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« Grand débat » : un sondage pour BFM-TV qui ne convainc pas

par Frédéric Lemaire,

Il est près d’une heure ce matin, le débat qui rassemblait cinq candidats à l’élection présidentielle sur TF1 et LCI vient de s’achever. Sur BFM-TV, Ruth Elkrief annonce les résultats d’un sondage Elabe commandée par la chaîne : Emmanuel Macron est donné « plus convaincant ». Qu’en est-il vraiment ?


Verdict apparemment sans appel, le résultat du sondage Elabe/BFM TV n’a pas manqué de faire réagir sur les réseaux sociaux. De nombreux internautes ont avancé d’autres « sondages » (en vérité de simples questionnaires en ligne) aux résultats contradictoires, donnant Jean-Luc Mélenchon grand gagnant du débat.

Par exemple, sur LCI :


Sur Europe 1 :


Sur RTL :


Ou encore sur France 24 :


Ces questionnaires en ligne, comme le précise celui de RTL, sont à « valeur non scientifique », dans la mesure où l’échantillon n’est pas représentatif : il s’agit d’une simple consultation, et il est possible d’y voter à plusieurs reprises facilement. Ce qui ne veut pas dire que les résultats n’ont aucun sens : en l’occurrence ici, dans la mesure où il y a un enjeu symbolique fort à déterminer le « gagnant » au débat, on peut supposer que ces résultats témoignent au moins en partie de la capacité de mobilisation en ligne des soutiens des différents candidats.

Et le sondage Elabe pour BFM-TV, qu’en est-il ? Est-il « plus scientifique » ? C’est loin d’être évident. Pour en juger, il faut mettre la main sur la méthodologie employée par l’institut, qui n’est pas disponible sur le site de BFM-TV. On la retrouve en bas d’un graphique publié par l’institut sur son compte twitter. La voici :


Si l’on comprend bien cette notule méthodologique, pour obtenir son résultat à peine 30 minutes après la fin du débat, Elabe a d’abord constitué un premier échantillon représentatif de 4011 personnes. Puis les personnes interrogées ont été invitées à regarder le débat et à donner leur avis. 1157 avis de volontaires – encore en état de le donner – ont donc été récoltés à la fin du débat.

Cette méthodologie pose d’emblée un gros problème : ce n’est pas parce que l’échantillon des 4011 personnes sollicitées initialement est représentatif, selon la méthode des quotas, de la population française, que le sous-échantillon des 1157 volontaires est, lui aussi, représentatif. On peut même être à peu près sûr du contraire, puisque cette sélection par le volontariat (et la résistance physique, avec un débat de plus de trois heures) ajoute un nouveau et sérieux biais à ceux, déjà connus, des sondages en ligne, et dont Alain Garrigou a fait la critique dans cet article.

La même méthode avait été employée par Elabe au soir du premier débat de la primaire du Parti socialiste (voir cet article). Résultat : Arnaud Montebourg avait été donné « le plus convaincant ». Encore une fois, les sondeurs avaient visé dans le mille...

Une méthodologie bancale, donc – pour ne rien dire du principe même de ce genre de sondages, visant à élire le « gagnant » d’un débat, comme dans une course de chevaux. En privilégiant le jeu personnel plutôt que les enjeux collectifs, en se focalisant sur « le plus convaincant » (voire « le plus séduisant » pour RTL) plutôt que sur les questions de fond, les instituts de sondage et leurs relais dans les médias ajoutent dépolitisation et confusion aux débats.

Les répondants doivent-ils juger de celui qui est le plus à l’aise dans le débat, ou de celui qui a les idées les plus pertinentes ? À quel titre ? Et sur quel sujet, en particulier ? Il suffit de commencer à poser ce genre de question pour se rendre compte de la vacuité du réflexe sondagier. Doit-on rappeler que Hillary Clinton était systématiquement donnée « gagnante » lors de ses duels télévisés avec Donald Trump ?

Une chose est sûre : les « grandes voix » médiatiques et autres experts convoqués pour « débriefer » le débat trouveront du grain à moudre dans ces pseudo-sondages, merveilleusement ajustés à leurs commentaires.

Frédéric Lemaire

 

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