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Carter contre Bush ?

le 27 octobre 2002

L’attribution, le 11 octobre 2002, du prix Nobel de la Paix à Jimmy Carter, n’a pas manqué de susciter des commentaires dont Le Monde s’est fait l’écho, avant de joindre à cet écho ses propres commentaires.

Ainsi, dans l’édition du 13 octobre 2002, on pouvait lire, dans un article du correspondant à Stockholm intitulé " La mise en cause de George Bush divise le Comité Nobel ", les lignes suivantes :

" Faut-il voir dans le choix du Comité Nobel norvégien d’attribuer le prix Nobel de la paix à l’ancien président américain Jimmy Carter une critique explicite de la politique de son successeur, George W. Bush, en ces temps de préparation de guerre contre l’Irak ? La question agite le Tout Oslo après les propos controversés tenus vendredi 11 septembre par le président du Comité, Gunnar Berge. Comme le veut la tradition, celui-ci a lu devant la presse les attendus motivant le choix de l’institution qu’il préside, avant de répondre aux questions des journalistes. Interrogé sur le fait de savoir si le choix de Jimmy Carter pouvait être interprété comme une critique de la politique irakienne de l’actuel président américain, l’ancien ministre et député travailliste a répondu par l’affirmative : "Il est clair que, compte tenu de la position prise par M. Carter sur cette question, cela peut aussi être pris comme une critique de la ligne adoptée par l’administration américaine actuelle vis-à-vis de l’Irak."

Dans ses attendus, le Comité Nobel s’est bien gardé de donner une telle dimension polémique à son choix. Seul le dernier paragraphe évoque la tension à propos de l’Irak : "Dans une situation actuellement marquée par des menaces d’utilisation de la force, peut-on lire, M. Carter s’en est tenu aux principes selon lesquels les conflits doivent, autant que possible, être résolus par la médiation et la coopération internationale, fondées sur le droit international, le respect des droits de l’homme et le développement économique."

Les propos de M. Berge ont surpris deux des quatre autres membres du Comité Nobel, avec lesquels il avait pourtant longuement discuté, ces dernières semaines, de la désignation du lauréat du prix 2002. Une critique de la politique américaine "n’était pas un thème de discussion lors des réunions du Comité", a assuré Inger Marie Ytterhorn. "

Et dans la même édition, le correspondant à Washington, sous le titre " L’attribution du prix Nobel de la paix à Jimmy Carter irrite Washington " souligne :

" L’exécutif s’est gardé de polémiquer avec le comité Nobel et de répondre aux propos de M. Carter sur l’Irak, mais l’honneur fait à l’ancien président démocrate ne peut qu’irriter une administration républicaine aux yeux de laquelle il est l’incarnation même de la naïveté et de l’impuissance sur la scène internationale. "

Mais le même jour, l’éditorialiste anonyme du Monde s’est chargé de découvrir une toute autre signification à la nobélisation de Jimmy Carter.

Le Monde contre Le Monde ?

Sous le titre " L’ Autre Amérique ", l’anonyme commence ainsi : " La leçon s’adresse, peut-être involontairement, aux antiaméricains ".

Avec l’à-propos digne d’un quotidien de référence, Le Monde n’a donc lu Le Monde que d’un œil, préférant tourner sa plume exigeante vers cet adversaire indistinct des " tous américains " que sont les " antiaméricains ".

Puis, ayant, " peut-être involontairement ", payé son tribu à la confusion et à l’amalgame qui font les délices de Jean-François Revel, Jacques Juillard, BHL et autres " divers ", Le Monde nuance : " Elle [la leçon] vise ceux d’entre eux qui "démonisent" en réduisant, en simplifiant, en gommant la pluralité et la diversité d’un pays comme les Etats-Unis. "

Qui sont ces " ceux d’entre eux qui ’démonisent’ " ? : nul ne le sait. Et qui sont ceux qui ne " démonisent pas " ? Nul ne le saura : il suffit qu’ils soient " antiaméricains "... Car, - prière de bien goûter cette exquise nuance -, on peut être antiaméricain sans démoniser...

Mais on cesse de l’être quand on voue une admiration mondesque à Bill Clinton hier, et à Jimmy Carter aujourd’hui. En effet ce dernier, précise l’éditorialiste du Monde, " symbolise à merveille l’une des facettes de l’Amérique : l’engagement militant, la générosité, l’optimisme humaniste, l’ouverture à l’autre - le contraire d’un hyper-patriotisme un tantinet paranoïaque, dont certains des tenants disent leur fierté de ne pas posséder de passeport et ignorent superbement une scène internationale à laquelle, jurent-ils, les Etats-Unis n’auraient pas à rendre de comptes. "

A chacun ses " merveilles " ... Mais sans doute l’éditorialiste du Monde, privé de liens avec ces oppositions et en panne d’investigation, ignore-t-il que parmi ceux qu’il range allègrement dans le fourre-tout de " l’anti-américanisme ", on trouve les suppôts de cette " Autre Amérique " que " symbolisent à merveille ", pour ne exciter que quelques exemple, les mouvements pacifistes américains et les défenseurs des minorités, Noam Chomsky, Ralph Nader, et Mumia Jahmal.

Il est vrai que ceux-là se reconnaîtraient difficilement dans cette image idyllique, à défaut d’être complètement fausse, qui conclut l’éditorial : " Les Etats-Unis sont un lieu de pouvoirs - et de contre-pouvoirs ; un pays qui cultive institutionnellement la contradiction ; une nation qui hésite, débat et doute, irréductible à une administration ou à une politique. Jimmy Carter incarne une autre Amérique que l’officielle. Et cette Amérique-là méritait le Nobel de la paix. "

Qu’importe si cette " autre Amérique " a peut-être d’autres " incarnations "... Car l’éditorialiste anonyme du Monde est un farceur. On le comprendra mieux en rétablissant la phrase qu’il rêvait d’écrire, sans y parvenir :

" La leçon s’adresse, peut-être involontairement, aux anti-antiaméricains. Elle vise ceux d’entre eux qui "démonisent" en réduisant, en simplifiant, en gommant la pluralité et la diversité des oppositions au rôle et à la politique d’un pays comme les Etats-Unis. "

P.-S.

Pour mémoire :
" S’opposer à la Sainte Alliance impériale et à sa croisade afghane ne pouvait que relever d’une pathologie caractéristique de l’intellectuel de gauche : l’anti-américanisme doublé d’un anti-sémitisme sournois camouflé en anti-sionisme. Sur ce point, concert de déploration navrée, de Jacques Julliard à Alain Finkielkraut. Le premier s’indigne que, " depuis l’épisode glorieux de l’affaire Dreyfus, les intellectuels français se soient mis à choisir systématiquement le camp des ennemis de la liberté ". Tiens, le soutien à la lutte de libération algérienne ou au mouvement contre la guerre au Vietnam, se situait donc dans le camp des ennemis de la liberté ? L’anti-américanisme serait selon Julliard devenu une valeur refuge de la gauche intellectuelle après la déroute du marxisme. L’anti-américanisme de tradition française, il faut plutôt le chercher dans la tradition nationaliste française et dans sa double variante gaulliste et stalinienne. Un intellectuel marxiste digne de ce nom pense en termes de catégories politiques. Il ne combat pas " les Américains " en tant que peuple, mais l’impérialisme américain au même titre d’ailleurs que l’impérialisme européen et que ses propres guerres coloniales. S’il n’y a là nul " anti-américanisme ", il y a bien en revanche un " américanisme " servile et zélé, celui de Jean-Marie Colombani titrant à la une du Monde : " Nous sommes tous Américains ! " Il ne faut pas s’étonner si cet américanisme des imbéciles nourrit en retour " un anti-américanisme " qui serait l’anti-impérialisme des imbéciles. "
Bêtisier impérial, les intellectuels "moraux", Operation " Bullshit Unlimited ", par Daniel Bensaïd, revue A l’Encontre.

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