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Les limites du fact-checking (extrait de Comment s’informer de Sophie Eustache)

par Sophie Eustache,

Une fois n’est pas coutume, nous évoquons dans les colonnes d’Acrimed un ouvrage destiné à un public jeune. Dans Comment s’informer ?, Sophie Eustache propose, avec des termes simples mais sans simplisme, un tour d’horizon des coulisses des médias et de l’information.

Le livre fait une présentation de thématiques chères à la critique des médias : la circulation circulaire de l’information, les prétentions à l’« objectivité » et à la « liberté » de l’information, l’accaparement des médias par des industriels ou milliardaires, ou encore les conditions de travail des journalistes. Sont également évoquées des questions d’actualité : le rôle des algorithmes, les « pièges » de l’information gratuite ou la question des « fausses nouvelles ».

L’autrice puise ses références dans l’actualité, dans la sociologie critique (Patrick Champagne, Pierre Bourdieu) ou encore dans son propre travail de journaliste [1], et le propos est illustré par les dessins d’Élodie Perrotin. Nous reproduisons ci-dessous en tribune, avec l’accord de l’autrice, un extrait de ce livre qui revient sur le rôle du « fact-checking » et sur ses limites. (Acrimed)

En France, à la fin des années 2000, des rubriques de fact-checking sont apparues dans des journaux et des émissions françaises. Laurent Bigot, maître de conférences à l’école de journalisme de Tours, donne cette définition du fact-checking : « Le fact-checking, tel qu’il se présente de nos jours dans de nombreux médias en France — et partout dans le monde —, est une pratique journalistique qui consiste à vérifier la véracité de propos tenus par des responsables politiques ou d’autres personnalités publiques. »


Le fact-checking d’aujourd’hui


En 2008, une journaliste de Libération crée un blog intitulé « Désintox » sur le site Internet du journal. Le projet se définit comme une rubrique de fact-checking « aux basques des intox en tous genres qui polluent le débat public ». Face au succès rencontré, le blog devient une rubrique à part entière et intègre les colonnes du journal. En 2012, Désintox arrive à la télévision, dans l’émission 28 minutes, diffusée sur la chaîne Arte.

En 2009 apparaît aussi les Décodeurs. À l’origine simple blog sur le site du Monde, il devient une rubrique du site en 2014, dont le slogan est « Venez-en aux faits », et lance en 2017 l’outil Décodex qui vise à mesurer la fiabilité des sites web. L’outil fait polémique, car Le Décodex attribue des couleurs selon la fiabilité des sites, mais Le Monde n’étant pas un organe indépendant, il est à la fois juge et partie. Le Monde n’est pas neutre.

Le fact-checking moderne soulève de nombreuses questions et rencontre ce paradoxe. Ces médias qui mettent en vitrine le fact-checking sont en effet exposés à la publication d’infos non vérifiées et donc parfois fausses. Ces erreurs que commettent les médias ont plusieurs causes : courses à l’audience (les journaux veulent être les premiers à sortir l’info mais l’urgence n’est pas toujours compatible avec la rigueur et la vérification), concurrence mimétique (si le voisin a traité une info, il faut le faire aussi), réduction des effectifs, prédominance des sources officielles (un communiqué officiel, par exemple de la Préfecture ou du Gouvernement sont souvent repris comme étant fiables).

En 2018, Le Monde s’est fait avoir par une communication fausse du gouvernement ukrainien. Le 29 mai, le journal annonce en Une la mort du journaliste russe Arkadi Babtchenko alors qu’il s’agissait d’une mise en scène. Mais attention, Le Monde n’a pas essayé de manipuler, son erreur est sincère. Simplement, les journalistes auraient dû demander plus de preuves et ne pas seulement se baser sur la parole d’un gouvernement pour publier leur article. Cette fois encore, c’est l’urgence et les logiques de concurrence entre les journaux qui ont entraîné cette erreur.

C’est bien là les limites du fact-checking contemporain. Si les grands médias fact-check (vérifient), c’est avant tout les propos des autres, et non leurs propres colonnes.


Enquête de vérité


Dans cette « guerre » menée au nom de la vérité, contre les mensonges politiques, les rumeurs et les fake news, c’est sûrement Le Monde qui est allé le plus loin, en lançant en janvier 2017 le Décodex. Cet outil se base sur un algorithme et des données remplies par les journalistes du Monde, et prend la forme d’un plug-in (un logiciel) qui s’installe directement sur le navigateur Internet. Pour accompagner le lancement du Décodex, un petit article de présentation est publié sur la rubrique des Décodeurs, où est pris soin de définir les critères qui caractérisent une information : intérêt pour le public, factuelle, vérifiée.

Ces critères interrogent. Comment par exemple définir « l’intérêt pour le public » et de quel public parle-t-on ? Comment définir un fait, comment le séparer d’une analyse ou d’une opinion ? Jusqu’à quel point les journalistes peuvent-ils s’assurer de la « véracité d’un fait », de sa « vérité », quand depuis des milliers d’années, les philosophes se grattent la tête pour définir la « vérité » ? C’est parce qu’il semble ignorer ces questions, et parce qu’il affirme tendre vers l’objectivité et la neutralité, que Le Décodex suscite une vive polémique.

Pour y répondre, le chef des Décodeurs et journaliste du Monde à l’origine du Décodex, Samuel Laurent publie un article en mars 2017 intitulé « À l’heure de la "post vérité" se battre pour des faits » pour expliquer la démarche et la motivation du Décodex. Samuel Laurent définit ainsi ce qu’est un fait : « On peut toujours arguer de l’interprétation des faits, de leur sélection, etc. Il n’en reste pas moins que Donald Trump n’a pas gagné le vote populaire. Que rien ne permet de dire qu’il y a eu une fraude massive au vote en Californie. […] Que Najat Vallaud-Belkacem ne s’appelle pas en réalité Claudine Dupont. Qu’il n’y a pas 20 millions de musulmans en France. Les faits comptent. »


Plus facile à dire qu’à faire


Arrêtons-nous un instant sur cette liste de « faits » selon Samuel Laurent. Car ce paragraphe permet vraiment de comprendre les limites du fact-checking et la frontière poreuse entre fait, analyse et point de vue.

En effet, contrairement à ce qu’affirme le journaliste du Monde, affirmer que « Donald Trump (Président des États-Unis élu en janvier 2017) n’a pas gagné le vote populaire » car il a eu quantitativement moins de votes que Hillary Clinton, ce n’est pas un « fait », c’est une analyse politique. Et que signifie le terme « populaire » ? Désigne-t-il la classe ouvrière ? la masse ? Sans contexte socio-économique, géographique ou historique, affirmer que « Donald Trump n’a pas gagné le vote populaire », c’est ne rien dire. Dans cet exemple, Les Décodeurs s’engage en réalité sur le terrain glissant de l’analyse alors qu’il prétend énumérer des faits.

Et affirmer que « Najat Vallaud-Belkacem (ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche entre 2014 et 2017 sous la présidence de François Hollande) ne s’appelle pas Claudine Dupont », c’est ce qu’on appelle une tautologie, c’est-à-dire un procédé rhétorique consistant à répéter la même idée en termes différents. C’est un raisonnement par l’absurde complètement vide, qui n’apporte aucune information.

Si établir des « faits » est relativement aisé quand il s’agit de sciences (la gravité est un fait scientifique, par exemple), l’affaire apparaît tout de suite plus corsée quand il s’agit de parler d’économie ou de projet politique.


Quelle efficacité ?


Face à la crise de confiance que traversent les médias et face à la circulation des fake news, les médias se servent du fact-checking comme d’une vitrine. C’est un outil marketing, une marque de fabrique, pour redonner de la crédibilité et de la légitimité aux médias. Le fact-checking est parfois pratique, mais il a ses limites. Et surtout, cela ne change rien aux contraintes structurelles qui entraînent de temps à autre la diffusion de fausses informations ou d’erreurs par ces mêmes médias. Les fact-checkeurs pourraient s’apparenter à des marins sur un bateau qui prend l’eau et qui, au lieu de réparer les fuites, s’acharnent à vider l’eau avec des seaux. Une vaine entreprise en somme.



Sophie Eustache (illustration d’Élodie Perrotin)


P.-S. – Suite à la publication de l’article, nous avons été contactés par Samuel Laurent qui souhaite préciser les éléments suivants à propos de la mention du « vote populaire » dans son article : « L’expression "vote populaire" désigne, aux USA, le fait de remporter le plus grand nombre de voix à la présidentielle, ce qui ne signifie pas remporter la victoire. Trump, qui a justement gagné sans avoir la majorité des voix par le jeu des grands électeurs, a prétendu avoir remporté ce "vote populaire", ce qui était faux. »


P.-P.-S. – Sophie Eustache a publié une réponse à plusieurs critiques formulées par Samuel Laurent à propos de cet extrait sur son compte twitter. Ce texte est consultable ici.

 

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Notes

[1Sophie Eustache a par exemple signé dans Le Monde Diplomatique un article sur les médias en ligne « pièges à clics », et a participé en 2016 au collectif « Journalistes debout ».

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