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Les médias et la mort de Pierre Bourdieu

La mort de Pierre Bourdieu et l’emprise du journalisme

le 11 février 2002

« S’il y a une chose encore plus difficile à supporter que la disparition d’une des figures majeures de la pensée contemporaine et, pour certains d’entre nous, d’un ami très proche, c’est bien le rituel de célébration auquel les médias ont commencé à se livrer quelques heures seulement après la mort de Pierre Bourdieu. Comme prévu, il n’y manquait ni la part d’admiration obligatoire et conventionnelle, ni la façon qu’a la presse de faire (un peu plus discrètement cette fois-ci, étant donné les circonstances) la leçon aux intellectuels qu’elle n’aime pas, ni la dose de perfidie et de bassesse qui est jugée nécessaire pour donner une impression d’impartialité et d’objectivité.

Si Bourdieu pouvait se voir en première page d’un certain nombre de nos journaux, et en particulier du Monde, il ne manquerait pas de se rappeler la façon dont il a été traité par eux dans les dernières années et de trouver dans ce qui se passe depuis quelques jours une confirmation exemplaire de tout ce qu’il a écrit à propos de " l’amnésie journalistique ". »

(Jacques Bouveresse, « Pierre Bourdieu, celui qui dérangeait », Le Monde, 31 janvier 2001.)

Le "rituel de célébration" auquel se sont livrés les médias après l’annonce de la mort de Pierre Bourdieu permet de constater ce que fait et ce que peut le journalisme quand il s’empare d’une oeuvre majeure.

Pierre Bourdieu, dans « L’emprise du journalisme » [1] se proposait d’analyser notamment les effets de cette emprise sur la production culturelle. Nous avons réuni ici, avec patience, mais non sans indignation, de nombreux échantillons qui permettent de vérifier (et, le cas échéant, de préciser et de rectifier) quelques thèmes de ses analyses.

Le constat est accablant.

Pour dissimuler l’indigence ou la bassesse de la plupart de leurs commentaires, certains journalistes ou responsables des médias ne manqueront pas de souligner

- l’importance des rediffusions à la radio et à la télévision et la publication d’extraits de son oeuvre dans certains organes de la presse écrite ;

- l’attention portée aux hommages unanimes et convenus de la plupart des responsables politiques, dont les médias se sont faits les relais ;

- la multiplicité des "points de vue" et des "tribunes" consentis à des producteurs culturels, notammment parmi ceux qui doivent à l’oeuvre de Pierre Bourdieu une part décisive de leur inspiration.

Mais comment taire ces quelques évidences :

- la parole de Pierre Bourdieu a circulé en des points très limités de l’espace médiatique, confirmant ainsi la misère culturelle des grands médias de masse ;

- la simple reprise des communiqués des formations politiques et l’importance qui leur fut accordée peuvent difficilement passer pour des preuves de l’indépendance du journalisme ;

- la publication de "tribunes libres" et la diversité des point de vue qui s’y sont exprimés ne peuvent passer pour des expressions du travail des journalistes eux-mêmes.

Or, - à quelques exceptions près que nous avons essayé de relever - loin de prendre la mesure de l’oeuvre de Pierre Bourdieu, les médias l’ont taillée à leur mesure. Dans les documents que nous avons réunis, on voit comment travaillent les journalismes, divers par les médias dans lesquels ils s’expriment et leurs positions dans ces médias. On constate alors notamment :

- les effets de l’urgence médiatique qui conduit à résumer cette oeuvre par le recours à quelques poncifs ;

- les effets des prétentions des tenanciers de l’espace médiatique qui jaugent, jugent et tranchent du haut de leur position.

D’autres avant Bourdieu avaient déjà fait les frais de ces déplorables sollicitudes. Sans rire, ni pleurer, nous voulons essayer de comprendre. Mais certainement pas nous résigner.

Notes

[1] Actes de la Recherche en sciences sociales, 101-102, mars 1994, p. 3-9 ; repris dans Sur la Télévision, Liber/Raisons d’agir, 1996.

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