de fait le &#171; journal des conseils d'usine &#187; (comme le revendique Gramsci, p. 60), du moins &#224; Turin&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le mouvement des conseils d'usine s'inscrit dans le biennio rosso, les deux (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. En contact &#233;troit avec les ouvriers, exprimant leurs aspirations les plus fondamentales, le journal &#233;labore une r&#233;flexion concr&#232;te sur l'&#171; autogouvernement &#187; (p. 55) dans l'usine et sur la possibilit&#233; d'y construire la base d'un pouvoir de type nouveau, qui serait en mesure de remplacer l'&#201;tat bourgeois. &lt;i&gt;L'Ordine nuovo&lt;/i&gt; joue ainsi un r&#244;le de catalyseur historique, qui s'efforce de transformer l'institution peu mena&#231;ante des &#171; commissions internes &#187; aux usines en v&#233;ritables soviets &#224; l'italienne, et qui &#339;uvre plus g&#233;n&#233;ralement &#224; la constitution du prol&#233;tariat en classe dirigeante. Il remplit au fond les t&#226;ches qui incombent au parti r&#233;volutionnaire, mais dont le PSI &#8211; ou plut&#244;t sa direction &#8211; s'&#233;tait d&#233;tourn&#233; ou n'avait pas affront&#233; d'une mani&#232;re cons&#233;quente&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En d&#233;pit de l'inventivit&#233; et de la puissance du mouvement des conseils, qui (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'Ordine nuovo&lt;/i&gt; vise &#224; &#234;tre un intellectuel &#171; organique &#187; et &#171; collectif &#187; du prol&#233;tariat italien&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pr&#233;cisons toutefois que la notion d'&#171; intellectuel organique &#187; n'est (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Cela suppose que s'&#233;tablisse un lien intime entre le journal et ses lecteurs, et que ces derniers trouvent &lt;i&gt;&#171; une partie d'eux-m&#234;mes &#187;&lt;/i&gt; dans les articles du journal, &lt;i&gt;&#171; impr&#233;gn&#233;s de l'esprit de leur propre recherche int&#233;rieure : &#8220;comment pouvons-nous devenir libres ? Comment pouvons-nous devenir nous-m&#234;mes ?&#8221; &#187;&lt;/i&gt; (p. 60). L'&#233;mancipation des domin&#233;s est toujours pour lui le fil conducteur de sa pratique et de sa th&#233;orie du journalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;pondre aux besoins des domin&#233;s ne signifie pas suivre leurs opinions actuelles, et l'enjeu est au contraire de hausser leur niveau de conscience politique. Mais cela ne signifie pas pour autant ass&#233;ner des connaissances abstraites ou des mots d'ordres pr&#233;&#233;tablis, en voyant les ouvriers et les paysans &lt;i&gt;&#171; comme des enfants qui doivent &#234;tre guid&#233;s partout &#187;&lt;/i&gt; (p. 51). Ni d&#233;magogie, ni paternalisme : il est imp&#233;ratif d'exposer les faits dans leur r&#233;alit&#233; concr&#232;te et les raisonnements d'une mani&#232;re compl&#232;te, ce qui implique que les articles publi&#233;s ne peuvent &#234;tre que &lt;i&gt;&#171; des &#233;crits difficiles &#187;&lt;/i&gt; (p. 49). Si Gramsci fait preuve d'une telle exigence intellectuelle envers son lecteur, c'est simplement parce qu'il tient &lt;i&gt;&#171; &#224; le traiter, toujours, comme un homme &#187;&lt;/i&gt; (p. 52), &#233;galement digne d'acc&#233;der &#224; la v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;ciproquement, les travailleurs et les paysans doivent &lt;i&gt;&#171; se soumettre &#224; une discipline permanente de culture &#187;&lt;/i&gt; (p. 47). Ce n'est qu'ainsi qu'ils pourront parvenir &#224; une v&#233;ritable ma&#238;trise intellectuelle de leur situation historique et saisir les contradictions sociales dans toute leur radicalit&#233;. Du reste, il ne s'agit pas d'une d&#233;marche purement individuelle. Parall&#232;lement aux conseils d'usine, germes de soviets dans le domaine &#233;conomique et politique, doivent se mettre en place des &lt;i&gt;&#171; soviets de culture prol&#233;tarienne &#187;&lt;/i&gt;, notamment autour des &lt;i&gt;&#171; cercles et groupes de jeunes, [et] par les amis de&lt;/i&gt; L'Ordine nuovo &lt;i&gt; &#187;&lt;/i&gt; (p 47). Le journal, intellectuel collectif organique, doit ainsi organiser l'activit&#233; culturelle des domin&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class='article_intertitres'&gt;III) 1929-1935 : Les &lt;i&gt;Cahiers de prison&lt;/i&gt; et le &#171; journalisme int&#233;gral &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;/br&gt;Entre l'&#233;poque de &lt;i&gt;L'Ordine nuovo&lt;/i&gt; et son emprisonnement (novembre 1926), Gramsci a &#233;t&#233; un dirigeant politique national, et non plus seulement local. Participant &#224; la fondation du PCd'I, il en a &#233;t&#233; &#224; la t&#234;te entre 1924 et 1926, et il a notamment fond&#233; son journal quotidien, &lt;i&gt;L'Unit&#224;&lt;/i&gt;, en 1924&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Aucun texte du recueil n'est tir&#233; de cette p&#233;riode (entre 1921 et 1926), (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Dans les &#171; Cahiers de prison &#187; (&#233;crits entre 1929-1935)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Paris, Gallimard, 1978-1996, 5 volumes. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, fort de ces exp&#233;riences, il poursuit encore sa r&#233;flexion sur la presse et il &#233;labore dans le cahier 24 un v&#233;ritable &#171; petit manuel de journalisme &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir Andr&#233; Tosel, &#171; La presse comme appareil d'h&#233;g&#233;monie selon Gramsci &#187;, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ce cahier, repris en entier, est le dernier texte du recueil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vision de la presse par Gramsci est plus complexe que dans les textes ant&#233;rieurs. D'une part, dans les Cahiers, les journaux bourgeois ne sont plus appr&#233;hend&#233;s uniquement comme des dispositifs d'ali&#233;nation ou des outils de propagande, mais aussi, du moins pour certains d'entre eux, comme des moyens d'organisation et d'orientation pour les classes dominantes elles-m&#234;mes et leurs classes alli&#233;es (p. 78-82)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Au sujet de cette ligne de r&#233;flexion gramscienne, lire &#171; Gramsci, critique (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, Gramsci nuance et pr&#233;cise sa conception autrefois encore relativement abstraite et totalisante du journal socialiste ou r&#233;volutionnaire qui constituerait en soi une r&#233;appropriation de leur propre personnalit&#233; historique par les domin&#233;s. Bien s&#251;r, ses r&#233;flexions ont toujours en vue l'horizon historique du renversement de l'h&#233;g&#233;monie bourgeoise et de l'&#233;mancipation des subalternes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur ce point, lire Yohann Douet, L'Histoire et la question de la modernit&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, et c'est bien dans cette perspective qu'il appr&#233;hende l'activit&#233; journalistique. Mais celle-ci s'inscrit dor&#233;navant d'une mani&#232;re plus explicite dans l'activit&#233; politique en g&#233;n&#233;ral, qui se d&#233;ploie en premier lieu autour du parti communiste r&#233;volutionnaire (d&#233;crit comme un &#171; Prince moderne &#187;). De plus, Gramsci distingue et analyse avec pr&#233;cisions non plus un seul mais plusieurs types de journaux et de revues, qui sont cens&#233;s s'adresser &#224; des types de publics diff&#233;rents. Autrement dit, il prend acte de la diversit&#233; des niveaux culturels au sein des masses populaires et de la pluralit&#233; des &#171; sens communs &#187; : &lt;i&gt;&#171; Chaque couche sociale a son &#8220;sens commun&#8221; et son &#8220;bon sens&#8221;, qui sont au fond la conception de la vie et de l'homme la plus r&#233;pandue &#187;&lt;/i&gt; (p. 100). Il &#233;crit ainsi qu'&lt;i&gt;&#171; il est pu&#233;ril de penser qu'un &#8220;concept clair&#8221;, diffus&#233; de mani&#232;re appropri&#233;e, p&#233;n&#233;trera les diff&#233;rentes consciences avec les m&#234;mes effets &#8220;organisateurs&#8221; qu'une clart&#233; g&#233;n&#233;ralis&#233;e. [&#8230;] Le m&#234;me rayon lumineux traversant diff&#233;rents prismes donne des r&#233;fractions diff&#233;rentes de la lumi&#232;re : si vous voulez la m&#234;me r&#233;fraction, il faut toute une s&#233;rie de rectifications des diff&#233;rents prismes &#187;&lt;/i&gt; (p. 93).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, la logique intrins&#232;que &#224; une activit&#233; journalistique &#233;mancipatrice est &#233;nonc&#233;e d'une fa&#231;on tr&#232;s pr&#233;cise. Gramsci d&#233;fend un journalisme qu'il appelle &#171; int&#233;gral &#187;, c'est-&#224;-dire un &lt;i&gt;&#171; journalisme qui non seulement entend satisfaire tous les besoins de son public, mais qui entend cr&#233;er et d&#233;velopper ces besoins et donc susciter, dans un certain sens, son public et en &#233;tendre progressivement le terrain &#187;&lt;/i&gt; (p. 75). Il s'agit de prendre base sur le sens commun et sur les besoins du public afin de les transformer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ajoutons que ce rapport p&#233;dagogique n'est pas cens&#233; &#234;tre unilat&#233;ral : les journalistes &#171; int&#233;graux &#187;, et les intellectuels organiques en g&#233;n&#233;ral, doivent &#233;galement &#234;tre &#224; l'&#233;coute et apprendre de leurs lecteurs subalternes, qui par leurs conditions d'existence et par leurs luttes sont plus directement en prise sur la r&#233;alit&#233; historique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Plus rigoureusement, il faudrait dire que la r&#233;alit&#233; historique est tr&#232;s (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Comme l'&#233;crit Gramsci, &lt;i&gt;&#171; l'&#233;l&#233;ment populaire &#8220;sent&#8221;, mais ne comprend pas ou ne sait pas toujours ; l'&#233;l&#233;ment intellectuel &#8220;sait&#8221;, mais ne comprend pas ou surtout ne &#8220;sent&#8221; pas toujours &#187;&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Antonio Gramsci, Cahiers de prison, op. cit., cahier 16, &#167;67, p. 299.&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Lutter pour une h&#233;g&#233;monie nouvelle et pour la r&#233;alisation de l'autonomie des subalternes suppose que s'&#233;tablisse entre ces derniers et les intellectuels qui leur sont organiques &#8211; et en particulier les journalistes &#171; int&#233;graux &#187; &#8211; un rapport dialectique d'&#233;ducation r&#233;ciproque, c'est-&#224;-dire, dans les termes d'Andr&#233; Tosel, un &#171; cercle p&#233;dagogique &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Andr&#233; Tosel, &#201;tudier Gramsci, Paris, Kim&#233;, 2016, p. 285.&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; vertueux.&lt;/p&gt;
&lt;/br&gt;
&lt;center&gt;&lt;strong&gt;***&lt;/strong&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;/br&gt;Tous les textes discut&#233;s ici sont travers&#233;s par un m&#234;me fil directeur : le probl&#232;me de l'&#233;mancipation des subalternes, et la mani&#232;re dont le journalisme peut contribuer &#224; la r&#233;aliser. N&#233;anmoins, les trois moments distingu&#233;s ici dans le parcours gramscien correspondent tendanciellement &#224; trois approches de ce probl&#232;me : la pol&#233;mique contre la presse dominante et la d&#233;fense d'une presse propre aux domin&#233;s ; la participation directe d'un journal &#224; un mouvement de lutte de classe particuli&#232;rement intense ; l'organisation d'une activit&#233; journalistique &#171; int&#233;grale &#187; s'inscrivant dans une strat&#233;gie politique d'ensemble. Si la pens&#233;e de Gramsci se fait progressivement plus concr&#232;te et gagne en pr&#233;cision, chacune de ces approches poss&#232;de un int&#233;r&#234;t intrins&#232;que. C'est le m&#233;rite de ce recueil de rassembler et de rendre accessibles ces diff&#233;rents textes, de sorte &#224; ce qu'ils puissent nourrir la r&#233;flexion sur ce qu'est, &#224; notre &#233;poque, un journalisme &#233;mancipateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/br&gt;&lt;strong&gt;Yohann Douet&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Il est int&#233;ressant de discerner ici, chez le jeune Gramsci, ce motif de l'ali&#233;nation, qui appara&#238;t tr&#232;s rarement dans son &#339;uvre de maturit&#233;, notamment dans les &lt;i&gt;Cahiers de prison&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ce passage est tir&#233; de l'article &#171; Le journal bourgeois &#187;, du 27 d&#233;cembre 1918. &#192; cette date, la scission entre le parti socialiste et le parti communiste (dont Gramsci sera l'un des cofondateurs) n'a pas encore eu lieu &#8211; elle n'adviendra qu'en janvier 1921, au congr&#232;s de Livourne.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le mouvement des conseils d'usine s'inscrit dans le biennio rosso, les deux ann&#233;es de luttes de classes intenses que l'Italie a connues en 1919 et 1920. C'est &#224; Turin que ce mouvement a &#233;t&#233; le plus intense, m&#234;me si d'autres villes ont &#233;t&#233; concern&#233;es, en particulier Milan et G&#234;nes.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;En d&#233;pit de l'inventivit&#233; et de la puissance du mouvement des conseils, qui a donn&#233; lieu &#224; des gr&#232;ves g&#233;n&#233;rales, des occupations d'usine par les ouvriers (parfois arm&#233;s), et m&#234;me &#224; une relance de la production sous leur contr&#244;le, celui-ci s'est achev&#233; &#224; la fin de l'ann&#233;e 1920 sans obtenir de r&#233;sultats substantiels. Cet &#233;chec s'explique notamment par le faible soutien du principal syndicat (la CGL, conf&#233;d&#233;ration g&#233;n&#233;rale du travail) et du PSI, qui n'ont pas v&#233;ritablement cherch&#233; &#224; intensifier le mouvement ni &#224; l'organiser &#224; une &#233;chelle nationale. Cette responsabilit&#233; de la direction du PSI dans l'&#233;chec du biennio rosso est l'une des raisons qui ont pouss&#233; Gramsci &#224; participer &#224; la fondation du Parti communiste d'Italie en janvier 1921.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pr&#233;cisons toutefois que la notion d'&#171; intellectuel organique &#187; n'est d&#233;velopp&#233;e que plus tard par Gramsci (dans les &lt;i&gt;Cahiers de prison&lt;/i&gt;). Quant &#224; celle d'&#171; intellectuel collectif &#187;, elle n'est pas de lui, mais a &#233;t&#233; employ&#233;e (&#224; propos du parti communiste) par son camarade et successeur &#224; la t&#234;te du PCI, Palmiro Togliatti ; elle est n&#233;anmoins en accord avec les intuitions gramsciennes.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Aucun texte du recueil n'est tir&#233; de cette p&#233;riode (entre 1921 et 1926), lors de laquelle le rapport de Gramsci au journalisme d&#233;pendait plus directement de ses activit&#233;s de dirigeant de parti et d'organisateur.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Antonio Gramsci, &lt;i&gt;Cahiers de prison&lt;/i&gt;, Paris, Gallimard, 1978-1996, 5 volumes. Le cahier 24 est &#233;crit en 1934, mais rassemble des r&#233;flexions sur le journalisme qui, pour certaines, ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; formul&#233;es dans des cahiers ant&#233;rieurs.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir Andr&#233; Tosel, &#171; &lt;a href=&#034;https://www.persee.fr/doc/quad_0987-1381_2005_num_57_1_1661&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La presse comme appareil d'h&#233;g&#233;monie selon Gramsci&lt;/a&gt; &#187;, &lt;i&gt;Quaderni&lt;/i&gt;, 2005, n&#176; 57, p. 68.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Au sujet de cette ligne de r&#233;flexion gramscienne, lire &lt;a href=&#034;https://www.acrimed.org/Gramsci-critique-des-medias&#034;&gt;&#171; Gramsci, critique des m&#233;dias ? &#187;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sur ce point, lire Yohann Douet, &lt;i&gt;L'Histoire et la question de la modernit&#233; chez Antonio Gramsci&lt;/i&gt;, Paris, Classique Garnier, 2022, en particulier dans le chapitre 1, p. 57-66. Pour une analyse d&#233;taill&#233;e de la notion d'h&#233;g&#233;monie, et sur les diff&#233;rentes modalit&#233;s que l'h&#233;g&#233;monie bourgeoise peut prendre, voir le chapitre 3 (p. 159-209).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Plus rigoureusement, il faudrait dire que la r&#233;alit&#233; historique est tr&#232;s largement constitu&#233;e par l'activit&#233; et les luttes des masses : voir &lt;i&gt;ibid.&lt;/i&gt;, p. 48-56.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Antonio Gramsci, &lt;i&gt;Cahiers de prison&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, cahier 16, &#167;67, p. 299.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Andr&#233; Tosel, &lt;i&gt;&#201;tudier Gramsci&lt;/i&gt;, Paris, Kim&#233;, 2016, p. 285.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Gramsci, critique des m&#233;dias ?</title>
		<link>https://www.acrimed.org/Gramsci-critique-des-medias</link>
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		<dc:date>2020-12-21T12:28:39Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fr&#233;d&#233;ric Lemaire, Yohann Douet</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Un entretien avec Yohann Douet.&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.acrimed.org/-Critiques-des-medias-et-des-journalismes-" rel="directory"&gt;Critiques des m&#233;dias et des journalismes&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.acrimed.org/local/cache-vignettes/L131xH150/arton6270-3029c.jpg?1776749857' class='spip_logo spip_logo_right' width='131' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Les r&#233;f&#233;rences &#224; la pens&#233;e d'Antonio Gramsci sont devenues courantes de la part de personnalit&#233;s de tous horizons politiques. Elles se r&#233;sument bien souvent &#224; des appels &#224; mener, dans les m&#233;dias, la &#171; bataille des id&#233;es &#187; pour gagner le consentement des classes populaires. Les &#233;crits du th&#233;oricien communiste sur le terrain des m&#233;dias sont pourtant loin de se r&#233;sumer &#224; ce qui est devenu un simple clich&#233;. Pour revenir sur la richesse et parfois l'actualit&#233; de ses analyses, nous nous sommes entretenus avec Yohann Douet, philosophe et sp&#233;cialiste de Gramsci.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Rep&#232;res biographiques :&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Antonio Gramsci (1893-1937) est l'un des fondateurs du Parti communiste d'Italie (PCd'I&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le PCd'I se renomme PCI (Partito comunista italiano) en 1943.&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;) en 1921, qu'il a ensuite dirig&#233; entre 1924 et 1926. Il a &#233;t&#233; arr&#234;t&#233; par le r&#233;gime fasciste en 1926, et c'est en prison qu'il a mis sur le papier, &#224; partir de 1929, ses r&#233;flexions les plus importantes, jusqu'&#224; ce que sa sant&#233; le contraigne &#224; interrompre ce travail en 1935. Ce sont ces notes que nous connaissons aujourd'hui comme les &lt;i&gt;Cahiers de prison&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant son emprisonnement, le journalisme a &#233;t&#233; une activit&#233; centrale pour lui. C'est avec le journalisme qu'il a commenc&#233; la lutte politique en 1914. Et, au cours de son parcours politique, il a fond&#233; et dirig&#233; plusieurs journaux, dont l'&lt;i&gt;Ordine nuovo&lt;/i&gt;, qui a eu un r&#244;le d&#233;cisif pour le mouvement des conseils d'usines de Turin en 1920, et l'&lt;i&gt;Unit&#224;&lt;/i&gt; (1924), qui a &#233;t&#233; le quotidien du PCI tout au long de son histoire (et qui a ferm&#233; en 2017).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/br&gt;&lt;strong&gt;Acrimed : Dans ses &lt;i&gt;Cahiers de prison&lt;/i&gt;, Antonio Gramsci s'int&#233;resse au r&#244;le politique de la presse dans l'Italie de l'entre-deux guerres. Il d&#233;crit notamment comment les grands journaux contribuent, de diff&#233;rentes mani&#232;res, &#224; la domination de la bourgeoisie. Pourriez-vous nous en dire plus sur cette analyse critique du r&#244;le politique des m&#233;dias ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/br&gt;&lt;strong&gt;Yohann Douet :&lt;/strong&gt; En prison, Gramsci analyse effectivement les m&#233;dias, et principalement la presse, en lien avec l'id&#233;e d'h&#233;g&#233;monie (politique et culturelle) bourgeoise, c'est-&#224;-dire avec la mani&#232;re dont la bourgeoisie suscite et organise un certain consentement au syst&#232;me social o&#249; elle est dominante. Le regrett&#233; Andr&#233; Tosel, brillant sp&#233;cialiste de Gramsci, a &#233;crit un article riche et complet sur &#171; &lt;a href=&#034;https://www.persee.fr/doc/quad_0987-1381_2005_num_57_1_1661&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La presse comme appareil d'h&#233;g&#233;monie selon Gramsci&lt;/a&gt; &#187;, et il emploie l'expression (qui ne se trouve pas telle quelle chez l'auteur des &lt;i&gt;Cahiers&lt;/i&gt;) &#171; d'appareil d'h&#233;g&#233;monie m&#233;diatique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La presse peut exercer sa fonction h&#233;g&#233;monique de plusieurs mani&#232;res. Pour pr&#233;ciser cela, Gramsci &#233;tablit une distinction entre deux id&#233;aux-types : d'un c&#244;t&#233;, une presse d'opinion, lue par les membres des classes dominantes, et dont la ligne politique est en accord avec leurs int&#233;r&#234;ts ; de l'autre, les journaux d'information populaires, de mauvaise qualit&#233;, &#224; destination des classes subalternes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je parlerai d'abord de la presse d'opinion.&lt;/strong&gt; Elle est destin&#233;e &#224; des individus &#233;duqu&#233;s et traite de questions directement politiques. Elle permet aux diff&#233;rentes positions en pr&#233;sence au sein de la classe capitaliste (et, dans une moindre mesure, des propri&#233;taires terriens) de se confronter, et permet par l&#224; aux classes dominantes de s'unifier relativement d'un point de vue politique m&#234;me si leurs int&#233;r&#234;ts &#233;conomiques peuvent &#234;tre en partie discordants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gramsci analyse longuement le cas du &lt;i&gt;Corriere della Serra&lt;/i&gt;, quotidien qui est aujourd'hui le plus lu d'Italie. Sans &#234;tre exclusivement un journal d'opinion, puisqu'il offre aussi une information de qualit&#233;, ce journal &#233;dit&#233; &#224; Milan est, &#224; l'&#233;poque de Gramsci, li&#233; aux industriels du textile du Nord. Il d&#233;fend ainsi des positions politiques qui correspondent aux int&#233;r&#234;ts de cette fraction de la bourgeoisie (notamment le libre-&#233;changisme, contre le protectionnisme en vigueur &#224; la fin du XIXe si&#232;cle et au d&#233;but du XXe si&#232;cle et qui favorisait plut&#244;t l'industrie lourde). Mais il traite &#233;galement de probl&#232;mes fondamentaux de la structure sociale italienne dans son ensemble, comme les probl&#232;mes du Mezzogiorno (le Sud pauvre et domin&#233; par le Nord), que les r&#233;dacteurs du &lt;i&gt;Corriere&lt;/i&gt; souhaitent voir r&#233;soudre dans le sens d'une plus grande int&#233;gration et d'un plus grand &#233;quilibre entre le Nord et le Mezzogiorno. Ce journal &#233;labore bien une ligne politique (oppos&#233;e en l'occurrence &#224; celle du gouvernement). En organisant le d&#233;bat en son sein, ou en pol&#233;miquant contre d'autres journaux voire contre le gouvernement lui-m&#234;me, un tel journal d'opinion permet ainsi une confrontation politique entre diff&#233;rentes fractions des classes dominantes, &#224; l'issue de laquelle certains compromis peuvent se dessiner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gramsci &#233;crit en ce sens qu'&#171; &lt;i&gt;un journal, ou un groupe de journaux&lt;/i&gt; &#187; peuvent jouer le r&#244;le d'un &#171; &lt;i&gt;&#233;tat-major du parti organique&lt;/i&gt; &#187; (Cahier 17, &#167;37, p. 286&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je renvoie &#224; l'&#233;dition fran&#231;aise Gallimard des Cahiers de prison (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;), c'est-&#224;-dire traduire les int&#233;r&#234;ts communs d'un groupe social (int&#233;r&#234;ts communs qui d&#233;finissent un &#171; parti organique &#187;) en ligne politique. Ce r&#244;le de coordination et d'&#233;laboration politique, ou si l'on veut cette fonction d'&#171; intellectuel collectif&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pour employer une expression souvent attribu&#233;e &#224; Gramsci, mais qui vient en (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187; de la bourgeoisie, revient tout particuli&#232;rement &#224; la presse lorsqu'il n'existe pas de parti &#171; formel &#187; (c'est-&#224;-dire de parti politique au sens courant) qui exprimerait ses int&#233;r&#234;ts : c'&#233;tait pr&#233;cis&#233;ment le cas en Italie &#224; l'&#233;poque de Gramsci, o&#249; les hommes politiques repr&#233;sentant les classes dominantes &#233;taient en g&#233;n&#233;ral des notables locaux n'appartenant pas &#224; de v&#233;ritables organisations politiques dot&#233;es de programmes clairs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/br&gt;&lt;strong&gt;Dans quelle mesure est-il possible de r&#233;actualiser cette analyse dans le contexte d'aujourd'hui ? Pourrait-on dire aujourd'hui qu'un grand quotidien comme &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt; joue un r&#244;le similaire, du moins &#171; d'&#233;tat-major &#187; sinon de fabrique d'une ligne politique ? Andr&#233; Tosel semble abonder dans ce sens dans son article. Plus r&#233;cemment, en 2018, Jean-Luc M&#233;lenchon pointait du doigt le &lt;a href=&#034;https://melenchon.fr/2018/02/26/la-semaine-ou-macron-devisse-bain-de-boue-pour-tous/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; parti m&#233;diatique &#187;&lt;/a&gt; comme son principal adversaire, en citant Gramsci. Qu'en pensez-vous ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/br&gt;S'agissant du &lt;i&gt;Monde&lt;/i&gt;, cette suggestion est int&#233;ressante, mais je ne suivrais peut-&#234;tre pas Tosel ici. Nous ne sommes pas dans la situation italienne du d&#233;but du XXe si&#232;cle : les &#233;lus nationaux appartiennent presque tous &#224; des partis politiques qui sont dot&#233;s de programmes formul&#233;s publiquement (m&#234;me s'il est n&#233;cessaire de nuancer cela en rappelant qu'il n'y a plus v&#233;ritablement de partis de masse en France, que les programmes ne soient pas fid&#232;lement respect&#233;s et que les &#233;lus peuvent aussi &#234;tre des notables locaux, etc.). Les diff&#233;rentes options politiques de la bourgeoisie peuvent donc &#234;tre d&#233;fendues par diff&#233;rents partis &#171; formels &#187; (allant au moins du PS au FN). Certes, &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt;, gr&#226;ce &#224; la position centrale qu'il occupe dans le champ de la presse et &#224; sa r&#233;putation de journal de r&#233;f&#233;rence fournissant une information de qualit&#233;, suscite un relatif consensus au sein du lectorat ais&#233; des journaux quotidiens. Mais je pense qu'aucun journal, ni m&#234;me groupe de journaux, ne joue, par les positions qu'il d&#233;fend ou les d&#233;bats qu'il ouvre, de r&#244;le fondamental dans l'&#233;laboration des lignes politico-id&#233;ologiques correspondant aux int&#233;r&#234;ts les plus g&#233;n&#233;raux des classes dominantes ; ce sont plut&#244;t des relais de conceptions dont la source est ailleurs. Par exemple, et si on laisse de c&#244;t&#233; les partis, c'est plut&#244;t au sein des cabinets minist&#233;riels ou dans diff&#233;rents &lt;i&gt;think-tanks&lt;/i&gt; que des analyses et projets n&#233;o-lib&#233;raux pouss&#233;s sont produits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne le &#171; parti m&#233;diatique &#187;, par cette expression Jean-Luc M&#233;lenchon d&#233;signe la ligne politique que d&#233;fendraient la quasi-totalit&#233; des m&#233;dias : une ligne qui serait notamment favorable au n&#233;o-lib&#233;ralisme aust&#233;ritaire et &#224; l'Union europ&#233;enne telle qu'elle existe. Le fait que la quasi-unanimit&#233; des &#233;ditorialistes se soient d&#233;clar&#233;s en faveur du oui au r&#233;f&#233;rendum de 2005 sur la Constitution europ&#233;enne est un exemple frappant, qui semble donner raison &#224; Jean-Luc M&#233;lenchon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un point de vue gramscien, l'id&#233;e de &#171; parti des m&#233;dias &#187; doit cependant &#234;tre critiqu&#233;e. D'abord, il s'agit moins des m&#233;dias en tant que tels (et donc des simples journalistes qui font surtout un travail d'information) que de leur frange la plus dominante, &#224; savoir les &#233;ditorialistes, chroniqueurs, experts, pr&#233;sentateurs, etc. Ensuite, parler de &#171; parti des m&#233;dias &#187; sugg&#232;re que les m&#233;dias en tant que tels seraient une force politique autonome et d&#233;fendant une ligne propre &#8211; force qu'il conviendrait de combattre. Or pour Gramsci ils doivent &#234;tre pens&#233;s dans leur lien &#224; des classes ou fractions de classe : il faudrait peut-&#234;tre donc plut&#244;t parler, non d'un parti des m&#233;dias, mais d'une expression m&#233;diatique (&#233;ditorialiste) de la bourgeoisie n&#233;olib&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est bien entendu n&#233;cessaire de critiquer les id&#233;ologies diffus&#233;es par les m&#233;dias dominants, ainsi que les biais induits par la mani&#232;re dont l'information ou les d&#233;bats sont trait&#233;s : mais cela signifie qu'il faut transformer le monde m&#233;diatique, voire le r&#233;volutionner, non que &#171; les m&#233;dias &#187; seraient d'une force politique qui devrait &#234;tre vaincue comme dans le cas de partis racistes, r&#233;actionnaires ou pro-capitalistes. Enfin, comme on l'a dit, la presse d'opinion au sens o&#249; l'entendait Gramsci, c'est-&#224;-dire capable de jouer le r&#244;le d'intellectuel collectif (ou &#171; d'&#233;tat-major &#187;) pour les classes dominantes, n'existe pas v&#233;ritablement aujourd'hui. Les m&#233;dias, m&#234;me s'ils servent les int&#233;r&#234;ts des classes dominantes, sont moins un lieu d'&#233;laboration de conceptions politiques que le moyen de diffusion d'id&#233;ologies &#233;labor&#233;es ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/br&gt;&lt;strong&gt;Vous l'&#233;voquiez, Gramsci ne s'en tient pas &#224; analyser la presse d'opinion, destin&#233;e &#224; un lectorat bourgeois. Il se penche &#233;galement sur le r&#244;le de la presse populaire&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/br&gt;Oui et c'est sans doute son analyse des journaux d'information ou populaires &#8211; le second id&#233;al-type distingu&#233; par Gramsci &#8211; qui est la plus utile pour penser les m&#233;dias aujourd'hui. Contrairement &#224; la presse d'opinion dont le r&#244;le est d'homog&#233;n&#233;iser politiquement et id&#233;ologiquement les bourgeois, &lt;strong&gt;la presse d'information&lt;/strong&gt; est diff&#233;rente, destin&#233;e &#224; un lectorat populaire, et ne d&#233;fend pas ouvertement des positions politiques. Il s'agit surtout de donner un contenu simple aux groupes subalternes, dans un but d'abord commercial, mais avec pour effet de les maintenir dans leur situation de subalternit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le journal d'information type, s'il est facile &#224; lire, est g&#233;n&#233;ralement de mauvaise qualit&#233;, et il met l'accent sur les faits divers, les chroniques locales, les romans feuilletons, etc. Il &#171; &lt;i&gt;offre quotidiennement &#224; ses lecteurs les jugements sur les &#233;v&#232;nements en cours en les ordonnant et les rangeant sous diverses rubriques&lt;/i&gt; &#187; (Cahier 8, &#167;110, p. 310), c'est-&#224;-dire cadre l'information d'une mani&#232;re biais&#233;e. Plus encore, il communique de nombreux clich&#233;s et pr&#233;jug&#233;s, en particulier nationalistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce type de presse favorise l'h&#233;g&#233;monie des classes dominantes &#224; plusieurs &#233;gards. Elle constitue une diversion (faits divers violents, etc.), qui d&#233;tourne les subalternes d'une r&#233;flexion sur leur situation socio-&#233;conomique concr&#232;te. Elle donne une image distordue de la r&#233;alit&#233; sociale dans son ensemble, qui emp&#234;che d'identifier et de combattre les sources v&#233;ritables de l'exploitation et de la domination. Et elle contribue &#224; diffuser au sein des classes populaires des id&#233;ologies nationalistes, racistes, etc., ainsi qu'un sentiment fataliste faisant penser qu'il est impossible de modifier l'&#233;tat de chose existant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me s'il faut en g&#233;n&#233;ral &#233;viter de plaquer les analyses de Gramsci sur la situation contemporaine, le parall&#232;le avec les cha&#238;nes d'information saute ici aux yeux ! Non seulement en raison du traitement biais&#233; et sans recul des &#233;v&#233;nements et du jeu sur l'&#233;motion (ce qui dans le cas de la t&#233;l&#233;vision est accentu&#233; par le r&#244;le de l'image), mais aussi parce que les discours d'extr&#234;me-droite, racistes et en particulier islamophobes y ont de plus en plus cours&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur ce sujet, lire &#171; Cha&#238;nes d'info : l'extr&#234;me droite en croisi&#232;re &#187; sur le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/br&gt;&lt;strong&gt;Un autre aspect de son analyse ne manque pas d'&#233;voquer la situation actuelle. Gramsci se penche sur la question de la crise m&#233;diatique en lien avec la crise politique. Ou comment la &#171; crise d'h&#233;g&#233;monie &#187; que traverse l'Italie dans l'entre-deux guerres &#8211; contestation ouvri&#232;re, mont&#233;e du fascisme &#8211; s'articule avec des bouleversements dans le syst&#232;me m&#233;diatique, confront&#233;s &#224; une d&#233;fiance sans pr&#233;c&#233;dent.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/br&gt;Effectivement, ce qui est int&#233;ressant chez Gramsci c'est qu'il ne voit jamais le syst&#232;me de domination comme une r&#233;alit&#233; monolithique contre laquelle il serait vain de lutter. Il met toujours en lumi&#232;re les failles, les luttes, les contradictions, les crises, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout en soulignant comme on vient de le rappeler les effets n&#233;gatifs de la presse dominante destin&#233;e aux subalternes, pour Gramsci le public populaire n'est pas dupe de tout cela, et peut recevoir avec une certaine distance critique le contenu id&#233;ologique auquel il est expos&#233;. On sait d'ailleurs que Gramsci a beaucoup influenc&#233; les travaux de pionniers des &#171; Cultural studies &#187; comme Stuart Hall ou Richard Hoggart, qui ont montr&#233; que les publics populaires ne pouvaient pas &#234;tre vus comme de simples r&#233;cepteurs passifs manipul&#233;s par les m&#233;dias dominants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ses yeux, le fait que les masses subalternes manifestent de plus en plus de d&#233;fiance envers les m&#233;dias traditionnels est &#8211; tout comme leur d&#233;tachement du syst&#232;me de repr&#233;sentation politique &#8211; le signe d'une crise de l'h&#233;g&#233;monie des classes dominantes. Et cette crise peut s'accompagner de l'apparition de nouveaux outils m&#233;diatiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, Gramsci est attentif aux effets politiques de la radio dans les ann&#233;es 1920 et 1930, et il analyse en particulier son utilisation par le r&#233;gime fasciste, sachant que le fascisme s'efforce pr&#233;cis&#233;ment de cr&#233;er une nouvelle h&#233;g&#233;monie des classes dominantes alors que la forme classique de l'h&#233;g&#233;monie bourgeoise (le r&#233;gime parlementaire et le lib&#233;ralisme) a connu une crise aigu&#235; apr&#232;s la Premi&#232;re Guerre mondiale. En jouant de la peur et de l'&#233;motion, la radio permet plus facilement que la presse de &#171; &lt;i&gt;provoquer soudainement des explosions fictives de panique ou d'enthousiasme qui permettent d'atteindre des objectifs donn&#233;s, &#233;lectoraux, par exemple&lt;/i&gt; &#187; (C7, &#167;103, p. 242).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus g&#233;n&#233;ralement, pour Gramsci, &#171; &lt;i&gt;la communication parl&#233;e est un moyen de diffusion id&#233;ologique qui a une rapidit&#233;, un champ d'action et une simultan&#233;it&#233; &#233;motive infiniment plus vaste que la communication &#233;crite (le th&#233;&#226;tre, le cin&#233;matographe et la radio, avec la diffusion par haut-parleurs sur les places, battent toutes les formes de communication &#233;crite, du livre &#224; la revue, au journal, au journal mural) &#8211; mais en surface, non en profondeur&lt;/i&gt; &#187; (C16, &#167;21, p. 239).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les nouvelles techniques de communication favorisent donc la diffusion simultan&#233;e de son id&#233;ologie par un r&#233;gime centralis&#233; comme le fascisme. Mais la crise des m&#233;dias traditionnels (la presse &#233;crite dans ce cas) n'implique pas pour autant qu'ils soient d&#233;pass&#233;s : ils restent au contraire les moyens par lesquels une conviction plus stable et profonde peut &#234;tre gagn&#233;e, m&#234;me si cela demande plus de temps et touchera un public moins large que les m&#233;dias oraux. Par ailleurs, et c'est d&#233;cisif pour un dirigeant r&#233;volutionnaire comme Gramsci, ils peuvent plus facilement &#234;tre utilis&#233;s par les opposants au r&#233;gime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait &#233;tablir une comparaison avec la situation contemporaine. D'une mani&#232;re analogue avec les ann&#233;es 1930, on &#224; d'un c&#244;t&#233; la d&#233;fiance des masses populaires envers les m&#233;dias dominants (presse, t&#233;l&#233;vision, etc.), et de l'autre l'apparition de nouvelles techniques de communication (r&#233;seaux sociaux, boucles Whatsapp, etc.). Les deux se conjuguent et conduisent &#224; la diffusion &#224; tr&#232;s larges &#233;chelles de divers types de discours complotistes, qui dans le meilleur des cas sont des critiques &#171; anti-syst&#232;me &#187; inad&#233;quates, d'autres fois sont des th&#233;ories compl&#232;tement d&#233;lirantes, et souvent sont une forme nouvelle prise par l'antis&#233;mitisme ou le racisme. De tels discours peuvent &#234;tre instrumentalis&#233;s voire directement mis en circulation par l'extr&#234;me-droite, qu'elle soit au pouvoir ou non : pensons &#224; l'usage de Twitter par Trump, ou des boucles Whatsapp par les partisans de Bolsonaro.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais l'analogie avec l'analyse gramscienne des m&#233;dias dans les ann&#233;es 1930 est limit&#233;e. Car c'&#233;tait en raison de la simultan&#233;it&#233; de la r&#233;ception par les masses d'un message identique &#233;mis par le r&#233;gime que la radio servait le fascisme. Alors que c'est la prolif&#233;ration de diff&#233;rents discours (en particulier complotistes), et leur diffusion moins centralis&#233;e que capillaire (transmission par une multiplicit&#233; de comptes, de boucles, etc.), qui est aujourd'hui le signe de la crise d'h&#233;g&#233;monie. Ainsi, les nouvelles formes de communication comme les r&#233;seaux sociaux (mais aussi Youtube, les podcasts, etc.) constituent un terrain que les individus et organisations qui luttent contre l'exploitation et les oppressions peuvent beaucoup plus facilement investir que la radio &#224; l'&#233;poque de Gramsci (ou la t&#233;l&#233;vision aujourd'hui).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/br&gt;&lt;strong&gt;Pour revenir sur les usages (et m&#233;susages) de la pens&#233;e de Gramsci ces derni&#232;res ann&#233;es, il est &#233;tonnant de voir que des personnalit&#233;s politiques des tous horizons politiques revendiquent l'h&#233;ritage du th&#233;oricien communiste. En lui pr&#234;tant l'id&#233;e que, pour conqu&#233;rir le pouvoir, il faudrait gagner le consentement des classes populaires &#8211; y compris en investissant au maximum les grands m&#233;dias et les plateaux t&#233;l&#233;vis&#233;s. Que vous inspirent ces interpr&#233;tations ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/br&gt;Il est fr&#233;quent que des intellectuels, et des hommes et femmes politiques se revendiquent de Gramsci. Aurore Berg&#233; et d'autres l'ont fait tr&#232;s r&#233;cemment, pour d&#233;fendre Jean-Michel Blanquer, et qualifier les personnes qui le critiquent de fascistes... Le plus souvent, c'est &#224; propos de la &#171; bataille des id&#233;es &#187; que l'on cite le nom de Gramsci : l'extr&#234;me-droite le fait depuis au moins les ann&#233;es 1970 (Alain de Benoist), et Marion Mar&#233;chal-Le Pen l'a fait &#224; nouveau en 2018 pour justifier la fondation de son &#171; acad&#233;mie politique &#187;. Il suffit de rappeler que Gramsci &#233;tait un r&#233;volutionnaire communiste pour comprendre que si l'extr&#234;me droite ou l'extr&#234;me centre le citent, c'est d'abord pour cr&#233;er de la confusion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres emprunts sont &#233;videmment plus l&#233;gitimes, comme le petit livre de Fran&#231;ois Ruffin, &lt;a href=&#034;https://www.fakirpresse.info/boutique/les-livres/15-remporter-la-bataille-des-idees.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;&#171; Remporter la bataille des id&#233;es &#187;. Entretien [fictif] avec Antonio Gramsci&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;. Mais si l'on peut parler de &#171; bataille des id&#233;es &#187; en r&#233;f&#233;rence &#224; Gramsci&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La &#171; bataille des id&#233;es &#187; est d'ailleurs le nom de l'une des rubriques de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, il faut pr&#233;ciser que cette bataille n'est que l'une des multiples dimensions de la lutte des classes pour l'h&#233;g&#233;monie, dont il ne faut pas la couper.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Gramsci, la lutte d'h&#233;g&#233;monie et la guerre de position consistent &#224; accro&#238;tre autant que possible l'autonomie et la capacit&#233; d'agir collective des classes subalternes, ce qui implique &#224; la fois d'intensifier et de coordonner leurs luttes (&#233;conomiques et politiques), et de construire des organisations qui d&#233;fendent leurs int&#233;r&#234;ts (associations populaires, syndicats, partis anticapitalistes, etc.), jusqu'&#224; ce qu'ils soient en mesure du diriger la soci&#233;t&#233; dans son ensemble. C'est dans cette perspective qu'il faut cr&#233;er des m&#233;dias autonomes et li&#233;s &#233;troitement &#224; un public subalterne et/ou militant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gramsci ne consid&#232;rerait donc pas qu'il faille &#171; mener la bataille des id&#233;es &#187; principalement en d&#233;battant sur le terrain des m&#233;dias dominants : seuls les repr&#233;sentants des classes dominantes peuvent se contenter de ce terrain, pr&#233;cis&#233;ment car il les favorise tr&#232;s largement, tout comme &#8211; et les deux sont li&#233;es &#8211; ils peuvent se contenter du terrain &#233;lectoral. D'ailleurs, la question se posait diff&#233;remment &#224; l'&#233;poque de Gramsci lui-m&#234;me, puisque les possibilit&#233;s d'exprimer des id&#233;es communistes dans la presse bourgeoise &#233;taient presque nulles &#224; son &#233;poque (m&#234;me avant le fascisme).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/br&gt;&lt;strong&gt;&#192; ce propos, dans une &lt;a href=&#034;https://www.arretsurimages.net/emissions/arret-sur-images/la-gauche-sur-les-chaines-dinfo-on-se-place-en-position-de-combat&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#233;mission r&#233;cente&lt;/a&gt; d'Arr&#234;t sur Images, l'eurod&#233;put&#233;e Aurore Lalucq affirmait ceci :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;La gauche gagnerait au lieu de critiquer en permanence le business-model des plateaux t&#233;l&#233;s, les journalistes, etc., &lt;strong&gt;&#224; r&#233;fl&#233;chir &#224; une strat&#233;gie de bataille culturelle&lt;/strong&gt; [&#8230;] Ayons une strat&#233;gie &#224; la Gramsci comme le fait le Rassemblement national, comme le fait &lt;i&gt;Valeurs Actuelles&lt;/i&gt;. Moi j'aimerais qu'on ait partout, sur les plateaux t&#233;l&#233;, des gens aussi structur&#233;s id&#233;ologiquement que les jeunes de &lt;i&gt;Valeurs Actuelles&lt;/i&gt;, qui bossent leurs plateaux t&#233;l&#233; et qui pr&#233;sentent bien [&#8230;] Quand je vois Jean-Yves Le Gallou &#234;tre en capacit&#233; de faire des notes, douze points pour faire du &#171; Gramsci technologique &#187;, quand est-ce qu'on a une note comme &#231;a &#224; gauche, quand est-ce qu'on fait du &#171; Gramsci technologique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jean-Yves Le Gallou, ancien cadre du FN et du MNR de Bruno M&#233;gret, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Les forces de gauche devraient-elles s'inspirer des strat&#233;gies m&#233;diatiques de l'extr&#234;me droite pour lui disputer le terrain des m&#233;dias ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/br&gt;Il est ind&#233;niable que les courants politiques et intellectuels au service des exploit&#233;-e-s et des opprim&#233;-e-s doivent avoir une strat&#233;gie m&#233;diatique. Et cela signifie en particulier r&#233;fl&#233;chir collectivement (d&#233;j&#224; au sein des organisations existantes, mais si possible plus largement) &#224; la mani&#232;re d'intervenir le plus efficacement dans les m&#233;dias pour diffuser un message politique. Ces propos d'Aurore Lalucq semblent cependant occulter &#8211; m&#234;me si elle ne le fait pas toujours dans cette &#233;mission &#8211; un fait fondamental, que Gramsci, parmi bien d'autres, a mis en lumi&#232;re : le fait que le terrain et la forme m&#233;diatiques ne sont pas neutres. Une fois que l'on a dit cela, il reste &#233;videmment &#224; d&#233;terminer selon quelles modalit&#233;s et quels m&#233;canismes pr&#233;cis les m&#233;dias favorisent les classes dominantes &#8211; t&#226;che que r&#233;alise notamment Acrimed &#8211; et le faire pour les diff&#233;rents m&#233;dias, afin de contrer le mieux possible ces m&#233;canismes. Mais le constat g&#233;n&#233;ral de la non-neutralit&#233; des m&#233;dias suffit &#224; comprendre que les forces progressistes ne sont pas dans une situation sym&#233;trique par rapport aux forces pro-capitalistes, r&#233;actionnaires ou racistes, et que l'on ne saurait donc simplement les imiter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, l'id&#233;e qu'il faudrait faire du &#171; gramscisme technologique &#187; demande &#224; &#234;tre pr&#233;cis&#233;e. Elle a &#233;t&#233; utilis&#233;e &#224; l'origine par l'essayiste d'extr&#234;me droite Jean-Yves Le Gallou pour affirmer l'importance d'Internet pour la fameuse bataille des id&#233;es men&#233;e par l'extr&#234;me droite, au pr&#233;texte que les m&#233;dias traditionnels lui seraient hostiles. Cette justification est &#233;videmment fausse, et ne fait que r&#233;p&#233;ter la complainte de l'extr&#234;me droite &#171; victime du syst&#232;me &#187; et exclue des m&#233;dias. Mais l&#224; o&#249; Le Gallou a raison, c'est qu'Internet offre aux discours fascisants, racistes, sexistes, homophobes, etc. la possibilit&#233; de s'exprimer, et de se d&#233;velopper, &#171; sans filtre &#187; et sans cons&#233;quence. Or il serait bien &#233;videmment absurde pour une politique &#233;mancipatrice de chercher &#224; se r&#233;approprier les formes d'expression de l'extr&#234;me droite sur Internet (commentaires d&#233;lirants, trolls haineux, discours complotistes, etc.) pour leur donner un contenu &#171; de gauche &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche, d'autres formes, comme les podcasts, sont bien plus adapt&#233;es &#224; un discours progressiste et construit. De m&#234;me, les cha&#238;nes Youtube politiques de gauche rencontrent un certain succ&#232;s, ce qui semble, aujourd'hui, &#234;tre moins &#234;tre le cas de celles d'extr&#234;me droite (celle d'Alain Soral, autrefois tr&#232;s suivie, a m&#234;me &#233;t&#233; supprim&#233;e en juillet 2020). Quant &#224; l'espace d'expression directe que constituent les r&#233;seaux sociaux, il est &#233;galement favorable &#224; des discours progressistes spontan&#233;s &#8211; d'&#233;mancipation (pensons au mouvement #MeToo) et de lutte (comme dans le cas des Gilets jaunes en France ; mais aussi avec les r&#233;volutions du Printemps arabe par exemple). &#171; La gauche &#187; (politique, syndicale, associative, intellectuelle, etc.) doit s'en faire le relai et les soutenir, sans &#233;videmment renoncer &#224; s'opposer &#224; certains aspects lorsqu'il y a lieu, par exemple en luttant contre les &#233;l&#233;ments d'extr&#234;me droite qui ont tent&#233; de r&#233;cup&#233;rer le mouvement des Gilets jaunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/br&gt;&lt;strong&gt;Quelles sont les pistes propos&#233;es par Gramsci pour mener la lutte h&#233;g&#233;monique sur le terrain m&#233;diatique ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/br&gt;Pour Gramsci, il faut d&#233;velopper, en lien avec les organisations progressistes (associations culturelles, syndicats et, surtout, parti r&#233;volutionnaire), des m&#233;dias qui servent l'autonomie (politique et intellectuelle) du prol&#233;tariat et des subalternes en g&#233;n&#233;ral, pour leur permettre, &#224; terme, d'&#233;tablir une nouvelle h&#233;g&#233;monie et de renverser le syst&#232;me capitaliste. Ces m&#233;dias doivent exprimer les situations d'exploitation et de domination que vivent les subalternes, faire &#233;cho &#224; leurs luttes, diffuser une conception du monde (le marxisme) leur permettant de mieux comprendre la soci&#233;t&#233; et leur offrir des perspectives d'actions communes. Ce sont de tels journaux (l'&lt;i&gt;Ordine nuovo&lt;/i&gt; et l'&lt;i&gt;Unit&#224;&lt;/i&gt;) que Gramsci a fond&#233;s et dirig&#233;s au cours de sa vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le Cahier 24, &#171; &lt;i&gt;petit manuel de journalisme&lt;/i&gt; &#187; comme dit Tosel, Gramsci parle de &#171; &lt;i&gt;journalisme int&#233;gral&lt;/i&gt; &#187; (Cahier 24, &#167;1, p. 285) pour d&#233;signer un journalisme qui ne cherche pas uniquement &#224; r&#233;pondre aux besoins pr&#233;alables du public (m&#234;me ses besoins d'une information de qualit&#233;), mais qui veut &#171; cr&#233;er &#187; son public c'est-&#224;-dire transformer ses lecteurs. Dans ce cahier, Gramsci r&#233;fl&#233;chit par exemple &#224; une revue capable d'&#233;lever le niveau culturel et d'&#233;duquer &#224; des analyses et conceptions socio-politiques complexes un public de militants communistes actifs, afin qu'ils puissent transmettre &#224; leur tour ces &#233;l&#233;ments et guider les luttes collectives des autres subalternes, c'est-&#224;-dire jouer le r&#244;le d'intellectuels organiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien qu'une telle revue ait un objectif de formation, il ne sera pas unilat&#233;ral : la r&#233;daction devra elle-m&#234;me apprendre de son public, afin pr&#233;cis&#233;ment de lui &#234;tre plus utile, tout comme Gramsci et les autres membres de la r&#233;daction de l'&lt;i&gt;Ordine nuovo&lt;/i&gt;, en 1919 et 1920, avaient &#233;labor&#233; leurs conceptions en lien avec les ouvriers des conseils d'usine, &#224; l'&#233;cole de la lutte. L'objectif est par ailleurs que le public initial d'une telle revue, d'abord restreint, s'&#233;largisse peu &#224; peu. Et, plus g&#233;n&#233;ralement, l'horizon ultime du journalisme int&#233;gral de Gramsci est que l'&#233;cart culturel entre les r&#233;dacteurs et le lectorat disparaisse, tout comme dans la soci&#233;t&#233; dans son ensemble l'&#233;cart entre dirigeants et dirig&#233;s devrait &#234;tre aboli.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; plus court terme, il s'agit pour Gramsci de cr&#233;er diff&#233;rents m&#233;dias autonomes (journaux, revues), toujours de qualit&#233; m&#234;me si certains seront plus exigeants et d'autres plus accessibles. Ces m&#233;dias seront li&#233;s aux organisations ouvri&#232;res et subalternes et, en d&#233;finitive, au parti communiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, ses conceptions sont li&#233;es &#224; son &#233;poque, et elles ne peuvent &#234;tre plaqu&#233;es sur la n&#244;tre. Les possibilit&#233;s de s'exprimer dans certains m&#233;dias dominants, pour limit&#233;es qu'elles soient, sont bien plus larges de nos jours &#8211; cela d'ailleurs davantage dans la presse qu'&#224; la radio ou &#224; la t&#233;l&#233;vision. Il est donc n&#233;cessaire d'intervenir strat&#233;giquement sur le terrain des m&#233;dias dominants pour y exprimer des id&#233;es critiques, subversives ou r&#233;volutionnaires, lorsque l'occasion s'en pr&#233;sente et que cela est &#224; m&#234;me de faire &#233;voluer favorablement les rapports de forces politico-id&#233;ologiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De plus, on peut revendiquer publiquement nombre de mesures pour rendre les m&#233;dias dominants moins biais&#233;s politiquement (&#233;galit&#233; du temps de parole, parit&#233; des positions politiques repr&#233;sent&#233;es, parit&#233; des genres des invit&#233;s, exclusion des chroniqueurs racistes &#224; la Zemmour, neutralit&#233; des pr&#233;sentateurs, interdiction des publicit&#233;s sexistes, etc.) c'est-&#224;-dire modifier en partie le terrain de la lutte id&#233;ologique. Et l'on peut &#233;galement &#233;mettre des revendications plus radicales (expropriation des m&#233;dias aux mains des capitalistes ; abolition de la publicit&#233; en g&#233;n&#233;ral, etc.) qui, m&#234;me si elles ne pourraient pas &#234;tre satisfaites sans bouleversement politique majeur, mettent en lumi&#232;re les liens entre les m&#233;dias et le capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre diff&#233;rence entre notre &#233;poque et celle de Gramsci est que l'on sait aujourd'hui &#224; quel point l'instrumentalisation des m&#233;dias par les forces politiques (les premiers &#233;tant vus comme des courroies de transmission ou des &#171; organes &#187; des secondes), a pos&#233; probl&#232;me pour le mouvement ouvrier, en particulier dans le cas des partis communistes stalinis&#233;s. S'il est n&#233;cessaire d'&#233;tablir un lien &#233;troit entre organisations et m&#233;dias &#339;uvrant &#224; l'&#233;mancipation des subalternes, ce lien doit &#234;tre souple et dialectique, et les m&#233;dias doivent conserver une autonomie relative et ne pas sacrifier la qualit&#233; et la rigueur intellectuelles aux prises de parti ; cela est en accord avec l'esprit des r&#233;flexions de Gramsci, mais lui-m&#234;me n'a pas pu prendre en son temps toute la mesure du danger pos&#233; par l'autoritarisme stalinien. Du reste, il n'y a pas en France, &#224; l'heure actuelle, de parti r&#233;volutionnaire qui serait capable de constituer le centre de gravit&#233; des organisations et des m&#233;dias subalternes (comme pouvait pr&#233;tendre l'&#234;tre le PCd'I de Gramsci) : construire un tel parti r&#233;volutionnaire de masse, dynamique et d&#233;mocratique, reste une t&#226;che &#224; accomplir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/br&gt;Propos recueillis par &lt;strong&gt;Fr&#233;d&#233;ric Lemaire&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le PCd'I se renomme PCI (Partito comunista italiano) en 1943.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Je renvoie &#224; l'&#233;dition fran&#231;aise Gallimard des &lt;i&gt;Cahiers de prison&lt;/i&gt; (1978-1996). J'indique le num&#233;ro du cahier (C), le num&#233;ro de la note (&#167;) puis la pagination dans le volume concern&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pour employer une expression souvent attribu&#233;e &#224; Gramsci, mais qui vient en r&#233;alit&#233; de son ancien camarade et de son successeur &#224; la t&#234;te du PCd'I (1926-1964), Palmiro Togliatti (1893-1964).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sur ce sujet, lire &lt;a href=&#034;https://www.acrimed.org/Chaines-d-info-l-extreme-droite-en-croisiere&#034;&gt;&#171; Cha&#238;nes d'info : l'extr&#234;me droite en croisi&#232;re &#187;&lt;/a&gt; sur le site d'Acrimed.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La &#171; bataille des id&#233;es &#187; est d'ailleurs le nom de l'une des rubriques de l'&lt;i&gt;Ordine nuovo&lt;/i&gt;, journal fond&#233; par Gramsci.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jean-Yves Le Gallou, ancien cadre du FN et du MNR de Bruno M&#233;gret, th&#233;orisait en 2008 un &#171; cyberactivisme &#187; d'extr&#234;me droite en 2008 dans un texte intitul&#233; : &lt;a href=&#034;https://archives.polemia.com/article.php?id=1763&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; Douze th&#232;ses pour un gramscisme technologique &#187;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
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