Observatoire des media

ACRIMED

Une lettre ouverte d’août 1999

Télérama en liquidation ?

A propos de France Culture
par Charles Alunni,

Lettre ouverte de Charles Alunni adressée à la rédaction de Télérama ainsi qu’à Mr. le Président de RADIO-France Jean-Marie CAVADA, le 19 août 1999 - précédée d’une présentation et suivie d’une réponse de Télérama.

Présentation

Ce texte de a été écrit et adressé à l’hebdomadaire Télérama via la voie Internet et sur le site de ce magazine, le 27 Août 1999, dans le cadre de son Forum ouvert et démocratique. La non-publication, dans le cadre de ce libre Forum sensé gérer des débats sur l’audiovisuel, de ma Lettre ouverte, ainsi que le style de la réponse anonyme qui m’a été transmise via MAIL (pièce ci-jointe) permettront aux lecteurs de juger des limites effectives de ces trois qualificatifs ("débat", "ouvert" et "démocratique")... Quand au style de cette réponse, il laisse apparaître une irritation enveloppée de sous-entendus que je ne commenterai pas.

Cette Lettre ouverte pointait, avant même son application effective, le fonds idéologique de la " réforme " du Service Public RADIO-FRANCE (France-Culture), ce fonds étant condensé dans ce que j’ai pu qualifier de dérive jeuniste de la nouvelle Direction. Qu’un magazine comme Télérama ait promotionné si radicalement une telle option, et ce dès le 11 Août 1999 (cf. Télérama N° 2587, p. 110-111), posait déjà, à notre avis, la question de la neutralité de la presse à l’agard du Service Public (et réciproquement).

Enfin, ma lettre anticipait aussi sur ce qu’allait devenir le manifeste La transmission de la Culture constitue-t-elle un délit d’initiés ?

Charles Alunni

<< On nous ment, on nous ment tellement,
Qui nous gouverne ment ...>>
Diagnostic Katonomique
(5 novembre 2001)

DELIT D’INITIES, Charles ALLUNI, http://members.aol.com/kulturkampf/delit.d-inities.html - e-mail : delit.inities@voilà.fr

Télérama en liquidation ?

[Lettre ouverte adressée à la rédaction de Télérama ainsi qu’à Mr. le Président de RADIO-France, Jean-Marie CAVADA, le 19 août 1999]

Il y a un an, Télérama avait, en ce temps-là, consacré, deux pages à mon regretté ami et collaborateur Gilles CHÂTELET. Il s’agissait alors de donner apparemment écho à ce grand livre qui voulait nous ouvrir les yeux sur ce vers quoi est en train de nous conduire le Grand Système Néo-Libéral du Consensus. Je n’en citerai ici qu’un passage :

"Jeunes nomades, nous vous aimons ! [...] Décidément, l’ordre cyber-mercantile sait bien s’y prendre ! Le "jeune plein d’énergie" est donc censé incarner la modernité et donner l’exemple face aux "ringards" et aux "conservateurs rigides" qui montrent peu d’enthousiasme pour la fluidité curieusement toujours décrétée d’en haut par les pantoufles volantes, ces décideurs toujours en transit fugace d’un fauteuil directorial à un autre". [1]

Dans votre n° 2587, daté du 11 août 1999, Mlle Sandrine Quiska se fait l’écho de "ce qui est en train de changer" à Radio-France, et en particulier à France-Culture. Son titre (et son sous-titre) sont à eux seuls tout un programme : Une bande de jeunes. Lifting. Peps et impertinence à la Maison ronde : des petits nouveaux aux idées larges investissent l’antenne pour un (court) été. Bien frais ! Philosophe, comme Gilles, nous avons toujours eu cet inactuel défaut de maintenir, à contre-courant du temps présent, que tous les mots comptent, et que leur articulation définit nécessairement un style et une politique du discours. Quel style et quelle politique ? Allons droit au cœur de l’article. Remarquant que le combat pour un rajeunissement de l’audience des antennes du service public n’est pas nouveau, et rappelant fort justement à ce propos le " fiasco " de Michel BOYON avec sa création du Mouv’, votre journaliste ajoute : " Il fallait donc trouver autre chose pour dynamiser et "relooker" les antennes publiques, comme le suggéraient à la fois bon sens et études de marché ". Voici une première reconnaissance de dette à l’égard de la yaourtière à classe moyenne ou héroïsme du quelconque du système néo-libéral : « bon sens " et " études de marché" suggèrent la même chose. Nous y voilà (déjà, et encore) : les études de marché ne seraient que l’écho du fameux sensus communis, si cher à la nouvelle dictature du médiocre. Sur France-Inter, notre nouvelle Turbo-Bécassine nous apprend la naissance d’une nouvelle-émission-jeune : C’est comme à la radio (sous-entendu, mais ça n’est pas de la radio), d’""une radio dans la radio" " (ventriloque sans doute, et en tout cas marque non dissimulée de l’entrisme jeune) qui permet "à chacun " d’affirmer sa propre personnalité, de parler en toute liberté de sujets qui lui paraissent importants"". Et nous y (re)voilà (encore et toujours) : la belle "philosophie" du à chacun son moi egocentré enfin autorisé à amplifier à la planète entière son auto-affirmation inepte à partir de ce qui lui paraît important ! Depuis quand (et pour qui ?) la radio de la Maison ronde, service public avec cahier de charges, serait-elle le lieu organisé d’un déballage d’opinions de jeunes robinsons incultes ?

Venons-en à France-Culture. On nous apprend qu’" un regard curieux [...] s’intéresse à son voisin de palier comme aux nouvelles technologies [sic] ", et que c’est la " l’ambition de la fine équipe de Bande originale ". Quiquec’estqu’çaQuiska ? C’est Mme Laure ADLER qui y répond : des tous " moins de 30 ans [qui] font leurs premières armes à la radio, bien décidés à prendre le risque de l’insolence et de l’humour ". Ainsi, la nouvelle Directrice de France-Culture nous assure le libre cour au " "oui, enfin j’veux dire" contemporain, à la fois insolemment adolescent et piteusement adulte ".

Sandrine QUISKA renchérit alors sur le bond de qualité que cela représenterait pour cette chaîne dinosaurienne : " là encore, un grand fourre-tout [...] dans un style qui frise parfois l’amateurisme ". À tel point que pendant deux jours j’ai pu croire que passant d’une éclipse annoncée à une liquidation consommée, 93,3 et 93,5 Bande FM n’était plus attribuée par le CSA à cette belle radio " conservatrice " et (donc) " vieillotte " (et réciproquement) qui s’écoutait jusque-là. Insupportables de prétention, des amateurs au " jeunisme " branchouillé par les nouveaux marchés. Cela entre 12 et 14 heures. Qu’à cela ne tienne, reprenant cette longueur d’onde entre 18 et 20 heures, une autre émission-jeune confirmait mon pessimiste diagnostic quand (et c’était le moins pire de l’émission), Mlle X, qui sait si bien servir le truisme aux cochons, pérorait sur le ton de la dissertation prétentieuse d’une khâgneuse mal dégrossie, à propos de tout et de tous, y-compris de mon pauvre ami Rodolphe Burger, convoqué malgré lui à étoffer la play list sans doute "cultivée et insolante" de l’invitée en mal de sensations virtuelles [2]

Et pour couronner le tout, c’est à Olivier Kaeppelin, directeur adjoint de Laure ADLER, que Mlle Quiksa donne la parole. Selon lui, " il est indispensable de permettre aux jeunes générations d’expliquer leur monde avec leur propre langage, et d’apporter une vision un peu moins élitiste et scientifique de la culture ". Depuis quand les jeunes générations ont-elles " leur monde ", apparemment séparé du nôtre, et qu’elles pourraient (nous) expliquer, toujours sur le mode du " oui, enfin j’veux dire ", avec " leur langage " qui leur serait "propre" (et qui n’est donc pas non plus le nôtre) ? Un comble d’absurdité logique propre à un système faux-cul qui ose pourtant (sommet de sa perversion) décliner son nom : " jeunisme opportuniste, démagogie et soumission aux directives du marketing ". Et d’ajouter " Peut-être. En attendant, tous y trouvent leur compte et font bouger les choses. Et c’est très agréable à écouter ". Nous y re(re)voilà ! Finalement, Mlle Sandrine QUISKA n’a jamais quitté l’orbite d’une même constellation politique : ce supplément d’âme bien-pensant du cynisme néo-libéral prétendant que " tous y trouvent leur compte ". Ce qui permet de liquider pour compte de tout solde ceux qui ont fait la dignité de cette radio : les producteurs sans doute trop " vieillots et conservateurs ", c’est-à-dire trop cultivés, trop compétents, trop pertinents et trop professionnels pour continuer à conserver leur travail sur l’antenne. Comme le pointait encore CHÂTELET, " Pour approcher cet horizon, l’idéal serait naturellement une usine sans matière et... sans ouvriers ! C’est l’image pho[to]nique du monde rêvé par le financier-spéculateur, d’un monde où tout bouge absolument sans que rien ne bouge, et qui aime s’étourdir de l’élégance d’une concurrence parfaite soustraite à la puanteur de la compétition pour tenter d’oublier ce qu’elle est : une élégance de gangster qui d’un claquement de doigts fait disparaître un "problème" ". Pourtant, c’est avec ces mêmes producteurs "ringards", qu’intellectuels " élitistes et scientifiques ", nous avons, au titre d’invités de l’antenne, travaillé toutes ces années à contr(ari)er le sens commun [3].C’est bien de liquidation dont il s’agit, celle d’une culture qui n’est pas à confondre avec le trop célèbre easy listening voué à flatter perversement le trop fameux sens commun . Et je constate que Télérama, par ces positions, se met en (œuvre de) liquidation. Mais rira bien qui rira le dernier, car nous ne reboierons pas la ciguë aujourd’hui sponsorisée par Disneyland et Coca-Cola.

À l’époque où l’argent n’a plus d’odeur, voilà donc le "socialisme" et la gauche-caviard-sandwich prêts à donner le change à une vox populi toujours un peu clonée de fascisme. À cela, ajoutez la "bonne conscience moralo-édifiante" qui (nouveau comble de la perversion des pourceaux) n’hésite pas à faire entrer en grande pompes les représentants-propriétaires-du-gâteau-déjà-bien-gros de la presse écrite sur l’antenne (Mrs. COLOMBANI, ADLER et... consorts). Pourquoi ? Afin d’épargner aux " bienveillantes férules " toute critique pouvant venir des media. Le comble vous dis-je. Mais de quelles éclipses s’agit-il ? Celles qu’on nous fabrique de toutes pièces afin que toutes les vaches soient noires (et folles). Ce présent qu’il ne connaît plus, CHÂTELET l’aurait-il donc si bien dessiné ?

" Place donc au cyber-bétail ! [...]. Il faudra donc "organiser l’abandon par les États de leurs fonctions thérapeutiques et éducatives pour les confier progressivement au marché..." et ne pas imiter "cette Europe ringarde mêlant service public et démocratie, identité et territoire, mémoire et avenir... continent le plus rétif à la disparition des concepts qu’elle a créés : État, nation, citoyenneté, institution, hôpital, école... Elle paiera très cher, par un chômage durable, leur défense vaine ".

À une présentation de Vivre et penser comme des porcs, mon maître Jean-Toussaint DESANTI affirmait : " Si cet ouvrage est celui d’un "ringard", alors je réclame le droit d’être un "super-ringard" ". Quant à moi, permettez-moi de réclamer le statut exceptionnel d’"hyper-ringard", car vous nous ferez bientôt regretter la disparition de "Radio-Sorbonne".

À bon auditeur (qui veut encore en avoir entre les oreilles), salut !

Réponse E-Mail de Télérama

- web, 1/09/99 14:16 -0000, télérama
From bin Wed Sep 1 16 : 15:50 1999
Date : Wed, 01 Sep 1999 16:16:05 +0200
From : " web "
To : alunni@nef.ens.fr

Bonjour.

Il va sans dire que votre long message nous a fortement intéressés ce qui explique le retard que nous mettons à vous répondre et dont nous vous prions de nous excuser.

Evidemment, il nous aurait semblé logique et de pure bienséance que vous commenciez par vous adresser à l’auteur de l’article que vous citez en référence, mais comme votre lettre est truffée d’attaques ad feminam d’assez mauvais goût, on imagine bien l’angoisse qui a pu vous étreindre au moment de l’envoi. Donc, voilà que vous vous adressez à Télérama - et non à Sandrine Quiska - pour vous acharner sur les changements de France-Culture, ce qui, vous en conviendrez, concerne avant tout France-Culture - et non Télérama. Finalement, on a un peu de mal à s’y retrouver, mais comme vous vous annoncez spécialiste de l’articulation des mots, du style et du discours, on se dit qu’après tout, nous autres pauvres journalistes, avons dû rater quelque progrès universitaire et que nous ferions bien de nous y remettre. C’est alors qu’on découvre avec étonnement que nous faisons fausse route : ce que vous défendez n’est apparemment pas l’avant-garde de l’université, mais, semble-t-il, une fraction intellectuelle qui campe sur son piédestal en regardant d’un peu loin un monde qui évolue - mon Dieu, quelle horreur ! - et qui prend en compte les pratiques sociales et culturelles. Les medias sont des "passeurs" qui ont à cœur - c’est notre cas - d’informer tout en faisant partager enthousiasmes et acrimonies, à travers une curiosité sans cesse renouvelée.

Ignorer qui est l’autre - celui à qui nous nous adressons - serait naturellement une erreur profonde et nous mènerait droit au mur. Comment allumer chez lui des feux, pour reprendre l’expression de Montaigne, si on commence par mépriser ce qu’il est ? Pas question pour autant de faire du journalisme de la demande mais encore faut-il que l’offre que nous proposons rencontre un écho.

Voilà. C’est aussi simple que ça. Sans entortiller le moindre discours dans des mots ronflants, en tenant dur comme fer au respect de tous ceux qui nous lisent.

Nous n’avons pas l’impression que votre lettre témoigne du même souci, et nous le regrettons.

Cordialement,

Télérama sur web http://www.telerama.fr

 
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Notes

[1Gilles CHÂTELET, Vivre et penser comme des porcs. De l’incitation à l’envie et à l’ennui dans les démocraties-marchés, Exils, "Essais", Paris, 1998.

[2 (Mais le rock est aussi une (contre)culture, dans laquelle il faut se tremper, qui colle à la peau, et qui ne s’improvise pas sous la loi soi-disant "naturelle" du Grand Marché Mondial pour Cyber-gédéons... Quant à la pseudo-nouveauté (musicale et culturelle), l’excellente Jeanne-Martine VACHER ne les avait pas attendus. Au détail près que sa recherche de musiques exotiques faisait l’économie " des manies les plus écœurantes du populisme urbain et de son cosmopolitisme d’aéroport : se goinfrer des "best of" de la planète ".

[3Pour ne parler que des interlocuteurs de mon Laboratoire comme mes amis Alain PROCHIANTZ, Rodolphe BURGER, Éric BRIAN, Pierre CAYE, Jacques DERRIDA, Jean-Tousaint DESANTI, Pascal DUSAPIN, Dominique LESTEL, Giuseppe LONGO, Patrick GUYOMARD, René MAJOR, , Laurent NOTTALE, Bernard TEISSIER ou René THOM ...

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