Observatoire des media

ACRIMED

Sexisme au quotidien, un travail d’Équipe

par Olivier Le Roux,

À l’heure où les discours sur l’égalité homme-femme dans le sport se multiplient, il n’est pas inutile d’analyser ce qu’il en est dans L’Équipe, principal (et seul) quotidien de sport hexagonal. Le journal privilégiant les sports les plus en vue (ceux qui ont le plus de licenciés, d’audience, d’investisseurs, etc.) – sports essentiellement pratiqués par des hommes – il est peu surprenant de voir se refléter, sinon se renforcer, ce tropisme masculin dans ses pages.



Sans prétendre fournir une enquête systématique et approfondie ni viser une quelconque exhaustivité, nous nous sommes penchés, à titre expérimental, sur l’édition du jeudi 16 avril 2015 dont se dégage au moins une tendance lourde : s’il espère contrecarrer la domination masculine à l’œuvre, beaucoup reste à faire pour le journalisme sportif.

Une question d’images

Parlons de l’image d’abord. Dans la presse sportive, inutile de dire qu’elle occupe une place prépondérante. Examinons pour commencer les photos à la une : quatre photos au total (une grande et trois petites) qui représentent toutes des hommes. Où sont les femmes ? Sans doute sont-elles mieux représentées dans les pages intérieures. Publicité et dessin de presse mis à part, il y a 64 photos dans l’édition étudiée, qui se déclinent comme suit :
- une image représente une foule de supporters de football masculin aux États-Unis. Plutôt masculin, le public comporte néanmoins quelques femmes. Soyons magnanimes et qualifions cette illustration de « mixte ».
- sur une photo figure un cheval : la question de la parité est donc ici hors de propos.
- trois photos représentent des femmes (Amélie Mauresmo, capitaine française de Fed Cup de tennis, Emilie Fer, kayakiste et championne olympique de Kayak monoplace ; enfin, Cindy Billaud, sprinteuse sur 100 m haies).
- pour le reste, 59 photos illustrent des sportifs hommes ou des actions ou évènements de sports masculins.

Cette écrasante domination visuelle masculine s’explique largement par le poids du football, sport dominant et masculin s’il en est (les deux choses étant liées), qui ne récolte pas moins de 44 photos à lui seul. Cependant sur les 20 images restantes, qui pourraient ré-équilibrer un peu les choses, la part des hommes reste de 80%. Par conséquent, du strict point de vue visuel, il est incontestable que dans l’édition de L’Équipe analysée (comme dans beaucoup d’autres publiées jour après jour), les femmes ne sont visuellement que (très) peu présentes.

Récapitulons :

Un problème de fond

L’avenir de l’homme se cache peut-être davantage dans les articles de fond dépourvus d’illustrations. Il se pourrait qu’à défaut de voir des femmes, on en parle au fil des pages du quotidien du groupe Amaury.

Classons grossièrement les articles en deux catégories : les « longs » et les « courts ». Les « longs » correspondent à des articles de plus d’une colonne comportant un titre et une visibilité correcte. Un article comprenant deux à trois questions et des réponses même sommaires entre par exemple dans cette catégorie. Les « courts » sont tous les articles d’une demi-colonne ou moins, ainsi que tous les petits encarts de résultats. Le bilan est le suivant :

Même en éliminant le « biais footballistique », le constat est sans appel pour le sport féminin, réduit une fois encore à la portion congrue.

Si l’on entre dans les détails des « longs » articles traitant du sport féminin, nous disposons donc :
- d’une interview d’Amélie Mauresmo, capitaine de Fed Cup avant la demi-finale contre la République Tchèque. L’article fait une demi-page (avec une grande photo) et n’oublie pas d’aborder le sujet de la grossesse de l’ex-numéro un française.
- d’un article d’un tiers de page sur la kayakiste Émilie Fer, avant les sélections nationales préparatoires aux JO de 2016. Où il est aussi question de sa rupture avec son ancien entraineur…
- d’un article sur une bonne demi-colonne avec photo, relatif à la hurdleuse Cindy Billaud qui se sépare de son entraineur Patricia Girard.
- d’un article d’une bonne demi-colonne sur l’équipe de France de gymnastique.

En résumé, quand on parle de sport et de femmes dans L’Équipe, cela donne notamment deux ruptures, une grossesse et de la gymnastique... pas forcément la meilleure façon que la presse, sportive ou autre, a trouvé pour faire évoluer les mentalités quant aux rapports hommes-femmes et à leur place et rôles respectifs dans le sport et ailleurs !

On note bien quelques « très courts » articles concernant des résultats des demi-finales aller de la ligue féminine de basketball et les résultats des quarts de finales retour de la ligue féminine de volley-ball. À quoi s’ajoute un petit encart annonçant le changement de nationalité de la judokate française Ketty Mathé qui combattra désormais pour la Turquie ainsi que les résultats des qualifications du championnat d’Europe de gymnastique. Mais là encore, ce ne sont que quelques données brutes relatives aux femmes dans un océan de chiffres et autres résultats se rapportant aux sports masculins.


Sexisme dans L’Équipe : encore un effort…

L’Équipe se soucie indéniablement (et ostensiblement) de l’égalité homme-femme, notamment à l’occasion du 8 mars… mais le fait à sa manière, c’est-à-dire en offrant à ses lecteurs un classement des « beaux gosses » élus exclusivement par le personnel féminin du journal. Célébration de la journée internationale des droits des femmes… qui célèbre des hommes, association immédiate des femmes au physique et à la beauté… À L’Équipe, la vision rétrograde des femmes a manifestement de beaux jours devant elle ! En version intégrale, cela donne :

C’est la journée de la femme, oui ou non ? Les femmes de la rédaction du groupe L’Équipe ont laissé tomber, le temps d’une journée, leur habituel devoir de réserve pour se prononcer sur leurs sportifs préférés. Le résultat a de la gueule.

Malgré les apparentes préoccupations égalitaires du journal, il n’en reste donc pas moins que le traitement qu’il réserve à la gent féminine dans ses colonnes est assez symptomatique du traitement médiatique usuel des femmes et du sport féminin [1].

Difficile en effet de nier que le quotidien sportif contribue quotidiennement à reconduire les inégalités de sexe, certes à travers le prisme du sport, certes de manière diffuse, certes plus ou moins visiblement selon les jours, mais de façon néanmoins récurrente à travers le type de traitement systématiquement déséquilibré et en définitive sexiste mis au jour. Aussi peut-on dire que derrière certaines grandes déclarations d’intention égalitaristes, le journal sportif participe assez paradoxalement – et avec beaucoup d’autres – à rendre le sport (et sa représentation) plus sexiste qu’il ne l’est.

Olivier Le Roux (avec Thibault Roques)

P.S  : Pour mettre à l’épreuve notre analyse du numéro d’avril pris au hasard, nous avons consulté l’édition plus récente encore du 2 mai dernier pour vérifier, ne serait-ce que du point de vue visuel, notre constat. Or dans ce numéro figurent six hommes et aucune femme en « une ». Au total, il y a 67 photos de sportifs hommes, quatre photos de foules ou plans larges traitant de sports masculins… et trois photos de sportives en action : deux pour le rugby féminin dont c’est la finale (une bien belle promotion !) et une de la joueuse de Lattes-Montpellier, Élodie Godin, à l’occasion de la finale de la coupe de France de basket. De quoi – malheureusement – conforter notre analyse…

 
  • Enregistrer au format PDF

Notes

[1On pourra notamment se reporter à certains épisodes malheureusement mémorables, telle les caricatures de journalisme franchement sexiste épinglées ici même et .

Jeudi d’Acrimed : mobilisations contre la Loi Travail, le retour des chiens de garde

Le 29 septembre 2016 à Paris, avec Sophie Binet (CGT) et Frédéric Lemaire (Acrimed).

Le médiateur de Radio France répond à Acrimed : mépris, condescendance et autosatisfaction

Son impartialité mise en cause, il réplique par une critique des auditeurs et un éloge de son propre travail.

Docteur Patrick et Mister Cohen

Déontologie journalistique à géométrie variable.