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Sa campagne électorale : Plantu, éditocrate indigné, n’est pas indigné par Plantu

par Mathias Reymond,

Chaque dessin de Plantu est un éditorial. Et quand il ne dessine pas, il ne renonce pas – c’est sa liberté – à éditorialiser. Il lui est même arrivé, au nom de la défense de la liberté de la presse, d’oublier le prix qu’il a reçu d’une aimable tyrannie...

Le 11 avril 2012, sur France Inter, l’humoriste Daniel Morin dresse un portait très acerbe de Jean-Luc Mélenchon, « la terreur incontestée des journalistes ». Le transformant en homophobe, il lui fait dire, à l’attention d’un coiffeur à la voix efféminée : « Tu m’as pris pour Michou, espèce de tantouse ». Dans le même esprit, il l’imite en traitant un contrôleur de la SNCF de « collabo » et de « nazi ».

Mais ce n’est que de l’humour. Alors rions.

Ensuite la parole est donnée à l’invité du jour, le dessinateur Plantu qui s’était déjà illustré en assimilant Mélenchon à Marine Le Pen [1]

Mais ce n’était que de l’humour. Alors rions.

Puis Plantu, après avoir remercié Daniel Morin, ajoute : « L’homme politique dont vous venez de parler est un admirateur de Hugo Chavez au Venezuela. Et il y a une dessinatrice qui s’appelle Rayma au Venezuela qui en bave parce qu’elle a son Mélenchon sur le dos. Seulement il est au pouvoir, et il n’est pas possible de s’exprimer librement quand Hugo Chavez est président de la République au Venezuela. Donc ça donne des idées sur l’avenir de la tolérance en France. »

Rayma est caricaturiste dans le quotidien El Universal, l’un des journaux les plus lus du Venezuela. Elle va bien. Merci pour elle. D’ailleurs tous les jours, 200 000 personnes découvrent ses dessins [2].

El Universal est, comme de nombreux autres médias privés, proche du pouvoir économique et a soutenu le coup d’État contre Hugo Chavez – pourtant démocratiquement élu – en 2002. Comme dans d’autres démocraties, au Venezuela, il existe de nombreux titres de presse, favorables ou non au chef de l’État. Il en est de même pour la télévision, où les principales chaînes de télévision (en termes d’audience) sont critiques à l’égard de Chavez.

Mais revenons à Plantu, et rappelons que cet amoureux de la démocratie s’est vu remettre, ainsi que le rappelait le site du Grand Soir, le prix « Doha Capitale Culturelle Arabe » par l’ambassadeur du Qatar, Mohamed Al Kuwari, le lundi 20 décembre 2010. Ce prix était accompagné de la somme de 10 000 euros. Au cours de ses remerciements, il a eu l’audace de lâcher : « Que ce soit au Qatar ou au Proche-Orient, j’apprends beaucoup sur la liberté d’expression et sur la liberté de penser ».

Or, signalons à Plantu que le Qatar est l’un des pays les plus liberticides du monde. Classé 137e sur 167 pays, le Qatar a un indice de démocratie très faible selon l’hebdomadaire The Economist qui le range dans les « régimes autoritaires ».

Plantu, qui semble-t-il est également très attaché à la liberté de la presse, devrait se renseigner sur l’état du journalisme au Qatar. Le portait qu’en dresse Reporters sans frontières qui, convenons-en, n’est pas une référence indiscutable, n’est pas très glorieux : « S’il existe des journaux privés, la plupart appartiennent à des membres de la famille régnante. Aussi la pratique journalistique relève-t-elle de l’équilibrisme. Cette situation rend périlleuse toute analyse critique des décisions prises par les autorités de Doha, ou de manière générale sur le Qatar. Les pressions politiques - et économiques - pèsent lourdement sur la ligne éditoriale des journaux. »

Puis, ajoute RSF, « la loi multiplie les interdits. […] À tout moment le bureau du Premier ministre peut élargir la liste des interdictions, par simple notification aux médias. Toute entrave aux règles peut conduire à l’interdiction de l’organe de presse, sans possibilité de recours judiciaire, et à l’incarcération d’un journaliste pour “calomnie“ et “diffamation“. »

Et si tout cela n’était que de l’humour ?

Alors rions.

 
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Notes

[1Pour mémoire, voir ici-même.

Le Magazine électronique d’Acrimed (numéro 163-septembre 2016)

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Docteur Patrick et Mister Cohen

Déontologie journalistique à géométrie variable.