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Une bronca médiatique « pas très catholique » contre Georges Frêche

par Mathias Reymond,

Comment des propos tenus par Georges Frêche dans un « classique » conseil d’agglomération ont suscité un réel déferlement médiatique d’indignations saupoudré de l’imputation d’antisémitisme.

On peut n’éprouver aucune sympathie particulière pour le personnage, et encore moins pour ses sorties fracassantes et ses déclarations ambiguës (souvent perçues comme xénophobes [1]), sans faire dire n’importe quoi à propos de ces dernières. On peut condamner sa politique (comme nous l’avons fait, par exemple, de ses agissements à l’égard de la presse locale, notamment lorsque celui-ci mettait le principal quotidien régional, Midi Libre, sous pression [2]), sans se sentir obligé de lui faire dire autre chose que ce qu’il a dit [3]

Propos décontextualisés…

C’est L’Express (28 janvier 2010) qui a (re)sorti l’affaire. Dans un portrait à charge du Président de la région Languedoc Roussillon et de l’Agglomération de Montpellier, l’hebdomadaire met en exergue des propos tenus par l’intéressé sans les dater ni préciser le contexte : « Laurent Fabius qui s’est permis, sur Canal +, de dire qu’il ne serait pas sûr, s’il était électeur en Languedoc-Roussillon, de voter pour Frêche, a droit, lui, à un uppercut de style très lepéniste : "Voter pour ce mec en Haute-Normandie me poserait un problème : il a une tronche pas catholique." » Et Jacques Molénat, l’auteur de l’article, s’empresse de souligner dans une note de bas de page que Laurent Fabius est « issu d’une famille juive [mais] a été élevé dans la religion catholique. »

Que le PS – qui n’en attendait pas moins – se désolidarise complètement des propos de Frêche en présentant une liste face à lui lors des prochaines régionales n’a rien d’étonnant. Seul nous intéresse ici le traitement médiatique.

Or, seulement préoccupés par la polémique et ses conséquences, les grands médias ne rappellent pas le minimum sur cette affaire… En effet, ils ne restituent pas correctement ses propos et leur origine. Et pour en savoir plus il faut consulter le site d’information indépendant « Montpellier-Journal » : Un site qui ne se caractérise pas précisément par son allégeance à Georges Frêche.

En écoutant l’enregistrement diffusé par Montpellier-Journal (et repris, mais tardivement, un peu partout sur Internet), force est de constater que L’Express n’a pas rappelé que les propos incriminés ont été tenus lors du conseil d’Agglomération du 22 décembre, sans susciter alors le moindre scandale. L’hebdomadaire n’a pas donné non plus la source de cette information, parue dans Direct Montpellier Plus, le 23 décembre 2009. Pis : la citation de Frêche a été tronquée et, ce faisant, sortie de son contexte.

Verbatim : « Huchon, ça c’est du solide. Moi je serais à Paris, je voterais Huchon. Si j’étais en Haute-Normandie, je ne sais pas si voterais Fabius. Je m’interrogerais. Ce mec me pose problème. Il a une tronche pas catholique. Ça fait rien mais peut-être que je voterais pour lui mais j’y réfléchirais à deux fois. [Puis à l’intention des journalistes présents :] « Notez là haut, je vous fais une puce. » (En référence à la rubrique de Midi Libre, « La puce à l’oreille » qui regroupe des brèves).

Enfin, si l’on écoute le fichier sonore sur le site de Montpellier-Journal, il est manifeste que le ton de Georges Frêche est celui de la plaisanterie. Une plaisanterie qui, comme à l’accoutumée, ne brille pas par sa finesse…

… et déferlement médiatique

Il n’empêche. Les propos relevés par L’Express suscitent l’indignation dans les médias. Il s’en trouve peu parmi eux pour rappeler que Georges Frêche réagissait ainsi à ce qu’avait déclaré Laurent Fabius le 20 décembre dans l’émission "C politique" (France 5) : qu’il n’était « pas sûr » de voter Georges Frêche s’il était électeur en Languedoc-Roussillon

Libération titre en « une » : « Frêche de plus en plus rance ». Dans l’article lié, on découvre que le président de la Région Languedoc Roussillon « s’est livré à un nouveau raptus nauséabond  : dans L’Express de cette semaine, il cible Laurent Fabius en déclarant à l’adresse de l’ex-Premier ministre, issu d’une famille juive : "Voter pour ce mec en Haute-Normandie me poserait un problème : il a une tronche pas catholique." » Libé note que ces propos ont été tenus en janvier 2010, alors qu’ils l’ont été en décembre 2009…

De son côté, Le Figaro fait sa « une » sur « Georges Frêche, l’homme qui sème le trouble au PS » et ne s’intéresse qu’aux conséquences des propos sans revenir sur leur origine.

Et le pompon revient à France Soir qui s’interroge en « une » : « Georges Frêche est-il antisémite ? ». Dans son éditorial, Gérard Carreyrou est « triste de voir l’homme qui fit le coup de poing contre Jean-Marie Le Pen à la corpo de droit de Paris devenir en vieillissant une sorte de Le Pen de gauche . » Sans citer sa source (Montpellier-Journal), France Soir revient sur le contexte de la scène mais discerne dans ces propos quelques «  relents antisémites  ».

À la télévision, le scénario est le même : polémique et décontextualisation des propos. Dans son journal télévisé, TF1 revient sur « le nouveau dérapage verbal de Georges Frêche » que Laurence Ferrari qualifie de « douteux et choquant », tandis que France 2 se soucie de « la guerre fratricide » que cela déclenche en Languedoc Roussillon.

Jean-Michel Aphatie dans « Le Grand Journal » sur Canal Plus s’intéresse à ce « nouveau dérapage » de Georges Frêche et n’hésite pas à parler d’« expression antisémite ».

Le soir même de la publication de l’article dans L’Express, les « polémistes » de RTL débattent du sujet dans l’émission « On refait le monde ». Ce qui n’est pas pour déplaire à l’animateur, Christophe Hondelatte : « Je remercie Georges Frêche, président de la région Languedoc Roussillon, de nous offrir avec la régularité d’un métronome des sujets de débat enflammés ». Comme, à ses yeux, il s’agit seulement d’une « bourde », il cite la phrase en prenant un accent du sud (plutôt celui de Marseille que celui du Sud Ouest, région dont est originaire Georges Frêche, mais peu importe). Mais il rappelle que « Laurent Fabius est juif ». « Les propos de Georges Frêche, demandent-ils à « ses » chroniqueurs, vous paraissent-ils – parce que c’est de ça dont il est question - relever de l’antisémitisme ou pas ? » Patrick Poivre d’Arvor trouve « affligeant » de parler de cette façon quand on est « Président de la région Midi-Pyrénées ». Hondelatte lui rappelle simplement que Frêche est président de la région Languedoc Roussillon…

Le lendemain, Marc-Olivier Fogiel interviewe Frêche sur Europe 1 [4] dans le but de le piéger, le coupant sans cesse.

Et caetera…

S’il y a bien une casserole que le président de région du Languedoc Roussillon ne devait guère penser avoir à supporter, c’est bien celle d’avoir tenu des propos antisémites. Dans le raz-de-marée médiatique, il ne s’est trouvé aucun grand média pour rappeler, comme l’a fait Alain Gresh sur le site du Monde Diplomatique [5], que, à de nombreuses reprises, Frêche a prononcé son attachement à l’Etat d’Israël et à sa politique, et aux juifs en général (étant entendu qu’être sioniste n’est pas nécessairement un gage de non-antisémitisme...). A notre connaissance, seul le site Rue 89 est revenu sur ces prises de position [6].

Economiser l’accusation d’antisémitisme pour le combattre réellement ? Le dernier souci des professeurs médiatiques de bonne conscience.

Mathias Reymond

 
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Notes

[1Voir à ce sujet, même si cela ne relève pas de la critique des médias, l’article d’Oumma.com.

[3Comme ce fut le cas, à propos des Harkis. Lire ici même : « Dérapage de Georges Frêche : des médias imprécis.

[4On peut écouter l’entretien dans son intégralité ici.

[5Voir l’article de Alain Gresh : « Georges Frêche, Israël, les juifs et l’antisémitisme » sur le site du Monde Diplomatique.

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