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Tribune
Dérives dans la presse alternative : le cas de L’Âge de faire
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Les observations critiques d’Acrimed doivent-elles s’arrêter à la porte de la presse dite « alternative » ? Que faire lorsque l’on apprend que les associations ou les personnes qui fondent de tels journaux se permettent d’avoir en interne des pratiques qui n’ont rien à envier à celles que subissent nombre de salariés de la presse la plus mercantile ? Nous publions ci-dessous, sous forme de tribune, un article à paraître dans La Décroissance n° 49 de mai 2008, sous le titre « L’Âge de faire ou l’écologie à la schlague » : témoignages de salariés et réaction du président de l’association [1]. (Acrimed)

« Des patrons autoritaristes et productivistes faisant fi de considération humaine pour leurs employés, il en existe partout dans le monde capitaliste, c’est pas un scoop. La première chose que je retiens de mon expérience à L’Age de faire, c’est que ces comportements ne sont pas réservés à la sphère capitaliste. La deuxième, et la plus importante, c’est que chaque fois que j’ai évoqué mes conditions de travail avec des militants écolos, ils ont détourné les yeux. » Philippe Declerc a été webmaster du journal L’Âge de faire pendant six mois. Il a démissionné, comme un grand nombre de salariés de ce journal.

Le journal L’Âge de faire est un mensuel écologiste né à la fin 2005 et distribué à 60 000 exemplaires par abonnement et sur les foires bio. L’Âge de faire a pour but de « gagner l’opinion publique aux questions écologiques et citoyennes ». Ses locaux se trouvent dans les Alpes de Haute-Provence, sur la commune de Salignac, au lieu-dit La Treille. La rédaction travaille de fait au domicile d’Alain Duez, président de l’association loi 1901« L’Âge de faire », qui gère le journal. Comme président, Alain Duez ne touche pas de salaire. Il dirige par contre l’équipe des salariés du mensuel, une dizaine de personnes.

Ancien entrepreneur dans le BTP et fondateur du journal, Alain Duez en détient toutes les rênes. Un jour, nous recevons au journal un courriel. Celui-ci nous invite à aller lire un forum Internet dédié au journalisme sur lequel des anciens salariés de L’Âge de faire décrivent des conditions de travail très dures. Un forum Internet étant très très loin d’être une source fiable d’information, nous n’y portons pas trop attention. Mais des salariés du journal nous appellent, et après avoir recueilli un, deux, trois, puis au total presque une dizaine de témoignages d’anciens salariés, tous traumatisés par leur passage à L’Âge de faire (certains ont peur d’apparaître dans cet article), tous concordants dans leurs dires, nous décidons de rendre public ce que nous avons appris.

1. Climat de travail et management

Au moins huit personnes ont quitté L’Âge de faire par démission depuis sa création. Avec à peine trois ans d’existence, le turn-over est impressionnant. Sous couvert du tutoiement entre employés et patrons et d’une structure associative, les salariés de L’Âge de faire sont traités comme des « outils » et rabroués en permanence. Le partage du pouvoir ou de l’initiative au sein du journal est inexistant. « Vocifération », « hurlement », « humiliation », « enfer » sont les termes utilisés par les anciens employés.

Contrôle

Patrick Levieux, ancien journaliste à La Voix du Nord et à La Marseillaise, travaille depuis trois mois à L’Âge de faire. Il nous décrit au téléphone le « climat époustouflant » qui y règne. Il a démissionné fin avril, « parce qu’il y a trop de gens qui souffrent dans cette rédaction », dit-il. « Quand je vois des personnes qui plusieurs années après leur passage à L’Âge de faire se mettent encore à pleurer quand ils parlent d’Alain Duez, je me dis qu’il faut arrêter le massacre. »

Le « massacre », c’est d’abord un contrôle permanent, des articles refaits dix fois, des demandes contradictoires, des missions qui changent, l’imposition du même horaire pour tous, sans adaptation. Le moindre retard est sanctionné d’une remarque désagréable. Cette mainmise va jusqu’à imposer un horaire de pause à tout le monde, comme à l’usine : de 10 h 15 à 10 h 30 le matin, de 16 h 15 à 16 h 30. Un quart d’heure pour aller aux toilettes, fumer un clope, décompresser. Cette organisation scolaire, très inadaptée au travail d’une rédaction, a duré presque un an avant de craquer par sa propre inanité.

Nous avons eu également confirmation par plusieurs employés qu’il arrivait à Alain Duez de lire les mails professionnels de ses salariés. Comme M. Duez vit sur place, il lui suffit pour cela d’allumer leurs ordinateurs et d’ouvrir leur messagerie, une fois les salariés partis. Pour détourner ce contrôle, les salariés utilisent leur adresse électronique personnelle. En somme, selon les mots de Patrick Levieux, « c’est impossible d’avoir une quelconque autonomie, tout est conçu pour la surveillance. Michel Foucault aurait été très intéressé de venir ici. »

« Faire régner la terreur »

Dans une lettre envoyée en février 2007 à l’Inspection du travail par les salariés de L’Âge de faire, ceux-ci dénoncent « un contexte autoritariste où la dévalorisation de la personne et de son travail ont pesé ou pèsent encore sur la santé et le moral du personnel. »

Qu’est-ce qu’un « contexte autoritariste » ?

Julien Giboz est le premier salarié, il avait 25 ans. Il reste plus de six mois au journal entre 2005 et 2006. Il nous le dit au téléphone : son passage à Salignac fut « une expérience très difficile  ». Le jeune homme en est sorti « avec un manque de confiance en [lui] énorme  » ; « j’étais détruit psychologiquement », se souvient-il. Au début de son contrat, en attente d’un logement, Julien a été hébergé chez Alain Duez. « Il me parlait du journal dès le petit déjeuner. Les choses ont commencé à mal tourner le jour où je lui ai dit que je voulais juste prendre mon café tranquille et travailler à partir de huit heures. Il m’a alors hurlé dessus en disant que j’avais une mentalité de fonctionnaire. Pour lui, la limite entre bénévolat et salariat n’existait pas, et ne devait pas exister. » Ce jour-là, Julien s’est caché dans les toilettes pour pleurer. D’autres salariés nous ont avoué avoir aussi versé des larmes. Par la suite, Julien est constamment humilié par Alain Duez et ses méthodes de management musclées : « Tous les jours, il hurlait, des fois à 20 centimètres de mon visage. Il me traitait d’incapable. »

La violence verbale d’Alain Duez, âgé de plus de 60 ans, s’exerce prioritairement sur les salariés jeunes. C.L.*, la cinquantaine, a été secrétaire de rédaction pendant cinq mois ; elle n’a été que rarement victime des gueulantes de Duez. Dans un témoignage accompagnant la lettre adressée par la quasi-totalité des employés à l’Inspection du travail, elle explique : « Les plus jeunes, les plus fragiles étaient traités d’une façon ignoble : accusations, hurlements, menaces, dévalorisation extrême. Tout était bon pour faire régner la terreur. » Au téléphone, C.L. nous décrit l’ambiance de travail par les adjectifs « atroce, épouvantable, horrible ». Elle précise : « Gueuler, c’est le moindre de ses défauts. Le pire, c’est qu’il disait aux gens qu’ils étaient nuls. » Elle a été la première à démissionner du journal. Dans une lettre envoyée à son employeur, elle lui confiera en partant : « J’ai éprouvé un réel sentiment de désincarcération, quand j’ai franchi pour la dernière fois le seuil de La Treille. Pire qu’une prison, tu as fait de ce lieu et de ton journal une espèce de tombeau. »

Gisèle [2]., journaliste pendant un an à Salignac, a été victime de ces pratiques : « J’ai pris dix kilos en un an, je pleurais tous les soirs en rentrant », se souvient-elle. Gisèle aussi démissionnera. Le nombre de scènes de violence verbale qui nous ont été rapportées est inconcevable. Les mots « boule dans le ventre », « dépression », « mise au placard » sont couramment utilisés pour décrire l’état de souffrance des employés. Le harcèlement se joint à une négation du travail de l’autre. « Il peut en deux minutes entrer dans un bureau, se mettre à vociférer et complètement dénigrer des mois de travail d’une personne  », raconte Patrick Levieux.

« On est des instruments », résume Catherine*, 50 ans, qui a travaillé pour le développement du journal. Alors que « L’Âge de faire » est censée être une association, tout le pouvoir est concentré dans les mains d’Alain Duez. « “C’est moi qui décide !” disait-il. Toutes les idées qu’on pouvait apporter étaient refusées », se rappelle Julien. Le délégué du personnel à l’assemblée générale de l’association n’est pas choisi par les salariés, mais par Duez. Les salariés qui contestent alors se font traiter d’« enfants gâtés ».

Pour Catherine, qui a démissionné depuis, « Alain Duez fonctionne comme un gourou, il manipule les gens et couple toujours un compliment à une remarque désagréable, ce qui permet de faire passer les insultes et autres humiliations ». Ce jeu pervers finit par détruire. « Je connais des gens qui ne peuvent même plus passer en voiture près de Salignac », dit-elle.

2- Droit du travail

Alain Duez a bénéficié de 2005 à 2007 de plus d’une douzaine de contrats aidés, « contrats d’avenir » ou « contrats d’accompagnement à l’emploi », qui sont financés par l’État et le conseil général. Le coût pour l’employeur est d’une centaine d’euros par mois et par salarié la première année. Le fait d’être en contrat aidé et payé au SMIC horaire n’est pas un problème en soi. Le problème survient lorsque les jours de travail ne sont pas payés et les horaires largement dépassés afin de ne pas dépenser de l’argent, alors que l’association est bénéficiaire. Deux pratiques coutumières chez Alain Duez, comme le montrent les deux témoignages suivants.

Gisèle : «  Il faut savoir travailler pour la gloire  »

Gisèle entre à L’Âge de faire en 2005 et en sort en 2007. Son statut de RMIste lui permet de signer un « contrat d’avenir ». Elle est censée travailler 35 heures. L’employée se souvient : « Pendant six mois, j’étais investie totalement, je ne travaillais pas moins de 45 heures par semaine. Une fois, il a engueulé vertement une collègue car elle voulait partir à 17h30. On ne partait jamais avant 19h-20h », nous déclare-t-elle. Ce travail en plus des horaires de bureau est considéré comme du bénévolat, mais le choix n’est pas réel. Un jour, Alain Duez lui demande de venir travailler la nuit. Croyant avoir le choix, Gisèle refuse. Alain Duez se fâche rouge. « Il faut savoir travailler pour la gloire », assène-t-il. « Travailler pour la gloire », cela veut dire aussi travailler le week-end, avoir des retenues de salaire inexpliquées. Gisèle a dû essuyer plusieurs insultes et recourir à une menace aux prud’hommes pour arriver à se faire payer deux jours de travail enlevés à son salaire arbitrairement. Les jours de travail le week-end ne sont que très rarement récupérés. « Alain Duez disait souvent de ses employés qu’ils n’étaient pas rentables », se souvient-elle, « alors que les salariés ne lui coûtaient rien ; ils n’ont pas à être rentables. »

Catherine ou les week-ends non-payés

Ayant signé un contrat d’avenir, en charge du développement du journal, Catherine voit sa charge de travail augmenter de plus en plus. Légalement à 26 heures, elle en fait bien davantage. Catherine se rend sur les foires biologiques et écologiques diverses en France. D’abord un week-end, puis deux, puis de plus en plus : « Durant l’été, j’ai dû faire six à sept week-ends de travail. » Non payés, peu récupérés. « En septembre, comme j’habite seule avec mes deux enfants, je lui ai dit que je ne pouvais plus travailler autant les week-ends. Cela a été le gros clash, j’ai été mise au placard et traitée d’incapable. »

La volonté de ne rien payer au-dessus de ce qui est strictement nécessaire se voit aussi dans la manière dont les salariés en déplacement sont « très très fortement incités à aller squatter chez des lecteurs du journal ». Catherine, qui, à 50 ans, écume les foires bio pour L’Âge de faire pendant huit mois, refuse de s’inviter chez des inconnus. Elle s’achètera une tente à ses frais et ira au camping. Pas très confortable pour tenir un salon, mais « Alain Duez remboursait le camping, pas l’hôtel ».

Bénéfice

Les salariés se mobilisent. En 2006, ils se rendent ensemble à l’ANPE de Sisteron pour prévenir « où ils envoient les emplois aidés qu’ils donnent à L’Âge de faire ». Ils rencontrent un membre de la CGT. Par une lettre commune datée du 14 février 2007, les salariés dénonceront leur contrat à la Direction départementale du travail, de l’emploi et de la formation professionnelle (DDTEFP), le manque de suivi, l’absence de formation et de tuteur. L’ensemble de ces démarches est resté sans résultat. Si L’Âge de faire ne bénéficie plus de contrats aidés aujourd’hui, c’est dû seulement à la nouvelle politique de « rigueur » budgétaire appliquée par la préfecture des Alpes de Haute-Provence.

Sauveur Incardona, ancien comptable de l’entreprise, se souvient : « Alain Duez embauche systématiquement en contrats aidés, et au bout d’un an, quand l’aide de l’État commence à se réduire, comme par hasard, il pousse les personnes à bout et elles démissionnent. (…) Derrière une façade écologique et humanitaire, c’est un très bon business. » L’association « L’Âge de faire » fonctionne de fait comme une entreprise commerciale classique. Deux anciens salariés sont actuellement en procédure aux prud’hommes pour « salaires impayés ». Selon Alain Duez lui-même, l’exercice comptable 2006 du journal montrait un bénéfice net de 62 000 euros.

Alain Duez s’explique

Joint au téléphone, Alain Duez explique le nombre de démissions dans l’équipe par leur manque de motivation : « J’ai eu la chance de démarrer L’Âge de faire avec des contrats aidés. C’était des gens qui étaient au RMI et sous la pression du conseil général pour leur faire reprendre le boulot. Ils préféraient rentrer dans une association que de rentrer à Intermarché… Une partie de ces gens-là n’étaient pas plus motivés que cela ni par le projet ni par la reprise du boulot. » Alain Duez précise n’avoir licencié personne – et de fait, à part Julien Giboz, tous les salariés partent d’eux-mêmes. Pourquoi partent-ils ? Parce qu’« à Sisteron ils s’emmerdaient, ils voulaient retourner là d’où ils venaient ». Alain Duez oppose enfin le fait que quatre personnes sont en CDI dans l’équipe.

Quant aux accusations d’autoritarisme ou de contrôle, il nie tout en bloc : « c’est complètement délirant ». Il répond que « [son] bureau est à 15 mètres de celui des salariés ». L’espace des salariés ? « J’y mets jamais les pieds », en tout cas « pas tous les jours ». « Le contenu du journal est discuté avec les journalistes », soutient-il. L’équipe aurait une « liberté de fonctionnement et une autonomie ». Ces reproches viendraient en fait d’un petit nombre de personnes qui fomentent un « complot », un « coup monté et rien d’autre » pour « saborder L’Âge de faire ».

À la question «  L’Âge de faire est-il une entreprise ou une association ? », Alain Duez répond : « Je suis une association par rapport aux gens qui portent le journal en tant que projet. En tant que personne au service du projet, on est une entreprise » (sic). Pour le reste, « on est une entreprise qui fonctionne, point final ».

Conclusion de Gisèle : « Dans le milieu des foires bio et dans le réseau de la décroissance et de l’écologie, l’autocritique est bien peu de mise. Comme si nous étions parfaits et détenteurs d’un nouvel ordre moral. L’expérience de L’Âge de faire démontre les limites de la "perfection". »

Sophie Divry



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[1] Auquel nous accorderons un droit de réponse s’il le souhaite. (note d’Acrimed)

[2] Les noms ont été changés ou remplacés par des initiales à la demande des personnes


 



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