Observatoire des media

ACRIMED

USA : les sports féminins bénéficient d’une moindre couverture médiatique qu’il y a vingt ans

par Cheryl Cooky,

Nous publions un article de FAIR, observatoire des médias états-uniens, consacré au traitement médiatique des sports féminins, et mis en ligne le 15 juin dernier (Acrimed).


Pourcentage des sports féminins dans la couverture médiatique des sports, 1989-2014 (Communication & Sport)





Si on vous disait que la couverture médiatique des sports féminins aux informations télévisées était moins élevée aujourd’hui qu’en 1989, le croiriez-vous ? Il ne vous viendrait pas à l’idée de répondre autrement que par la négative.


2 à 3 misérables pour cent de temps d’antenne

Assurément, la participation des femmes et des filles dans le domaine du sport s’est accrue au cours des 25 dernières années, et nombre de ligues professionnelles féminines sont apparues depuis 1989. Il y a également eu une formidable croissance de l’intérêt et du nombre de supporters des sports féminins au cours du dernier quart de siècle.

Malheureusement, d’après une enquête publiée récemment dans Communication & Sport, menée par mes collègues de l’Université de Californie du Sud Mike Messner, Michela Musto et moi-même, les informations télévisées n’ont consacré que 2 à 3 misérables pour cent de leur temps d’antenne aux sports féminins en 2014. Et, de fait, on est en dessous des 5 pour cent consacrés aux sports féminins en 1989. D’après nos données sur l’année 2014, sur les 934 sujets diffusés sur les antennes locales des chaînes de télé de Los Angeles de notre échantillon (soit plus de 12 heures d’antenne), 880 étaient consacrés aux sports masculins (approximativement 11 heures trente) et seulement 32 sujets, soit à peu près 23 minutes, aux sports féminins. (Le temps restant était consacré à des sports « non genrés » tels que le marathon ou les sports de loisirs). Les chiffres pour l’émission « SportsCenter » de la chaîne ESPN étaient du même ordre. Sur le total des 405 sujets de « SportsCenter » de notre échantillon (presque 14 heures), 376 traitaient les sports masculins (juste au-dessus de 13 heures) tandis que seuls 13 reportages, soit approximativement 17 minutes, parlaient de sports féminins.

Si l’on s’en tient aux dires d’ESPN, la diffusion de sujets consacrés aux sports féminins est passée de 1500 heures à 7500 au cours des cinq dernières années. Pourtant, d’après notre étude, la couverture des sports féminins dans l’émission « SportsCenter » est restée stable à 2 pour cent depuis que cette émission a été ajoutée à notre enquête en 1999. En effet, vu la formidable croissance des sports féminins, et de leur diffusion si l’on s’en tient aux chiffres d’ESPN, on s’attendrait à voir une augmentation des sujets qui les traitent. Et tandis que beaucoup pourraient en conclure que les médias d’information se contentent d’offrir au public « ce dont ils ont envie », nos données suggèrent que les médias d’information, via leurs commentaires et leur traitement, contribuent à construire et entretenir des publics et des supporters de sports masculins tout en réfrénant tout intérêt pour les sports féminins.


La répartition de la couverture médiatique des sports (dans l’émission « SportsCenter » et sur les antennes locales des chaînes de télévision (Communication & Sport)
[Légende : basketball masculin, football américain masculin, baseball masculin, autres sports masculins, golf masculin, hockey masculin, football masculin, basketball féminin, neutre, autres sports féminins.]





Les sports masculins, particulièrement les « Trois grands » (le football américain, le basketball et le baseball masculins professionnels et universitaires), continuent de monopoliser le temps d’antenne, avec 75 pour cent du total de notre échantillon de 2014, et ont droit de cité y compris hors saison. Par exemple, les antennes locales de Los Angeles, qui travaillent avec des contraintes de temps considérables (la plupart des sujets consacrés au sport dans les infos ne durent que quelques minutes), vont souvent inclure de longues histoires à « dimension humaine » à propos de sports masculins, tels ce sujet de 55 secondes au sujet d’un chien errant égaré dans le Brewer’s Stadium de Milwaukee ou les 40 secondes consacrées à un joueur de la NBA, récemment transféré, en quête d’un bon burrito dans sa nouvelle ville. Notez bien que ces histoires ont été diffusées des jours où on ne traitait aucun sport féminin au cours de l’émission.

Tandis que la couverture est restée faible en termes quantitatifs sur les 25 ans de la durée de l’étude, nous avons observé une évolution positive, une tendance qui a émergé dans notre échantillon de 2009 et qui persiste aujourd’hui, à savoir l’absence de sexualisation des athlètes féminines. Malheureusement, cette tendance « positive » dans la qualité du traitement s’est accompagnée d’un déclin quantitatif de la couverture des sports féminins. Il semblerait que les médias d’information soient devenus plus regardants quant à l’usage d’un sexisme exacerbé dans les commentaires, nous l’espérons en partie grâce à nos recherches.


« Si vous n’avez rien de mieux à faire, allez-y »

Pourtant, lors des rares occasions où les médias d’informations sportives couvrent effectivement les sports féminins, ces sujets sont traités de façon terne, sans enthousiasme, se limitant à une exposition des faits. La fin du bulletin de 23h de la KABC (26/07/2014) proposait un sujet très représentatif consacré au championnat du monde de volleyball de plage professionnel :

Votre week-end ne serait pas tout à fait complet sans un peu de volleyball. Kerri Walsh Jennings et April Ross affrontaient l’équipe de Slovaquie en demi-finales, en bonne voie pour leur quatrième victoire du championnat. Renvoyant facilement les Slovaques dans les filets au cours du premier set, elles perdent le 2ème, ça s’est donc joué en trois sets. L’équipe américaine se rapproche ainsi de la médaille d’or avec ce match ; si vous n’avez rien de mieux à faire, allez donc vous la couler douce demain sur la plage de Long Beach.

Cette approche de type « si vous n’avez rien de mieux à faire » s’inscrit à l’exact opposé de l’enthousiasme et de l’excitation qui accompagnent les échanges portant sur les sports masculins. Les sujets consacrés aux sports masculins étaient caractérisés par de hautes valeurs qualitatives (interviews, musique, visuels, etc.) accompagnés par des commentaires de haute volée, des tonalités de voix enthousiastes et des descriptions passionnées.

Par exemple, durant la couverture des meilleurs moments du All Star Home Run Derby de la MLB (14/07/14) sur « SportsCenter », un présentateur sportif parlait d’un coup de Giancarlo Stanton en ces termes : « Ouah ! On va regarder ça encore une fois. Il les achève purement et simplement ! On peut se rendre compte de la vitesse de ce swing en temps réel. Et on est tout bonnement admiratifs devant un coup pareil. » Plus tard, un analyste sportif s’est répandu en compliments sur Yoenis Céspedes : « Céspedes n’a jamais cessé de s’améliorer, ses home runs étaient de plus en plus longs et les scores de plus en plus élevés. »

Lors des rares occasions où les médias d’information appliquaient les mêmes standards élevés de production et de qualité de commentaires aux sports féminins, ces sujets soulignaient dans la plupart des cas le double rôle d’athlète et de mère. Des sujets avec la star du basketball Lisa Leslie alors qu’elle faisait son entrée au Hall of Fame ou bien Candace Parker et sa carrière fulgurante au sein de la WNBA comportaient des questions à propos de la capacité des athlètes à trouver l’équilibre entre leurs deux rôles d’athlète de haut niveau et de mère. (« Comment faites-vous pour garder l’équilibre entre votre rôle de pièce maîtresse au sein d’une franchise et celui de pièce-maîtresse dans la vie d’une petite fille ? » a demandé « SportsCenter » à Parker).

D’aucuns avanceront peut-être que c’est une amélioration par rapport aux histoires où les athlètes féminines sont sexualisées, que l’on a pu trouver dans de précédents objets de notre enquête, mais chaque fois qu’une athlète féminine apparait dans son rôle de mère, on la confine encore dans le cadre conventionnel des rôles de genre. Il semblerait qu’aux yeux des informations sportives, les options de représentations des athlètes féminines se limitent au rôle d’objet sexuel, de mère, ou d’absence de représentation.

On m’a récemment demandé comment j’avais réagi aux résultats de l’enquête, et j’ai répondu : « Je suis surprise d’être surprise. » En effet, des précédents au cours de cette enquête établissent une inégalité persistante dans la couverture médiatique des sports féminins aux informations, du coup je m’attendais d’une certaine façon à une continuité dans ce manque de couverture. Mais, 40 ans après la promulgation de la clause Title IX, après l’émergence de nombre de ligues féminines professionnelles et la formidable croissance du basketball féminin universitaire, on aurait pu s’attendre à observer une progression et des améliorations similaires dans la couverture médiatique dans les programmes d’information.

Dans nos recherches, nous expliquons cela en termes d’« irrégularité du changement social », qu’il est facile d’identifier et de décrire, mais bien plus ardu d’expliquer et de traiter. Pourquoi restons-nous coincés dans des modes et des façons de vivre obsolètes dans certains domaines alors que nous sommes capables de progresser dans d’autres ?

Voici ce que je voudrais dire : la couverture médiatique du sport est importante. Les médias d’information sur le sport ne nous informent pas simplement des principaux événements dans le monde du sport, ils sont une institution puissante qui construit activement et entretient l’intérêt et les publics pour les sports masculins. Le silence des médias sur les sports féminins retarde la croissance de la construction des publics et des supporters pour les sports féminins. Cela a des effets sur les relations de genre dans notre société. Comme nous l’expliquons :

L’échec des journaux télévisés et des émissions résumant les grands événements de la journée [highlights shows] à couvrir équitablement les sports féminins réduit au silence le mouvement historique des femmes dans le sport et les succès impressionnants remportés par les athlètes féminines, maintenant ainsi le sport en tant qu’environnement propice à la reproduction d’idéologies de la supériorité masculine.

Dans la perspective d’un changement positif des rapports de genre de notre société, améliorer la couverture médiatique des sports féminins serait un progrès considérable.

Cheryl Cooky (professeure associée d’études féminines, de genre et de sexualité à l’Université Purdue)

Traduit par Acrimed

 
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