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Retour sur un « massacre » : Le Point et les éoliennes

par David Larousserie,

C’est ce que l’on appelle une « enquête ». Dans son numéro du 4 août Le Point livre une charge violente contre l’installation d’éoliennes en France. Un vrai massacre selon les deux auteurs. Ils ont raison : le journalisme en prend vraiment un coup.

Le poids des mots

Devinette. A partir des mots suivants, extraits de l’article du Point, saurez-vous identifier la menace qui pèse sur nos « vallées verdoyantes, nos falaises sauvages, nos rivières paresseuses, nos forêts frissonnantes » (mots utilisés dans l’article pour décrire les paysages français) ? « Massacre », « éruption traumatisante », « inflammation », « explosion », « griffer le ciel », « France défigurée », « tsunami aérien », « crime esthétique », « empoisonner », « hanter les nuits », « pris d’assaut », « s’abattent sur la France comme un voile de moineaux », « vent mauvais »... (sélection de mots utilisés par les rédacteurs).

Alors ? Les éoliennes ? Non ! Des « mangeuses de vent », des « forcenées », « des monstres »... L’heure est grave. D’autant que le péril vient d’ailleurs, de l’étranger ! Les auteurs s’offusquent de constater que les constructeurs d’éoliennes étaient « tous étrangers ! » (danois et allemands, précisent-ils). « Leurs équipes commerciales s’abattent » sur nous. Le patriotisme économique refait surface. Mais s’évanouit aussitôt. Quelques lignes plus loin, on apprend que EDF, les pétroliers nationaux, les communes et les particuliers profitent aussi de la manne... C’était bien la peine de nous effrayer avec les étrangers.

Après la tempête, le calme. Tous les interlocuteurs interrogés dans l’article sont désignés avec une courtoisie tout aussi excessive : « respectable », « restauré avec amour », « charmants villages », « sans trêve ni repos », « inlassablement », « religieusement », « résistants »... Pas sûr que l’outrance et la révérence élèvent l’intelligence du lecteur sur un sujet aussi complexe et riche.

Partialité

C’est un exploit. Vous ne trouverez dans cet article pas une seule citation, pas un seul nom, pas un seul argument des partisans des éoliennes. Il n’y en a que pour les opposants. Pourtant, bien entendu, des amateurs d’éoliennes il y en a. Le Syndicat des Energies Renouvelables et son tonitruant président Antolini ? Escamoté ! L’Ademe et ses études ? Oubliées ! Les ministères de l’Industrie et de l’Environnement et leurs groupes spécialisés ? Absents ! L’association « Les vents de l’espoir » et ses argumentaires/pétitions ? Inconnue ! Certes les micros ou les plumes qui se tendent vers M. Blanc après avoir interrogé M. Noir tiennent parfois de l’exercice médiatique obligé un peu hypocrite, mais les quelques noms cités n’ont rien de honteux. C’est vrai qu’ils auraient pu facilement démonter les (rares) arguments de l’article (ce que nous ne ferons pas ici car hors sujet [1]). Evidemment les deux infographies ne sont pas sourcées [2]... Défaut classique aussi : alors que l’on nous décrit abondamment l’état d’esprit malsain des partisans des éoliennes, on ne saura rien de celui des opposants [3]...

Moins on en fait...

Forcément de tels excès de vocabulaire et de cachotterie fatiguent. Et hors de leurs envolées chevaleresques, nos auteurs sont à la peine. Dès la dixième ligne, ils annoncent 700 éoliennes en France cet été quand leur infographie, plus bas, n’en dénombrent que 440. Ils rendent compte d’annulation de projets à Fruges (Pas-de-Calais) et ne citent pas le dernier jugement du mois de mars (quatre mois avant l’article) qui pourtant annule encore plus de permis [4].

Ils sont fiers d’avoir vu l’attestation d’acousticien d’un « copain de la voisine » mais ont oublié de lui demander les résultats de ses mesures. De même, les résultats d’un cabinet d’acoustique resteront dans les limbes. C’était trop de travail sans doute. Ils énumèrent les dangers des éoliennes. Notamment « les appareils électroménagers qui exploseraient dans les habitations », suivi d’un magnifique point d’interrogation entre parenthèse. Pourquoi ne pas dire aussi que les pales arrachent le linge qui sèche sur les fils ! Avec un sic, ça aurait fait très bien.

Ils n’ont pas de chance non plus. Le jour de la sortie de leur article le ministère de l’Industrie sort une étude sur le nombre de permis annulés. Il y en a eu 37% l’an dernier. L’article ne retient que le chiffre de l’association Vent de colère : 50%. En outre 22% des décisions préfectorales ont fait l’objet d’un recours. On est loin de la jacquerie générale décrite par les auteurs, qui auraient vraiment eu intérêt à appeler le ministère pour leur enquête !

Bref nos deux spécialistes ne se sont pas foulés pour nous aider à comprendre les enjeux. A se demander s’ils ne l’ont pas fait exprès.

Où est l’info ?

C’est le plus stupéfiant. Trois pages de vocabulaire excessif pour se déchaîner sur l’adversaire et flatter les « résistants » et finalement presque aucune information. Ne parlons même pas d’éléments de « débats ». Penchons nous sur les miettes.

Grosso modo, les auteurs critiquent le business autour des éoliennes et l’atteinte esthétique (le surtitre est « paysage »). Sur le volet économique des éoliennes, aucune entreprises n’est citée [5], aucun chiffre d’affaires donné, aucun budget d’EDF, de Total ou autre. Aucune prévision économique. On trouve seulement ce jugement de valeur : le prix de rachat serait « stratosphérique ». Pourquoi ce qualificatif ? [6]

Les auteurs semblent choqués aussi par les profits (il s’agit bien du Point !) des entreprises, des communes, des propriétaires... mais ne donnent que des exemples isolés. Un paysan gagne 2000 euros par an pour son terrain « inculte » (Et un journaliste au Point ?). Une commune double son budget... Quelle est la taille de la commune ? Est-ce une exception ? Est-ce plus qu’une taxe professionnelle de PME ?... On ne sait pas. Vraiment court.

Léger aussi, le traitement du volet esthétique. En citant la présidente de la respectable Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France, on pouvait s’attendre à un avis d’expert. « France défigurée » est la seule information, même pas entre guillemets, qui sortira de l’entretien supposé. Pourtant il y a des spécialistes des paysages (ils doivent même obligatoirement donner leur avis pour les permis de construire des éoliennes...). On aurait voulu savoir comment on évalue une défiguration, comment on mesure un impact. Hélas toujours rien que des gros mots... Ou des mots nouveaux. Décidément rétifs à donner des chiffres un peu généraux et censés, les auteurs n’arrivent même pas à sortir un seul chiffre sur le bruit (facile à trouver pourtant mais sans doute trop faible...) (voir plus haut) ! En revanche ils inventent une nouvelle unité de mesure, le « wouf ». Dans le Finistère un interlocuteur leur explique (ils citent entre guillemets) que l’éolienne fait « wouf wouf »... Merci, vraiment merci.

Incontestablement les auteurs se sont fait plaisir. La rigueur, la justesse, l’honnêteté, la cohérence voire la subtilité sont restées au placard. Pauvre lecteur. Sur ce sujet complexe il n’apprendra pas grand’ chose. Ah si, il sait maintenant à qui il faut s’adresser pour protester contre une implantation éolienne (mais pas pourquoi !). Deux lignes auraient suffi...

David Larousserie

 
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Notes

[1Citons quand même rapidement quelques « légèretés ». L’Union européenne n’incite pas à respecter le protocole de Kyoto comme il est écrit ; elle s’est engagée à le respecter. Nuance. Les éoliennes ne fonctionnent pas à "25% de leur capacités" mais leur production annuelle, à cause de l’intermittence du vent, équivaut environ à faire fonctionner à pleine puissance la machine pendant le quart d’une année (c’est vraiment pour comprendre d’où sort le 25% ; des fois c’est plus, des fois c’est moins...). Nuance encore. La France dans sa politique énergétique de renouvelable ne mise pas tout sur l’éolien comme indiqué dans le plan climat 2004 (avantages fiscaux sur le solaire par exemple, rachat d’électricité renouvelable...). On frise la mauvaise foi. Les auteurs dénoncent l’absence d’information du public en omettant de dire que la loi du 2 juillet 2003 exige enquête ou notice d’impact (selon les seuils). De même le ministère de l’Industrie rappelle dans son étude d’août que les procédures sont longues car elles demandent plusieurs études. Donc du temps pour informer, manifester, protester...

[2Remarquons que l’encadré de l’article, rédigé par la correspondante du Point en Allemagne, cite deux genres de chiffres et leurs deux sources. Mais pas un avis de partisans. Il ne manquerait plus que ça !

[3Pourtant dans un article du Monde (« Les éoliennes de la discorde », 5 octobre 2003), on découvrait que la jalousie, les rancunes, les règlements de compte, le syndrome du « pas de ça chez moi » comptent pour beaucoup.

[4Ironie de l’histoire nous avons lu cette information dans la magazine d’août de l’IUT de Tours en...journalisme.

[5Pour être exact, une entreprise est citée à la fin de l’article. Auparavant les auteurs se sont permis cette envolée champêtre : « les sociétés d’éoliennes surgissent du néant comme les champignons après une bonne averse ». Combien de champignons à peu près ? Aucun de ses nombreux champignons n’est cité mais sept noms d’associations protestataires (sur 230) sont donnés...

[6Les rédacteurs expliquent que c’est deux fois le coût de production du kWh nucléaire. Et alors ? Est-ce que ça a un sens de comparer le prix d’une industrie émergente (l’éolien), à une industrie mature (le nucléaire) ; le prix « politique » (pour aider un secteur) à un prix commercial (archi subventionné par d’autres voies d’ailleurs...) ? Et combien ça coûte à EDF ce prix exorbitant (par exemple en comparaison d’une campagne publicitaire ?)

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