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	<title>Acrimed | Action Critique M&#233;dias</title>
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	<description>Action-CRItique-MEDias [Acrimed] est un Observatoire des m&#233;dias. Acrimed intervient publiquement pour mettre en question la marchandisation de l'information, de la culture et du divertissement. Acrimed rel&#232;ve &#233;galement les d&#233;rives du journalisme quand il est assujetti aux pouvoirs politiques et financiers et quand il v&#233;hicule le pr&#234;t-&#224;-penser de la soci&#233;t&#233; de march&#233;.</description>
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		<title>Acrimed | Action Critique M&#233;dias</title>
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		<title>La fait-diversion de l'actualit&#233;</title>
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		<dc:date>2018-11-15T05:30:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>G&#233;rard Noiriel</dc:creator>


		<dc:subject>Faits divers</dc:subject>
		<dc:subject>Lire - &#233;couter - voir</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Un extrait d'&#171; Une histoire populaire de la France &#187;, G&#233;rard Noiriel, Agone, 2018.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.acrimed.org/-Des-livres-presentations-et-extraits-" rel="directory"&gt;Des livres : pr&#233;sentations et extraits&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.acrimed.org/+-Lire-ecouter-voir-+" rel="tag"&gt;Lire - &#233;couter - voir&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.acrimed.org/local/cache-vignettes/L100xH150/arton5820-0aef8.png?1776732232' class='spip_logo spip_logo_right' width='100' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Avec l'autorisation de sa maison d'&#233;dition Agone, que nous remercions, nous reproduisons ci-dessous un sous-chapitre du livre de G&#233;rard Noiriel, &lt;i&gt;Une histoire populaire de la France&lt;/i&gt;, paru en septembre 2018. Ce chapitre&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;pp. 382-390&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, d&#233;di&#233; &#224; la &#171; fait-diversion &#187; de l'actualit&#233;, figure parmi bien d'autres extraits abordant la question des m&#233;dias : l'apparition des intellectuels m&#233;diatiques r&#233;actionnaires dans les ann&#233;es 1980, le retour en force des faits divers &#224; la t&#233;l&#233;vision au cours de la m&#234;me d&#233;cennie, la transformation de la politique comme un spectacle m&#233;diatique, le r&#244;le des m&#233;dias dans l'apparition du &#171; ph&#233;nom&#232;ne Jean-Marie Le Pen &#187;, l'impact du traitement m&#233;diatique actuel des faits divers li&#233;s &#224; l'ins&#233;curit&#233; et &#224; l'immigration sur la d&#233;mocratie fran&#231;aise, etc. (Acrimed)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;L'une des cons&#233;quences majeures de la scolarisation g&#233;n&#233;ralis&#233;e fut d'immerger les classes populaires dans l'univers de la communication &#233;crite, jusque-l&#224; r&#233;serv&#233;e aux classes privil&#233;gi&#233;es. Ce ph&#233;nom&#232;ne se traduisit dans la vie quotidienne par l'augmentation faramineuse du trafic postal. Les Fran&#231;ais &#233;crivaient en moyenne quarante lettres par personne et par an en 1914, contre cinq en 1860. Mais la cons&#233;quence majeure fut la naissance de ce que Marc Angenot a appel&#233; la &#171; r&#233;volution du journal &#187;. Celle-ci avait commenc&#233; avant l'av&#232;nement de la IIIe R&#233;publique puisque cent quarante journaux avaient &#233;t&#233; cr&#233;&#233;s dans les derni&#232;res ann&#233;es du Second Empire. N&#233;anmoins la loi du 27 juillet 1881 sur la libert&#233; de la presse fut un v&#233;ritable tournant. Des ann&#233;es 1880 jusqu'aux ann&#233;es 1910, le nombre des exemplaires de journaux vendus chaque jour passa d'un million et demi &#224; dix millions, pour une population de vingt millions d'adultes. En 1914, il existait 80 quotidiens rien qu'&#224; Paris et 242 en province.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fa&#231;on dont le rapporteur de la loi sur la libert&#233; de la presse pr&#233;senta son projet devant les s&#233;nateurs, le 18 juin 1881, illustra parfaitement la conception r&#233;publicaine de la d&#233;mocratie : &lt;i&gt;&#171; La presse, et surtout la presse &#224; bon march&#233;, cette parole pr&#233;sente &#224; la fois partout et &#224; la m&#234;me heure, gr&#226;ce &#224; la vapeur et &#224; l'&#233;lectricit&#233;, peut seule tenir la France tout enti&#232;re assembl&#233;e comme sur une place publique et la mettre, homme par homme, et jour par jour, dans la confidence de tous les &#233;v&#233;nements et au courant de toutes les questions. &#187;&lt;/i&gt; Ce discours rappelait &#233;trangement les propos que Malesherbes avait tenus un si&#232;cle plus t&#244;t pour d&#233;fendre l'espace public des Lumi&#232;res, sauf que d&#233;sormais toutes les classes de la soci&#233;t&#233; &#233;taient concern&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les progr&#232;s de l'instruction jou&#232;rent un r&#244;le capital dans l'&#233;largissement consid&#233;rable du march&#233; de la presse. Pour capter le public populaire qui avait appris &#224; lire et &#224; &#233;crire dans les &#233;coles de Jules Ferry, les grands journaux durent se soumettre aux lois du march&#233; en devenant des soci&#233;t&#233;s par actions. Il fallait en effet trouver des capitaux pour acqu&#233;rir de nouvelles machines, comme la linotype qui permettait une fabrication compl&#232;tement industrialis&#233;e, capable de composer six mille signes d'imprimerie par heure. Ces ressources financi&#232;res &#233;taient n&#233;cessaires aussi pour recruter les dizaines, voire m&#234;me les centaines de journalistes qui collaboraient d&#233;sormais &#224; la r&#233;daction de ces grands quotidiens. &#201;tant donn&#233; qu'ils &#233;taient diffus&#233;s sur tout le territoire national, il fallait &#233;galement investir pour multiplier les points de vente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La loi du 27 juillet 1881 eut donc pour effet imm&#233;diat d'intensifier la concurrence entre les journaux, en acc&#233;l&#233;rant brutalement leur concentration. En quelques d&#233;cennies, quatre grands quotidiens s'impos&#232;rent en France, parvenant &#224; drainer, &#224; eux seuls, la moiti&#233; de tous les lecteurs du pays. Cette domination renfor&#231;a encore un peu plus l'h&#233;g&#233;monie de Paris puisque plus des trois quarts des exemplaires imprim&#233;s chaque jour par les principaux titres parisiens &#233;taient diffus&#233;s en province gr&#226;ce aux dizaines de milliers de points de vente diss&#233;min&#233;s sur tout le territoire. Il faut n&#233;anmoins pr&#233;ciser que la libert&#233; de la presse eut aussi pour effet de multiplier le nombre des petits journaux. Ce fut une extraordinaire profusion de publications de tous formats, sur tous les sujets, depuis les collectionneurs de timbres jusqu'&#224; la mode f&#233;minine, en passant par la p&#234;che, le sport, etc. Cette prolif&#233;ration joua un r&#244;le essentiel dans l'&#233;panouissement de la vie publique fran&#231;aise. Les opinions politiques avaient &#233;t&#233; jusque-l&#224; v&#233;hicul&#233;es par des cercles de notables structur&#233;s par des liens d'interconnaissance. Les journaux permirent le d&#233;veloppement d'une communication &#224; distance, mise &#224; profit par ces r&#233;seaux politis&#233;s pour &#233;tendre leur influence, &#224; une &#233;poque o&#249; les partis, au sens moderne du terme, n'existaient pas. Clemenceau et ses amis fond&#232;rent un quotidien qu'ils appel&#232;rent &lt;i&gt;La Justice&lt;/i&gt; ; Jules Guesde, le chef de file du socialisme marxiste, lan&#231;a &lt;i&gt;L'&#201;galit&#233;&lt;/i&gt; ; &#201;douard Drumont diffusa sa propagande nationaliste et antis&#233;mite en cr&#233;ant &lt;i&gt;La Libre Parole&lt;/i&gt;, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les grands quotidiens parisiens jou&#232;rent un r&#244;le majeur dans l'enracinement du r&#233;gime r&#233;publicain, qu'ils soutenaient fermement parce qu'ils avaient tous grandement b&#233;n&#233;fici&#233; de sa l&#233;gislation lib&#233;rale. Bien qu'ils aient tenu &#224; se pr&#233;senter comme neutres, pour ne pas s'ali&#233;ner une partie de leurs lecteurs-&#233;lecteurs, ces journaux de masse entretenaient des liens &#233;troits avec le pouvoir. Le meilleur exemple est assur&#233;ment celui de Jean Dupuy, directeur du &lt;i&gt;Petit Parisien&lt;/i&gt;, le quotidien qui se vantait d&#232;s avant 1914 d'avoir &lt;i&gt;&#171; le plus fort tirage des journaux du monde entier &#187;&lt;/i&gt; et dont la diffusion d&#233;passa les deux millions d'exemplaires &#224; la fin de la Premi&#232;re Guerre mondiale. Dupuy prit aussi des actions dans le capital des autres grands quotidiens comme &lt;i&gt;Le Temps, Le Matin&lt;/i&gt; et m&#234;me &lt;i&gt;L'Humanit&#233;&lt;/i&gt; fond&#233;e par les socialistes. Ce statut de grand patron de presse ne l'emp&#234;cha pas d'exercer des mandats politiques. S&#233;nateur des Hautes-Pyr&#233;n&#233;es, il fut plusieurs fois ministre dans les d&#233;cennies suivantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces grands quotidiens occupaient le p&#244;le dominant dans le champ journalistique. Ils jou&#232;rent un r&#244;le essentiel dans le processus qui aboutit &#224; hi&#233;rarchiser les informations, &#224; distinguer ce qui &#233;tait &#171; important &#187; et &#171; secondaire &#187;, ce qu'il fallait retenir pour nourrir &#171; l'actualit&#233; &#187; du jour et ce qu'il fallait laisser dans l'ombre. Les journaux militants repr&#233;sentaient le p&#244;le domin&#233; car le nombre de leurs lecteurs &#233;tait beaucoup plus r&#233;duit. N&#233;anmoins, comme nous le verrons, dans certaines circonstances, ils pouvaient influer sur la d&#233;finition de l'actualit&#233; en imposant leur propre agenda.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La naissance de la presse de masse fut aussi un moment fondamental pour la professionnalisation du m&#233;tier de ceux qu'on n'appelait plus d&#233;sormais des &#171; publicistes &#187; mais des &#171; journalistes &#187;. Alors qu'auparavant, des notables &#233;clair&#233;s comme Guizot pouvaient conjuguer les comp&#233;tences du publiciste, du savant et du politicien, chacune de ces fonctions fut exerc&#233;e, d&#233;sormais, par des professionnels qui vivaient de leur travail et non plus des rentes que leur procuraient leurs propri&#233;t&#233;s. Comme on l'a vu plus haut, le pouvoir r&#233;publicain justifia son projet de loi sur la libert&#233; de la presse par des arguments d'ordre civique. Gr&#226;ce &#224; la lecture des journaux, les citoyens pourraient &#234;tre inform&#233;s et participer &#224; la vie publique en connaissance de cause. Les &#233;lites appliqu&#232;rent alors au peuple tout entier les principes qui, &#224; l'&#233;poque des Lumi&#232;res, avaient permis &#224; la bourgeoisie cultiv&#233;e de se constituer en &#171; opinion publique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fid&#232;les &#224; cet id&#233;al, les journaux de masse accord&#232;rent une grande place aux &#233;v&#233;nements politiques. C'est &#224; cette &#233;poque que le journalisme d'opinion c&#233;da la place au journalisme d'information. Les progr&#232;s de la science ayant confort&#233; les r&#233;publicains dans leurs croyances positivistes, le culte du fait vrai s'imposa dans les salles de r&#233;daction. L'enqu&#234;te et le recoupement des sources devinrent des normes fondamentales de la d&#233;ontologie de cette profession. Toutefois, ces r&#232;gles rationnelles, scientifiques, se heurt&#232;rent &#224; une r&#233;alit&#233; sociologique : comment faire pour int&#233;resser chaque jour les classes populaires aux questions abstraites et compliqu&#233;es que les &#233;lus du peuple avaient pour mission de r&#233;soudre ? Pour les journalistes de la grande presse, il ne s'agissait pas d'un probl&#232;me p&#233;dagogique mais avant tout d'un probl&#232;me &#233;conomique, absolument vital pour leur survie &#233;tant donn&#233; la concurrence acharn&#233;e que se livraient d&#233;sormais les grandes entreprises de presse. Non seulement il fallait capter de nouveaux lecteurs, mais il fallait aussi attirer les publicitaires. Comme l'a montr&#233; J&#252;rgen Habermas, c'est &#224; la fin du xixe si&#232;cle que le mot &#171; publicit&#233; &#187; changea de sens. Alors que jusque-l&#224; il &#233;voquait surtout le processus consistant &#224; rendre publiques les d&#233;cisions du gouvernement, les capitalistes s'empar&#232;rent du terme pour d&#233;signer l'activit&#233; consistant &#224; promouvoir des marchandises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les publicistes devenus journalistes s'adapt&#232;rent &#224; ces nouvelles contraintes de fa&#231;on pragmatique, les yeux riv&#233;s sur les chiffres de vente, en retenant les recettes qui &#171; marchaient &#187; le mieux. Depuis l'Ancien R&#233;gime, les &#171; canards &#187; &#233;taient tr&#232;s pris&#233;s dans les milieux populaires car ils racontaient des histoires extraordinaires, &#224; la fois merveilleuses et horribles, exploitant la cr&#233;dulit&#233; du public. Comme on l'a vu dans le chapitre 7, d&#232;s la monarchie de Juillet, les journaux avaient exploit&#233; ce genre de ressources en mettant au point la rubrique des faits divers qui fournit ses mat&#233;riaux &#224; la premi&#232;re litt&#233;rature sociale. Les grands quotidiens fond&#233;s &#224; la fin du XIXe si&#232;cle reprirent &#224; leur compte cette recette. Les catastrophes, les crimes, les proc&#232;s, occup&#232;rent une place de plus en plus importante dans l'actualit&#233;. Cependant, ce ne fut pas suffisant pour int&#233;resser les classes populaires &#224; des questions politiques abstraites et &#233;loign&#233;es de leur vie quotidienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour r&#233;soudre ce probl&#232;me, les grands journaux appliqu&#232;rent alors les techniques du r&#233;cit de fait divers aux autres rubriques de l'actualit&#233;. Ce processus, qu'a &#233;tudi&#233; Dominique Kalifa, a jou&#233; un r&#244;le capital dans la mise au point d'un style proprement journalistique, combinant des &#233;l&#233;ments emprunt&#233;s &#224; la science (le fait vrai et v&#233;rifi&#233;) et des &#233;l&#233;ments emprunt&#233;s &#224; la litt&#233;rature. L'art du r&#233;cit, que Paul Ric&#339;ur a appel&#233; &#171; la mise en intrigue &#187;, fut un moyen de traduire les r&#233;alit&#233;s sociales et politiques dans un langage transformant les faits singuliers en g&#233;n&#233;ralit&#233;s et les entit&#233;s abstraites (comme les &#201;tats, les partis politiques, les classes sociales, etc.) en personnages s'agitant sur une sc&#232;ne. La structure des r&#233;cits criminels qui impliquent toujours des victimes, des agresseurs et des justiciers, fut alors mobilis&#233;e pour familiariser le grand public avec la politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est sur ce mod&#232;le que furent trait&#233;es d&#233;sormais les &#171; affaires &#187; r&#233;v&#233;lant la corruption des repr&#233;sentants du peuple. De m&#234;me, ceux qu'on appelait les &#171; fait-diversiers &#187; parce qu'ils faisaient, chaque soir, le tour des commissariats pour recueillir la mati&#232;re qui nourrirait leur rubrique du lendemain, devinrent des &#171; reporters &#187; envoy&#233;s &#171; sur le terrain &#187;, d&#232;s que des violences &#233;taient signal&#233;es. Le sommet de la pyramide fut occup&#233; par les &#171; correspondants de guerre &#187; charg&#233;s de pr&#233;senter au grand public les enjeux des crises internationales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &#171; mise en intrigue &#187; s'imposa dans la grande presse car elle permettait d'exploiter des dispositions que l'on trouve chez tous les &#234;tres humains et qu'Aristote avait d&#233;j&#224; constat&#233;es il y a 2 500 ans lorsqu'il avait voulu comprendre les raisons du succ&#232;s des trag&#233;dies grecques. Le public s'identifie aux personnages qui sont mis en sc&#232;ne devant ses yeux car il se dit que le drame qu'on lui pr&#233;sente pourrait lui arriver &#224; lui aussi. Toutefois, comme il sait que cela ne le concerne pas directement, il &#233;prouve finalement du plaisir &#224; &#234;tre lui-m&#234;me &#233;pargn&#233;. La mise en intrigue lui permet de d&#233;charger ses &#233;motions (c'est ce qu'Aristote appelait la &#171; catharsis &#187;). En exploitant cette ressource &#233;motionnelle, les journalistes apport&#232;rent une contribution d&#233;cisive &#224; la r&#233;solution du probl&#232;me qu'avaient rencontr&#233; les r&#233;publicains. Les techniques permettant l'identification du lecteur mises au point par la grande presse permirent en effet de combler le foss&#233; s&#233;parant les gouvernants et les gouvern&#233;s. Ce fut le moyen d'int&#233;resser &#171; ceux d'en bas &#187; &#224; des questions complexes, sur lesquelles ils n'avaient pas de prise. Le mot &#171; populaire &#187; prit alors un sens nouveau pour d&#233;signer les personnes, les causes, les &#339;uvres, les r&#233;cits capables de s&#233;duire le plus grand nombre, &#224; la mani&#232;re des collections de livres dites &#171; populaires &#187; depuis la monarchie de Juillet parce que leur bas prix permettait de toucher un public plus large sans que cela n'implique qu'elles soient particuli&#232;rement lues par les gens du peuple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les journalistes s'install&#232;rent ainsi dans la position du narrateur occupant une position imprenable. Ils ne s'adressaient pas &#224; un public universel, mais &#224; des lecteurs fran&#231;ais au nom desquels ils parlaient constamment. Comme l'a not&#233; Eugen Weber, &lt;i&gt;&#171; non seulement les journaux avaient permis &#224; l'usage du fran&#231;ais de se r&#233;pandre, mais de plus ils portaient un vocabulaire qui venait renforcer et en m&#234;me temps compl&#233;ter celui appris &#224; l'&#233;cole &#187;&lt;/i&gt;. La diffusion massive de la presse effa&#231;a peu &#224; peu les th&#232;mes traditionnels de discussion dans les campagnes. Weber ajoute qu'entre 1880 et 1910 &lt;i&gt;&#171; les journaux impos&#232;rent une fa&#231;on de lire universelle dans laquelle les particularismes locaux ne compt&#232;rent plus beaucoup &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il oublie n&#233;anmoins que cette universalisation fut puissamment servie par une mise en r&#233;cit qui fit du Fran&#231;ais le principal personnage de l'actualit&#233; gr&#226;ce &#224; un usage constant du &#171; nous &#187; national oppos&#233; &#224; des personnages incarnant les autres, principalement les &#233;trangers et les indig&#232;nes de l'empire colonial. L'usage de ce pronom personnel permit aux journalistes d'&#233;tablir une relation privil&#233;gi&#233;e avec leurs lecteurs en se conduisant comme les porte-parole des Fran&#231;ais. Ils justifi&#232;rent constamment ce statut en affirmant que si les citoyens achetaient leur journal, c'&#233;tait bien parce qu'ils se reconnaissaient dans ce qu'ils racontaient. Effectivement, on ne peut pas contester que les ouvriers, les paysans, les artisans qui lisaient ces grands quotidiens le faisaient librement. Mais la relation entre les journalistes et leurs lecteurs &#233;tait in&#233;gale, puisque seuls les premiers avaient acc&#232;s &#224; l'espace public o&#249; se fabriquaient l'agenda et les probl&#232;mes de l'actualit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La presse de masse contribua ainsi de mani&#232;re d&#233;cisive &#224; la production des st&#233;r&#233;otypes nationaux. La mise en intrigue du monde social transforma les individus r&#233;els en personnages d&#233;finis &#224; partir d'un seul crit&#232;re de leur identit&#233;. Dans le m&#234;me temps, la matrice du r&#233;cit criminel opposant constamment des victimes et des agresseurs eut pour effet d'alimenter ces ph&#233;nom&#232;nes qu'on appela plus tard la &#171; x&#233;nophobie &#187; ou le &#171; racisme &#187;. Comme l'a montr&#233; le philosophe Ludwig Wittgenstein, de nombreux mots sont reli&#233;s aux choses par un &#171; air de famille &#187;. Ce n'est pas le concept juridique d'&#233;tranger, en tant que non national, que le peuple int&#233;riorisa &#224; la fin du XIXe si&#232;cle, mais l'image famili&#232;re du personnage constamment oppos&#233;, dans les r&#233;cits journalistiques, au &#171; nous &#187; fran&#231;ais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dominique Kalifa a forg&#233; le n&#233;ologisme de &#171; fait-diversification &#187; de l'actualit&#233; pour caract&#233;riser les mutations que je viens d'&#233;voquer. Pierre Bourdieu a opt&#233;, quant &#224; lui, pour l'expression &#171; fait-diversion &#187;. Il est vrai que les connotations des deux termes ne sont pas les m&#234;mes. Le premier sous-entend que la mise en r&#233;cit a permis de diversifier les sujets plac&#233;s &#224; la une de l'actualit&#233;, alors que le second insiste sur l'id&#233;e que le privil&#232;ge accord&#233; aux faits divers a d&#233;tourn&#233; l'attention des citoyens des v&#233;ritables enjeux politiques. Les deux perspectives contiennent une part de v&#233;rit&#233;. Ceci dit, je ne partage pas la critique r&#233;currente que les intellectuels ont adress&#233;e &#224; ce qu'ils appellent aujourd'hui le &#171; storytelling &#187; (le nouveau nom donn&#233; &#224; la technique de transformation d'un probl&#232;me en histoire, ou de sa mise en intrigue). D&#232;s la fin du XIXe si&#232;cle, les &#233;lites r&#233;publicaines ont exprim&#233; leur d&#233;senchantement &#224; l'&#233;gard de la fonction civique de la grande presse en d&#233;non&#231;ant la place excessive accord&#233;e aux faits divers. Effectivement, la concurrence acharn&#233;e que se livraient les principaux quotidiens pour attirer de nouveaux lecteurs les poussait &#224; privil&#233;gier ce qu'on appelle aujourd'hui &#171; l'information-spectacle &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, les techniques invent&#233;es par la presse de masse avaient aussi des aspects positifs. La mise en intrigue de l'actualit&#233; a permis d'&#233;largir consid&#233;rablement l'univers des classes populaires. Elles ont eu ainsi la possibilit&#233; de se familiariser avec des r&#233;alit&#233;s qu'elles ignoraient compl&#232;tement auparavant. &#201;tant donn&#233; que la mobilisation des &#233;motions est aussi un moyen de communiquer des v&#233;rit&#233;s sur le monde social, ces ressources ont pu &#234;tre exploit&#233;es &#233;galement par des militants luttant contre les injustices et les in&#233;galit&#233;s, comme on le verra dans le prochain chapitre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;mocratisation de la vie politique, les r&#233;formes de l'&#233;cole et la libert&#233; de la presse ont donc jou&#233; un r&#244;le essentiel dans la &#171; nationalisation &#187; de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise. Ce terme ne signifie pas, &#233;videmment, que tous les Fran&#231;ais aient &#233;t&#233; fabriqu&#233;s dans le m&#234;me moule, qu'ils aient tous pens&#233; la m&#234;me chose, partag&#233; les m&#234;mes croyances. Il signifie seulement qu'&#224; partir des ann&#233;es 1880 ils ont tous &#233;t&#233; pris dans les liens d'interd&#233;pendance tiss&#233;s par l'&#201;tat. Pour prendre une m&#233;taphore linguistique, je dirais qu'ils ont tous utilis&#233; la m&#234;me langue pour nommer leurs diff&#233;rences.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;pp. 382-390&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
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