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Révolution en Egypte : le meilleur du pire de l’information

par Julien Salingue, le 14 février 2011

Nous l’avions déjà dit au sujet de la Tunisie : l’information « en temps réel », qui plus est sur des processus révolutionnaires, par définition instables et imprévisibles, n’est pas chose aisée. Mais cela justifie-t-il un tel déferlement de clichés, de caricatures, d’improvisations et d’approximations, notamment au sujet de l’Islam ? Les cas que nous avons relevés et que nous commentons dans cet article ne sont pas isolés. Ils sont en réalité révélateurs de la dégradation continue de la qualité de l’information sur les questions internationales qui, réduite par temps calme à la portion congrue, n’en subit, par temps d’orage, que plus violemment le contrecoup. Revue de détail, dans les règles de l’art.

Mais tout d’abord, quelques questions simples. Comment comprendre les insurrections tunisienne et égyptienne ? Des explications sont nécessaires qui, à distance du récit des événements, ne se limitent pas à souligner le rôle rempli par l’islam, religion majoritaire dans ces pays. Et si le rôle des courants se revendiquant de cette croyance doit être expliqué, avant d’être évalué et, le cas échéant, critiqué, ne faut-il pas au moins distinguer les diverses composantes de l’islam politique, leur insertion particulière dans chaque pays, plutôt que de bidouiller à la hâte des amalgames, desquels on se défend souvent au moment même où on les alimente ?

Yves Calvi ou l’art de répéter la même question « inquiétante » [1]

Lundi 7 février, sur France 2. La première partie de l’émission « Mots croisés » est consacrée au phénomène révolutionnaire dans le monde arabe. Comme à son habitude, Yves Calvi propose une introduction au débat :

« Le monde arabe fait-il enfin sa révolution ? En tout cas, nous sommes tous stupéfaits devant cette jeunesse qui, à Tunis comme au Caire, bouscule l’ordre établi et les dictatures militaires. Les islamistes sont eux aussi de la partie, jusqu’ici discrets, mais leur présence inquiète, vous le savez. Alors la démocratie fait-elle aussi le jeu des barbus ? [sic] ».

Une introduction qui donne le ton, et qui contribue à entretenir, sinon à créer, cette « inquiétude » présentée comme une évidence. Pour appréhender une situation dans laquelle certains personnages sont qualifiés avec une telle neutralité rigoureuse – des « barbus » –, l’inquiétude est en effet le meilleur angle d’attaque. C’est en tout cas celui que choisit Yves Calvi.

La question du fondamentalisme musulman est bien évidemment une donnée essentielle pour qui s’intéresse au monde arabe. Mais est-elle la « porte d’entrée naturelle » pour parler des révolutions en cours ? Que ce soit le cas ou pas, ne doit-elle pas être appréhendée dans toute sa complexité ? S’interroger sur les dangers du développement de l’intégrisme implique-t-il de faire le deuil de toutes les règles élémentaires du journalisme ? Yves Calvi a son point de vue sur la question. Ce qui suit est une retranscription fidèle des sept premières questions qu’il a posées au début de l’émission. Les réponses n’ont pas été retranscrites, sauf lorsqu’elles sont significatives de l’obstination du présentateur :

- Yves Calvi : « Pierre Lellouche, ma première question est très simple : doit on avoir peur des Frères musulmans qui négocient la transition avec le pouvoir depuis dimanche ? »
- Pierre Lellouche : « Euh… Si je dis "peur", je me mets dans le débat interne d’un pays ami. Et c’est pas mon rôle » […]
- Yves Calvi : « Ça ne répond pas à ma question et le fait que vous n’y répondiez pas directement, vous qui n’avez pas l’habitude de la langue de bois me fait penser qu’effectivement vous êtes inquiet. Mais peut-être que vous ne pouvez pas l’exprimer ».
- Pierre Lellouche : « […] Si vous me dites j’ai peur, non j’ai pas peur, mais […] il y a une phase révolutionnaire dans laquelle les islamistes vont essayer de jouer leur partition ».

- Yves Calvi : « Hubert Védrine, concrètement, les Frères musulmans au pouvoir, ou associés au pouvoir, est-ce que c’est inéluctable ? »

Hubert Védrine répond à son tour, et va dans le sens de « l’inéluctabilité » de l’accession des Frères musulmans, ou de leur association, au pouvoir. Il ne fait part d’aucune « peur » ou d’aucune « inquiétude ». Mais Yves Calvi ne renonce pas :

- Yves Calvi : « Alors nos deux premiers intervenants viennent de le dire, [ah bon ?], Moulay Hicham, finalement, nous vivons un moment historique, mais en tout cas, au moins en Europe, et en partie en Occident, ceux qui pourraient accéder au pouvoir inquiètent et font peur, parce qu’on les prend pour des intégristes islamistes. Qu’est-ce que vous avez à nous dire sur cette question ? »

Le troisième invité explique à son tour qu’il ne voit pas de raison d’avoir « peur ». Yves Calvi l’interrompt :
- Yves Calvi : « Le président Moubarak a été pendu avec une étoile de David sur le ventre. Enfin, son effigie… C’est normal qu’on le remarque. Vous le comprenez ? Après on peut ne pas être obsédé par ça, visiblement c’est ce que vous nous proposez ? »

Nouvelle réponse, nouvelle interruption :
- Yves Calvi : « Vous nous dites qu’il ne faut pas qu’on se focalise aujourd’hui sur l’islamisme radical ? »

Mais à quoi bon le dire, puisqu’Yves Calvi en a décidé autrement…
- Yves Calvi : « Une question avant de donner la parole à Alain Finkielkraut, Mathieu Guidère, est-ce que l’objectif des Frères musulmans est l’instauration de la charia dans un pays comme l’Égypte ? »
- Mathieu Guidère : « Oui ».

Le journaliste est rassuré. Il peut avoir peur. Et, au lieu de redonner la parole à Mathieu Guidère qui voudrait réagir, précisément, sur « la peur » (pour expliquer qu’elle n’est pas fondée), Yves Calvi préfère se tourner vers un autre spécialiste :
- Yves Calvi : « Je vous redonne la parole sur la peur, vous venez quand même de nous dire que le programme officiel c’est bien l’application de la charia, Alain Finkielkraut donc forcément je vous pose la question : est-ce que vous vous craignez par exemple un scénario à l’iranienne ? »

Au lieu d‘interroger ses invités sur les diverses composantes de l’opposition en Égypte, la variété des références à l’islam, les positions des Frères musulmans et la place qu’ils occupent, Yves Calvi ressasse la même question. Le moins que l’on puisse dire est que lorsqu’il a une idée en tête, il a beaucoup de mal à s’en défaire. Et même si une bonne partie de ses invités la battent en brèche, il n’hésite pas à sur-interpréter, voire à déformer leurs propos, pour formuler lui-même la réponse à la question qu’il a posée en début d’émission. La prochaine fois, pourquoi ne pas se passer d’invités ? À moins d’utiliser une autre méthode, celle qui consiste à jeter le soupçon sur ceux avec qui on n’est pas d’accord.

Quand le « Grand Journal » reçoit Tariq Ramadan, ou l’art de jeter le soupçon sur un invité

Le 9 février, le « Grand Journal de Canal+ » accueille l’universitaire suisse Tariq Ramadan, pour l’interroger sur l’actualité en Égypte. Jusqu’ici tout va bien. Mais Tariq Ramadan est un invité spécial. Et à invité spécial, traitement spécial. Il va bénéficier d’une « présentation préalable » de deux minutes, phénomène rarissime, sinon inédit, dans le « Grand Journal ». Alors que son invité vient tout juste de rejoindre le plateau et ne s’est pas encore exprimé, Michel Denisot lance l’offensive :

- Michel Denisot : « Voilà alors, Jean-Michel [Aphatie], il y a toujours autour de Tariq Ramadan beaucoup de controverses, on fait le point sur ses idées et son parcours ».

- Jean-Michel Aphatie : « On va établir déjà ce qui est incontestable pour vous Monsieur Ramadan. Vous êtes d’origine égyptienne, petit-fils des fondateurs [sic] au Caire des Frères musulmans. C’est votre grand-père maternel qui a créé les Frères musulmans en 1928. Ça nous a toujours fait peur nous, les Frères musulmans, vu d’ici, on pense que c’est un courant religieux, extrémiste, qui s’il arrivait au pouvoir ressemblerait à ce que les religieux ont fait en Iran, et ce courant de pensée a aussi beaucoup fait peur visiblement au régime militaire en Égypte puisque les militants de cette confrérie ont souvent été emprisonnés, torturés, dans les prisons égyptiennes. Et très curieusement aujourd’hui ils participent avec le vice-président Suleimane à la reconstruction de Égypte, on a quelquefois du mal à comprendre les choses ».

Grâce à cette première partie du « portrait » de Tariq Ramadan, on apprend au moins deux choses – deux aveux pudiquement voilés par un « nous » ou un « on » transparents :
- Jean-Michel Aphatie a peur des Frères musulmans.
- Jean-Michel Aphatie a « quelquefois du mal à comprendre les choses ». Au moins, c’est dit.

En revanche, sur les « idées » et le « parcours » de Tariq Ramadan, on n’apprend rien. Mais cela va venir. Poursuivons :

- Jean-Michel Aphatie : « Vous êtes né en 1962 à Genève Tariq Ramadan, vous avez été étudiant en Égypte, à l’université al-Azhar du Caire, vous avez vous-même été emprisonné et torturé, avez-vous raconté, au début des années 1990. On peut lire sur internet que votre travail s’articule, on va le voir, sur une réflexion théologique, philosophique et politique en lien avec la religion musulmane, en clair vous réfléchissez à l’intégration de l’islam dans nos sociétés européennes ».

De nouveau, deux leçons :

- Le « chroniqueur politique » s’est renseigné. Enfin, pas trop quand même puisque tout ce qu’il sait sur Tariq Ramadan est identique à ceci :

Des infos que seul un grand journaliste comme Jean-Michel Aphatie, féru de précision, pouvait dénicher.

- Tariq Ramadan n’a pas « été emprisonné et torturé », il a « raconté » que cela s’était produit. Nuance… Cette précaution oratoire est-elle due au fait que la liste des prisonniers politiques égyptiens n’est pas sur Wikipédia ? Il semble que non. Le vrai problème, comme va nous l’apprendre la suite, c’est que la parole de Tariq Ramadan est, par définition, sujette à caution.

En effet, « on » le dit :

- Jean-Michel Aphatie : « Et c’est là que tout se brouille, on vous accuse tout le temps d’un double discours, policé, urbain, occidentalisé, laïcisé, sur les plateaux de télévision, plus radical, plus dogmatique dans des réunions plus fermées. Nicolas Sarkozy a accepté que vous soyez son partenaire de combat en novembre 2003, à l’époque vous affronter sans doute apportait quelque chose à l’image, c’était sur le plateau de "100 minutes pour convaincre" en 2003, il y a donc un petit moment. Votre réputation est celle-là, ambivalente, fréquentable ou pas, vous êtes sur le plateau du "Grand Journal" ce soir ».

Là encore, deux conclusions s’imposent :

- Pour Jean-Michel Aphatie, le monde du discours se divise en deux catégories : « policé, urbain, occidentalisé, laïcisé » d’un côté, « radical » et « dogmatique » de l’autre. Il n’y a évidemment pas de discours « occidentalisé radical » ni de « dogmatisme policé ». C’est sans doute parce que, comme chacun le sait, le « radicalisme » et le « dogmatisme » n’existent pas en « Occident ». Est-ce à dire qu’ils seraient le propre des « orientaux » ? Jean-Michel Aphatie ne le dit pas. Mais certains pourraient l’entendre.

- Jean-Michel Aphatie ne sait pas quoi penser de Tariq Ramadan. « Fréquentable ou pas », le chroniqueur hésite. Ce faisant, il ne se borne pas à reprendre les poncifs habituels, que les uns et les autres se contentent de répéter sans les illustrer, sur l’universitaire suisse, mais il les alimente. Son hésitation, comme « l’inquiétude » de Calvi, est un procédé performatif assez classique : en exprimant ses doutes, il crée le soupçon chez le téléspectateur. Ce dernier est averti : Tariq Ramadan n’est peut-être pas malhonnête mais… méfiez-vous quand même. On ne lui donne d’ailleurs pas la possibilité de répondre. Dès la fin du « portrait » Michel Denisot s’adresse à lui, sans lui laisser le temps de commenter les propos de Jean-Michel Aphatie : « Qui a gagné en Égypte ? »

Ce « traitement de faveur » réservé à Tariq Ramadan est une quasi-habitude dans le petit monde des médias dominants en France [2]. Certes, on n’est pas obligé de partager les points de vue et les analyses de l’universitaire, et on peut avoir des interrogations quant à son « projet de société ». On peut, certes, être en désaccord avec lui (pour peu que l’on connaisse et que l’on expose clairement ses prises de positions). Mais pourquoi l’inviter sur les plateaux de télévision si c’est pour systématiquement jeter le discrédit sur lui ? À moins que ce ne soit le but recherché… Il est en effet tout à fait possible, pour tout journaliste un tant soit peu honnête, d’introduire Tariq Ramadan comme un invité « normal ». À l’image de la présentation, sobre, de Frédéric Taddéï, sur le plateau de « Ce soir ou jamais », quelques heures plus tard :

« Tariq Ramadan, vous êtes professeur à Oxford d’études islamiques contemporaines, vous êtes suisse d’origine égyptienne, cela fait de nombreuses années maintenant que vous êtes interdit de séjour en Égypte, comme en Tunisie, comme en Arabie Saoudite, comme en Algérie, comme en Syrie, comme en… en… y’en a tellement, j’arrête là. Vous êtes le petit-fils du fondateur des Frères musulmans mais, vous l’avez toujours dit, vous n’en êtes pas membre. Vous avez écrit plusieurs livres, les deux derniers sont L’Autre et Nous, pour une philosophie du pluralisme et Mon intime conviction, parus en 2009 ».

Des informations, on l’avouera, plus factuelles et non moins utiles au téléspectateur. Téléspectateur qui mériterait, outre des informations de ce type, des « experts » un peu plus informés que ceux qu’on lui impose malgré leur manque criant… d’expertise.

Christian Malard, de France 3, ou l’art de l’expertise experte

Christian Malard, responsable du service étranger de France 3, est un habitué des plateaux de la chaîne, notamment lors des journaux du soir. Il a donc été, naturellement, amené à commenter l’évolution de la situation en Égypte. Comme il avait été invité à disserter sur la Tunisie. Son expertise est mise au service de chacun. Chacun devrait donc peut-être avoir les éléments qui permettent de mesurer l’étendue du savoir du spécialiste, qui écrivait par exemple en septembre 2010 dans Arabies, « le magazine du monde arabe et de la francophonie » :

« Le président Ben Ali […] a su créer une véritable classe moyenne, constituée par 8 des 10 millions de Tunisiens, véritable pilier de la société. […] Aujourd’hui, la Tunisie qui, en temps normal, connaît une croissance économique de 6.2 à 6.5% affiche en pleine crise économique mondiale une croissance de 3.2% alors que certains pays européens cherchent à la loupe leur taux de croissance qui peine à atteindre 0.1% ». Et Christian Malard d’affirmer que « [La Tunisie] est le seul havre de stabilité au Maghreb ».

Lumineux. Prophétique. Évidemment Christian Malard n’a pas été le seul à vanter les mérites du « miracle tunisien ». Mais tout le monde n’est pas consultant pour France 3, CNN, NBC, MSNBC, BBC, BBC World et al-Arabya. Christian Malard, un spécialiste multifonctions qui maîtrise parfaitement son sujet. Art dans lequel d’autres habitués des plateaux de télévision excellent.

Alain Finkielkraut ou l’art de maîtriser son sujet

Dans l’émission « Mots croisés » déjà évoquée, Alain Finkielkraut nous a livré, comme à son habitude, une analyse originale, appuyée sur une démonstration d’une grande rigueur, en réponse à la question (originale, elle aussi) d’Yves Calvi, citée plus haut :

« Alain Finkielkraut, donc forcément je vous pose la question, est-ce que vous craignez, par exemple, un scénario à l’iranienne ? »

Le philosophe, se référant à Kant (normal quand on est philosophe), fait d’abord part de son « enthousiasme » au sujet des révoltes arabes. Mais, mais, mais :

« Mais cet enthousiasme est en effet mêlé d’inquiétude parce que les Frères musulmans sont la force principale du pays, qu’ils ont un réseau très dense de relais sociaux, d’associations caritatives, qu’ils contrôlent les ordres professionnels […] Et surtout, il y a des tendances mais j’ai appris récemment que, en 2010, pour la succession du guide suprême, ceux qui ont pris la direction de la confrérie des Frères musulmans, ce sont ceux qui se réclament ouvertement de Sayyid Qobst, ou Qutb, je sais pas comment [sic], Qutp, qui est doctrinaire de l’islamisme radical, condamné à mort et exécuté en 1966. Or on peut lire la pensée et les œuvres de Sayyid Qubt [re-sic], notamment en français, j’ai ici l’ouvrage d’Olivier Carré, « Mystique et Politique », et c’est très instructif parce qu’il nous explique que la civilisation occidentale, c’est pas simplement l’individualisme égoïste déchainé, c’est aussi la bestialité de la mixité, c’est aussi l’esclavage qu’on nomme émancipation de la femme, c’est aussi le fait que les Juifs sont en guerre ouverte contre l’islam et les musulmans depuis 1500 ans, par diverses ruses, et qu’ils sont à la racine de l’impérialisme européen et de l’impérialisme américain ».

Reprenons : Alain Finkielkraut est inquiet. Il a peur des Frères musulmans et nous explique pourquoi : il a « appris récemment » que le courant majoritaire de la confrérie s’inspirait d’un auteur au nom exotique et imprononçable, mais dont les œuvres sont, rassurons-nous, accessibles « en français ». Malheureusement Alain Finkielkraut n’a pas d’ouvrage de Qutb sous la main, mais une analyse d’Olivier Carré, qu’il ne va pas non plus citer puisqu’il n’ouvre pas le livre qu’il a pourtant apporté, se contentant de le restituer à sa façon. Autrement dit, « Finkie », pour illustrer son « argumentation », commente, sans les citer, les commentaires d’un universitaire à propos de textes, qu’il ne cite pas non plus, d’un auteur dont il ne connaît visiblement pas le nom, sans doute parce qu’il ignorait, jusque « récemment », son existence et son influence sur les Frères musulmans. Un étudiant de première année qui aurait recours à de tels procédés serait impitoyablement sanctionné par son enseignant.

Imaginons : « Et surtout à l’UMP, il y a des tendances. Et j’ai appris récemment que le courant majoritaire se réclamait de Margaret Thetchar, ou Thatcher, je sais pas comment, Tchatcher, libérale radicale, adulée et virée du pouvoir en 1990. On peut lire les œuvres de Margaret Charter, notamment en français… ». Ou, mieux encore : « Et surtout, au NPA, il y a des tendances. Et j’ai appris récemment que le courant majoritaire se réclamait de Léon Tristko, ou Trotski, je sais pas comment, Troki, révolutionnaire radical condamné et exécuté en 1940. On peut lire les œuvres de Léon Tricot, notamment en français… » [3].

Effectivement, ça fait peur.

Tout comme certaines « unes » de quelques grands titres de la presse hebdomadaire.

Le Point et L’Express, ou l’art de la une qui, l’air de rien, en dit long

Un vent de démocratie souffle sur le monde arabe. Les progressistes du Point et de L’Express devraient s’en réjouir. Et pourtant… À l’image d’Yves Calvi, et de bien d’autres, ils ont peur. En témoigne cette « une » :

« Une » significative, pour ne pas dire symptomatique. Devons-nous nous réjouir de cet élan de liberté qui bouscule les régimes arabes autoritaires ? Non. Car il s’agit de ne pas être naïfs. Un spectre hante les révolutions arabes, c’est le « spectre de l’islamisme », qui revêt l’aspect, à la « une » du Point, d’une femme voilée, au visage déterminé, et… très différent de celui de la jeune femme, voilée elle aussi, qui figurait en « une » du même magazine il y a quelques semaines :

Deux photos, deux regards, deux intentions opposées de la part du Point : dans le premier cas, on suscite l’inquiétude du lecteur. Dans le second, on recherche son empathie, voire sa compassion. On attend d’ailleurs avec impatience la une et le dossier du Point sur la « Chasse aux dictateurs » conjointement organisée par les arabes chrétiens et musulmans, qui pourrait être illustrée par une des nombreuses photos de chrétiens coptes égyptiens protégeant les musulmans, en prière, des assauts des milices de Moubarak.

Alors que cet article était en cours de rédaction, l’historienne Esther Benbassa a elle aussi relevé, sur son blog Passage Benbassa, la « une » du Point, et l’a comparée à une autre « une », celle de L’Express :

Certes, le visage de la jeune fille n’est pas beaucoup plus avenant. Mais c’est normal, elle se prépare à la guerre, sans doute parce qu’elle veut « sauver la paix », qu’elle a « peur de l’islamisme » et qu’elle ne veut pas d’un « Moyen-Orient déstabilisé ». Commentaire d’Esther Benbassa : « D’un côté, une femme voilée musulmane avec ce titre : Le spectre islamiste. De l’autre, une jeune soldate israélienne en train d’ajuster son casque militaire, avec ce titre : Israël face au réveil arabe. C’est clair : ici, l’islam rétrograde, là, Israël, moderne et allié de l’Occident. Cette comparaison n’est pas fortuite, elle hante également l’esprit de nombre d’intellectuels à l’idéologie acrobatique ». Des acrobaties idéologiques omniprésentes bien que pas toujours conscientes, à l’image de certains procédés de « circulation circulaire de l’information », sur lesquels nous clorons cet aperçu.

La métaphore de la « contagion » ou l’art de la langue automatique (avec la documentation réunie par Olivier Prigent)

Nous avions évoqué dans notre article traitant de la Tunisie ces termes ou ces « informations » repris par tous les médias et qui « tournent en boucle », sans que chacun ne semble prendre le temps de s’interroger sur leur nature et leur contenu. La succession des processus révolutionnaires tunisien et égyptien n’a pas été exempte de ce type de procédés, particulièrement frappants dans la répétition de certains termes typiques de la « langue automatique » du journalisme ordinaire confronté à des événements face auxquels il est presque totalement désarmé. Ainsi en est-il allé du terme « contagion », que tous ont appliqué à la possible diffusion de la révolte et des aspirations démocratiques à tout le Moyen-Orient. En oubliant les connotations négatives de cette métaphore qui se réfère avant tout… à la maladie.

Libération nous l’annonce sur son site dès le 15 janvier (le lendemain de la chute de Ben Ali) : « Les gouvernements arabes craignent une contagion de la révolte tunisienne ». Le 17 janvier, L’Express propose sur son site un diaporama au sujet de « ces dirigeants arabes qui craignent la contagion tunisienne ». On peut comprendre que pour les dictateurs, le phénomène soit appréhendé de manière négative. Mais de là à ce que les journalistes reprennent le terme sans même le commenter, il y a un pas… allègrement franchi par nombre de « grands titres » : Le Figaro évoque, lui aussi le 17 janvier, ces régimes qui « craignent la contagion ». Le même jour, sur le site du Nouvel Observateur, on apprend que « les pays arabes redoutent une contagion de la révolte tunisienne ». Dans son édition datée du 18 janvier, Le Monde prend le relais, avec une originalité certaine : « La crainte d’une contagion dans le monde arabe ». Simple effet de mode, circonscrit dans le temps ?

Non. Le 21 janvier, le site LCI-TF1 nous informe du fait que « les USA doutent d’une contagion régionale ». Le 24 janvier, sur Parismatch.com, un titre, « Maghreb : craintes et contagion », laisse entendre que ce ne sont pas les seuls régimes dictatoriaux qui s’inquiètent. Le 31 janvier, dans un tchat avec François Hollande, rue89 se demande si les dirigeants arabes sont les seuls à craindre la démocratie : « Après la Tunisie, on assiste à une révolte populaire en Égypte. Peut-on parler de contagion démocratique dans le monde arabe ? ». Le 3 février, Mireille Duteil écrit sur le site du Point : « Tunisie, Égypte, Yémen, demain la Syrie, puis l’Algérie, rien ne semble arrêter la contagion démocratique. Les gouvernements autoritaires vacillent ». Elle reprend le terme quelques lignes plus loin à propos des « luttes pacifiques » au Yémen : « Une véritable contagion ». Espérons que le patient guérira... Et la contagion n’épargne pas les radios : le 4 février, France Info s’interroge sur son site : « Tunisie, Égypte : la contagion en passe de gagner d’autres pays ? »

Pour clore cette liste révélatrice du mimétisme ambiant même si elle n’est sans doute pas exhaustive, citons le cas de France Culture qui, le 19 janvier, posait une question… étrange : « Y a-t-il une chance pour une contagion démocratique au reste du monde arabe ? » Une « chance » pour la « contagion »… Juxtaposition étonnante, pour ne pas dire aberrante, dont le caractère contradictoire n’a pas semblé choquer outre mesure celui ou celle qui a formulé la question. Illustration supplémentaire, s’il en fallait une, des risques inhérents aux procédés de circulation circulaire de l’information : répétition, uniformisation et absence de retour réflexif sur les termes employés, qui peuvent pourtant parfois confiner à l’absurde. Le malade n’est pas toujours là où on le cherche.

L’utilisation systématique par l’ensemble des médias dominants de la métaphore de la « contagion démocratique », sans jamais l’interroger, est un des nombreux symptômes de la dégradation, voire de la misère, du traitement des informations internationales.

* * *

Méconnaissance des pays concernés, recours aux clichés, caricatures et raccourcis, surdité, voire méfiance, à l’égard de tout ce qui semble sortir du cadre idéologique dominant, appels à des experts en expertise, qui font le tour de tous les plateaux et qui, à de rares exceptions près, sont eux aussi dépassés par les événements… Le public mérite mieux. N’est-ce pas, en réalité, une réflexion sur l’ensemble du secteur « informations internationales » qu’il conviendrait d’engager ? À moins de se résigner et de souhaiter que l’épisode du 20 heures de France 2 du 31 janvier fasse école : alors que les événements commencent à se précipiter en Égypte, la chaîne semble en panne d’analystes. Le téléspectateur aura donc droit aux commentaires, depuis le Caire, du célèbre… Omar Sharif. L’acteur égyptien qui, il est vrai, n’a jamais caché son intérêt pour le tiercé, est interviewé au sujet des « événements » dans sa luxueuse chambre d’hôtel, qui donne sur… la place Tahrir. Il explique, entre autres, tendant le bras vers la fenêtre, qu’il est « avec eux ». Vous avez dit surréaliste ?

Julien Salingue

Notes

[1] Voir la compilation réalisée par Arrêts sur images.

[2] On notera que le « portrait » de Jean-Michel Aphatie est un véritable éloge en comparaison de celui dressé par l’équipe de « Semaine critique », l’émission de Franz-Olivier Giesbert, diffusée le vendredi soir sur France 2 : «  [Tariq Ramadan] est le directeur marketing de l’islam fondamentaliste. Son challenge : comment envahir le moderne marché européen avec un produit moyenâgeux ? Facile. Car l’héritier biologique du fondateur égyptien des Frères musulmans - ceux-là même qui font pétocher l’Occident en ce moment - est un prophète de la com’. Chez lui, le Hamas n’est pas terroriste, et la charia, l’impitoyable loi islamique, un outil de protection de la vie, de l’égalité, de la paix. Grâce au packaging spécial médias du professeur Ramadan, l’islam rigoriste devient un chant d’amour. Un marketing-mix parfait ».

[3] Chacun aura compris que l’objectif de l’exercice n’est évidemment pas de comparer Léon Trotsky à Sayyid Qutb, ou à Margaret Thatcher, ou Thatcher à Qutb, ou l’UMP aux Frères musulmans, etc…

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