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Forum de Libération à Rennes : une assistance soigneusement filtrée

par Michel Jan, le 26 mars 2009

Du 20 au 22 mars, Rennes a accueilli le 4ème Forum de Libération dans ses deux temples culturels : le Théâtre National de Bretagne (TNB) et les Champs libres [1]. Au programme : « Sortir de la crise » [2]. Incontestablement, l’initiative a suscité l’intérêt des Rennais : 16 500 réservations enregistrées ! Au menu : 57 débats, un aréopage d’une centaine d’intervenants « prestigieux » (Ouest-France, 20 mars), une brochette de 14 ministres (13 en fait, Valérie Pécresse ayant annulé sa participation 3 jours auparavant)... Le tout sous haute protection…

S’adressant à ses lecteurs, Ouest-France indiquait qu’il restait des places pour quelques débats et que « Pour obtenir (il n’y avait qu’) une seule solution : vous rendre directement à l’accueil du TNB ou à celui des Champs libres … (si) la salle n’est pas encore pleine, pas de souci. »

Touchante naïveté ! Car les Rennais ont pu constater que c’était loin d’être le cas

« Pas de souci ? » : « Vu de l’extérieur, hier matin, le Forum avait un air de camp retranché » (Ouest-France, 20 mars). Le TNB était « ceinturé de barrière de sécurité et une partie de la rue Saint-Hélier fermée à la circulation, deux compagnies de CRS [3] et une kyrielle de vigiles et personnels de sécurité » (Ouest-France, 20 mars).

Pour pénétrer dans le TNB, il fallait montrer une « invitation ainsi qu’une pièce d’identité. Ensuite, fouille en règle des sacs et palpation de sécurité. Bouteilles d’eau, sandwichs, fruits, barres chocolatées… Confisquées. “On a pour consigne de prendre tout ce qui pourrait servir de projectiles [4]", explique un vigile. Pas de régime de faveur non plus pour les marqueurs et autres stabilos “qui pourraient servir pour des tags ou graffitis”. » (Ouest-France, 20 mars) ; le tout dans un labyrinthe de barrières. « Une tolérance zéro qui a suscité quelques réactions d’incompréhensions. "je croyais que c’était un forum populaire", lance une étudiante. On davantage l’impression de rentrer dans une banque"  » (Ouest-France, 20 mars).

Libération, sous le titre en forme de citation « Heureusement que c’est le forum de Libération, sinon on rentrait à poil » le souligne : « Le dispositif de sécurité des forums suscite toujours quelques réactions ». Et d’écrire : « “Je ne comprends pas pourquoi on doit se faire contrôler pour entrer dans une conférence libre et citoyenne. Ca dénature complètement le forum” s’indigne Christian, qui était venu assister au débat “Bâtir le collectif, rempart à l’ultra-libéralisme ?”. Dans les salles, le public n’a pas manqué d’exprimer son incompréhension, ce matin comme hier. »

De plus, les accès du TNB (rues, venelles) étaient barrés par un cordon de policiers dans un rayon de 6-700 m. Pour le maire de Rennes, « Quelques individus avaient appelé à empêcher, par tous les moyens, la tenue de ces rencontres. La menace était précise et concrète. J’ai considéré qu’il n’était pas admissible d’être soumis à de telles menaces ». (Ouest-France, 23 mars).

L’enjeu : éviter que quelques 500 manifestants (Ouest-France, 20 mars) ne perturbent la tenue du Forum. Objectif atteint : « Avenue janvier, devant les barrières protégeant d’éventuels trublions, les étudiants ont réalisé que le dispositif policier était vraiment trop important. Une charge aurait définitivement disloqué le cortège. Après quelques jets de projectiles, ils ont donc rebroussé chemin sur la place de la Mairie. » (Ouest-France, 21 mars). « Dimanche 22, le forum s’est achevé devant des salles combles –malgré le soleil – dont le public sortait sans se presser, et sourire aux lèvres. » (Ouest-France, 23 mars). Cela étant, le dispositif policier, plus discret, n’a quitté les alentours du TNB qu’en fin d’après-midi.

Mais si cette volonté affichée d’empêcher ce projet de manifestation hostile n’était finalement qu’un symptôme de l’obsession sécuritaire des organisateurs eux-mêmes qui ont adopté un dispositif destiné à dissuader toute contestation en dehors des bienséantes controverses entre les intervenants ?

Pour assister aux débats, il ne suffisait pas de s’inscrire : « “J’étais venu pour écouter un débat qui m’intéressait, pas pour manifester", s’indigne Hugo. "Quand j’ai présenté ma pièce d’identité, les vigiles m’ont dit que mon nom figurait sur une liste de personnes interdites. C’est de la discrimination.”  » (Ouest-France, 20 mars).

Max Armanet, directeur du développement à Libération, se justifie ainsi : « L’entrée est refusée à certains, repérés lors des incidents de jeudi. Ces personnes ont manifesté leur hostilité vis-à-vis de personnalités invitées et ont menacé de perturber les débats.  » Et Ouest France de préciser « Elles étaient suspectées d’avoir participé aux jets de peinture contre la façade du TNB ». Avant de citer à nouveau Armanet : « Le principe est le même que dans un stade quand on refuse l’accès à un hooligan qui, la semaine précédente, a été filmé, jetant des canettes ou imitant des cris de singe. » (Ouest-France, 20 mars). Hugo appréciera l’assimilation, la délicatesse et la hauteur de vue du « directeur du développement ».

L’argument de la volonté d’éviter la manifestation liée au mouvement étudiant actuel apparaît comme une occasion en or pour masquer l’obsession sécuritaire.

Le contrôle préalable systématique, ou a posteriori, des listes d’inscrits et les évictions qu’il peut entraîner apparaissent comme des pratiques déjà éprouvées. Ainsi, en septembre 2007, à l’occasion du 1er Forum de Libération à Grenoble, le site de Marianne avait publié le témoignage d’« un internaute exclu, sans raison, de la salle des débats » (…) « Le premier jour, j’ai pu assister tout à fait normalement à un premier débat. Avant de me rendre au deuxième, je suis sorti de la salle pour fumer une cigarette. Au moment de rentrer, la sécurité m’a interdit assez violemment l’accès aux espaces de débat, me déclarant que les renseignements généraux (“sur consignes de la mairie”, m’a-t-on dit) me refusaient l’accès, comme à environ une cinquantaine de personnes (des manifestants contre la tenue de l’événement mais aussi de simples participants, comme moi). […] Je suis un “simple citoyen” : jeune et intéressé par la politique. Je ne suis membre d’aucun collectif, parti ou autre association, locale ou nationale, exerçant une action revendicatrice visant à faire déraper les débats en présence des ministres, personnalités et nombreux médias. D’ailleurs, entre mon arrivée sur les lieux et le moment où je me suis vu refuser l’accès à cet “espace citoyen”, je n’ai eu aucune attitude ou propos qui pouvait laisser penser que je me posais en “ contre-manifestant” [5] »

La lecture de la « Charte du Forum de Libération » nous éclaire sur ce genre de pratique avec son article 9 : « Le comité de coordination du Forum avalise les inscriptions, les propositions de débats, d’ateliers, ou de participations. Il se réserve le droit d’exclure les personnes ou les organismes dont le comportement serait en contradiction avec la charte. » La charte « oublie » de préciser la composition de coordination, mais on peut en identifier un membre au vu des témoignages d’Hugo, de l’internaute de Grenoble ainsi que des déclarations des organisateurs : «  La préfecture s’est montré très insistante  » indique-t-on du côté de l’organisation. Avec 13 membres du gouvernement au programme, le forum « Libé » est encadré par un dispositif de sécurité drastique. [6]. »

Les critères qui permettent de détecter « le comportement (qui) serait en contradiction avec la charte » ne sont pas non plus définis, ou sont à déduire, en creux, de la lecture de la charte où le mot pluralisme apparaît 3 fois, et où il s’agit d’approfondir «  la réflexion, le débat démocratique, l’échange d’idées, la formulation de propositions, le libre échange d’expériences, de personnes et de mouvements de la société civile… ». L’article 7 de la charte précise d’une manière un peu absconse, mais qui fait tout de même froid dans le dos : « Le Forum de Libération est un espace ouvert excepté à toutes personnes ou organisations qui attentent à la vie des personnes comme méthode d’action politique. » Hugo, et ceux qui ont été refoulés apprécieront cette nouvelle assimilation.

Face à « l’incompréhension » de certains participants, « Laurent Joffrin a présenté ses excuses en invoquant la nécessité d’assurer le bon déroulement des échanges et une certaine “sécurité républicaine” [7]. »

… Une « sécurité républicaine » qui fait bon ménage avec un sens aigu des opportunités publicitaires : « A noter que le Forum a été dédié par Max Armanet à Alain Bashung, qui était inhumé aujourd’hui, et dont le magnifique portrait, signé Ludovic Carême, qui était en Une de Libération lundi, trône en grand dans l’espace d’accueil des intervenants. », précise Pierre-Henri Allain dans Libé-Rennes du 20 mars. Une manière de conjurer les redoutables difficultés que connaît Libé en se réclamant de l’auteur de « Ma petite entreprise ne connaît pas la crise » ?

Michel Jan

Notes

[1] Moyennant une contribution de 500 000 € partagée entre la Région Bretagne, le département d’Ille-et-Vilaine, la Ville de Rennes et Rennes-Métropole, qui coproduisaient l’événement (Ouest-France, 20 mars 2009).

[2] L’hédonisme du « Vive la crise » de 1984 n’est plus au goût du jour.

[3] S’il mentionne le « barrièrage », Pierre-Henri Allain se contente de retenir la présence de « quelques CRS » dans l’édition de Rennes-Libé (« Premier jour du Forum : le public répond présent »).

[4] Malgré un événement de retentissement international récent, les chaussures ne semblent pas (encore ?) être sur les listes.

[5] Sur le site de Marianne : « Forum de Libération à Grenoble : un « renvoyé spécial » raconte ».

[6] Dans l’article « Heureusement que c’est le forum de Libération, sinon on rentrait à poil », déjà cité.

[7] C’est ce que nous apprend l’article « Heureusement que c’est le forum de Libération, sinon on rentrait à poil », déjà cité.

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