Observatoire des media

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Régimes spéciaux : journalistes ou attachés de presse du gouvernement ?

par Denis Perais,

Le conflit en cours sur les régimes spéciaux de retraite fournit une nouvelle occasion au chœur des éditorialistes d’interpréter une partition qu’il connaît sur le bout des doigts.

Une seule solution : « LA réforme »

Quelle « réforme » ? C’est à peine si cela importe, puisqu’elle est « équitable » et « inéluctable ». Florilège d’approbations solennelles :

Sur son blog, Jean-Michel Aphatie, de RTL, approuve la « réforme » le 10 septembre 2007 en félicitant un élu socialiste : « En préparant l’interview de ce matin, à 7h50, sur RTL, je pensais que le député-maire socialiste d’Evry, Manuel Valls, tournerait autour du pot à propos de la réforme des régimes spéciaux de retraites. Oui, peut-être, pourquoi pas, faut voir… Au contraire, sitôt la première question posée, la réponse est venue, claire, simple, insusceptible d’interprétation. Oui, il faut réformer les régimes spéciaux, le pays attend cette mesure d’égalité. Voilà qui tranche avec le salmigondis habituel de la pensée socialiste ; Pourquoi pas à condition de poser en même temps la question de la pénibilité, répète François Hollande. Oui, à condition que l’on donne des droits nouveaux aux travailleurs, se gargarise Arnaud Montebourg. En quelques secondes ce matin, sur RTL, Manuel Valls a donc pris le contrepied de ces prudents, ce qui lui vaudra sans doute quelques solides inimitiés au sein même du PS [1]. »

Patrick Chabannet approuve : « Il [Fillon] lui faudra être ferme pour faire avancer le dossier d’une manière ou d’une autre, sans bousculer ses partenaires dans la négociation. Cela dit, il dispose d’un allié de choix : la réalité des chiffres. Dans une période où, pour des raisons démographiques, les régimes dits normaux vont au-devant de graves difficultés de financement, le maintien des régimes spéciaux apparaît comme une hérésie sociale . » (Le Journal de la Haute-Marne, 10 septembre 2007) [2]

Laurent Joffrin approuve : «  Personne ou presque ne conteste la nécessité de revoir ces régimes de retraite. Très déficitaires, souvent hérités d’un autre temps, ils sont, comme on le sait, financés, non par le patronat rapace, mais… par les autres salariés dont les conditions de départ sont bien moins favorables. » (Libération, 11 septembre 2007).

Pierre Taribo approuve : « Les partenaires sociaux, qui brandissent la menace d’une crise majeure en cas de passage en force de la réforme des régimes spéciaux de retraite, savent que la mesure est inéluctable.  » (L’Est Républicain, 11 septembre 2007).

Jacques Julliard approuve : « Que les choses soient bien claires. Je suis, depuis 1995, favorable à la réforme des régimes spéciaux ainsi qu’à celle de la Sécurité sociale . C’est pourquoi, avec d’autres personnalités de gauche, j’ai soutenu alors le plan Juppé. Que n’avons-nous entendu, y compris ici même, de la part de cette « gauche brasero », composée d’intellos et de bobos bien décidés à résister jusqu’au dernier prolétaire ! Ce n’est donc pas aujourd’hui, quand presque tout le monde a compris le caractère inévitable de cette réforme , que je vais changer d’avis. » (Le Nouvel Observateur, 20 septembre 2007)

Claude Weill approuve : «  La réforme des régimes spéciaux de retraite est sans doute une nécessité économique et démographique . C’est aussi une mesure d’équité. La majorité des Français le savent. Et beaucoup de cheminots aussi. » (Le Nouvel Observateur, 25 octobre 2007).

Alain Duhamel approuve : « Lors, bien sûr, la tentation, c’est de comparer tout de suite ce qui va se passer, avec ce qui s’était passé lors des fameuses grèves de 1995, qui avaient eu lieu également au bout de six mois du début d’un mandat présidentiel, qui avaient déjà concerné les régimes spéciaux de retraite, avec déjà la SNCF qui était en pointe. En réalité, je crois que les choses sont assez différentes. Depuis cette époque-là, et depuis ce qui avait été les plus grandes grèves d’Europe depuis vingt ans, l’opinion publique a évolué, on a pris conscience du fait que malheureusement, il était inéluctable d’allonger la durée de cotisations. » (RTL, 6 novembre 2007).

Des conseillers des gouvernants…

Accompagnateurs de « l’inéluctable », ces mêmes éditorialistes se font conseillers politiques et appellent le gouvernement à ne pas céder… pour ouvrir la voie aux futures « réformes ». Avec, en filigrane, le souvenir de 1995 et une volonté de revanche sociale. Nouveau florilège :

Vincent Beaufils prévient : « En ce sens, la décision de Nicolas Sarkozy de ne pas caler sur les régimes spéciaux est un indice fort : certes, ces régimes sont « spéciaux », et donc leur remise en cause ne touche qu’une minorité. Mais celle-ci avait reçu le soutien de l’opinion en 1995. Si, douze ans plus tard, cette réforme passait sans coup férir, ce serait le signal que la pédagogie finit toujours par triompher. A ceci près que nous ne pouvons pas attendre douze ans pour la suite du programme.  » (Challenges, 13 septembre 2007).

Franz-Olivier Giesbert alerte : « Disons plutôt que le gouvernement ne peut pas perdre. Il n’en a pas le droit. Si comme ses prédécesseurs il cède à la grève, il est condamné à faire de l’immobilisme social dans les cinq ans qui viennent. Au début de tout mandat, il y a une épreuve du feu que le nouveau président doit gagner. » (RTL, 2 novembre 2007).

Alain Duhamel s’énerve : « Non, non, il ne peut pas céder sur le principe des régimes spéciaux de retraite [...] Ça n’est pas possible. » (RTL, 6 novembre 2007).

Claude Imbert somme le gouvernement : « Ce défi de la rue est-il d’une réelle gravité ? Ou s’agit-il d’un obstacle à contourner en laissant pisser le mérinos ? Réponse : il faut réformer sans faiblesse . Sarkozy fut élu pour cela. Un échec ruinerait d’emblée son quinquennat [...]. C’est, au fond, la vérité sur l’état réel de la Nation qui interdit toute dérobade. » (Le Point, 8 novembre 2007)

Michel Bassi, s’appuyant sur des sondages, et avec « finesse », adjure : «  Des décennies d’immobilisme, de refus des réformes destinées à nous mettre simplement à jour, notamment en matière sociale, nous valent de rétrograder sans cesse au palmarès des nations industrialisées [...]. C’est pourtant le moment que les syndicats choisissent pour annoncer qu’ils vont paralyser le pays à partir de mercredi prochain, par une grève reconductible. Au motif que le gouvernement veut mettre fin à l’inégalité que représentent les régimes spéciaux de retraite de certaines catégories de fonctionnaires et assimilés. Motif indéfendable, disions nous : c’est bien l’opinion des Français, qui à 69% adjurent le gouvernement de ne pas céder devant l’assaut des “byzantins” irresponsables . » (L’Eclair des Pyrénées, 10 novembre 2007).

Paul Burel appelle (le Président) à la résistance : « Sur la réforme emblématique des régimes spéciaux - la mère de toutes les réformes, le Président n’a d’autre choix que de résister aux oppositions conservatrices et corporatistes . Reculer sur les retraites, aujourd’hui, ce serait caler dramatiquement sur une réforme absolument vitale et se préparer à fléchir sur tout ou presque demain. Ce serait hypothéquer sa volonté et sa capacité à réformer, miner dangereusement sa crédibilité et sa légitimité. Ébranler son autorité. » (Ouest - France, 12 novembre 2007).

… inquiets des conséquences de « la méthode »

Ces exhortations adressées aux gouvernements, ces appels à l’intransigeance sur le fond, sont accompagnées de critiques et de conseils en tous genres sur « la méthode ». Passage en revue de quelques inquiétudes :

Jean-Claude Kiefer s’inquiète : « Reste l’autre grand problème, celui du pouvoir d’achat auquel le gouvernement ne sait répondre. Avec la flambée du pétrole et des matières premières, tout augmente, sauf les salaires et les retraites. Et qu’on ne dise pas que l’inflation est nulle sous prétexte que le prix des téléviseurs LCD baisse ! Entreprendre des réformes - avec l’impression de les mener à coups de hache - dans un climat aussi morose, renforce encore les obstructions. Et pourrait vite sonner le glas pour l’état de grâce dont se prévaut encore Nicolas Sarkozy. » (Les Dernière Nouvelles d’Alsace, 1er novembre 2007)

Bernard Revel s’inquiète : « La cote du président a perdu 11 points en deux mois et ce n’est pas avec son déplacement à Ajaccio pour un Conseil des ministres dans un camp retranché, ni, plus symptomatique encore, l’augmentation, à sa demande, de son salaire de 140 %, qu’elle remontera. La République irréprochable qu’entendait incarner le candidat Sarkozy a pris une drôle de tournure. Entre ceux qui donnent l’impression de dépenser sans compter et ceux qui sont obligés de se serrer la ceinture, le courant risque de passer de plus en plus mal. Des grèves qui s’annoncent aux échéances électorales du printemps, nombreux seront les risques de courts-circuits.  » (L’Indépendant du Midi, 1er novembre 2007).

Jacques Camus s’inquiète : «  L’erreur de Nicolas Sarkozy et de François Fillon n’aura pas été de vouloir modifier les régimes spéciaux de retraite (ce avec quoi les Français étaient d’accord) mais de multiplier les fronts , sur fond de morosité ambiante liée à la stagnation du pouvoir d’achat. Quand on connaît la part d’irrationnel qui alimente les conflits sociaux, on ne peut qu’être affligé devant certaines erreurs "psychologiques" de l’exécutif. Quadrupler les émoluments du chef de l’État n’était pas injustifié en soi. Mais, dans cette période, c’était tout simplement inintelligent et provocateur. » (La République du Centre, 2 novembre 2007).

Patrick Fluckiger s’inquiète : « En pleine tempête sur les régimes spéciaux, les députés ont modifié leur propre régime de retraite, le 31 octobre, en maintenant la possibilité de toucher une pension complète après 22,5 années de cotisations réelles [...]. Quelle présomptueuse erreur qui, avec bien d’autres, dont le salaire du président de la République, transforme un contexte favorable à une réforme effectivement voulue par la grande majorité des Français en un stérile terrain de polémique.  » (L’Alsace, 12 novembre 2007).

Alexandre Morel, s’angoisse : « Il n’a pas intérêt [le duo Sarkozy - Fillon] compte tenu de la versatilité de l’opinion, à une paralysie trop longue qui pourrait avoir un effet boomerang et conduire à la contagion sociale. » (La Montagne, 12 novembre 2007).

Contagion sociale ? Autrement dit, une forme d’épidémie. Comme en 1995 mais aussi comme en 2003 et comme en 2006, les médecins du peuple se chargent « de diagnostiquer la pathologie des foules [3] » et d’en protéger les gouvernants. Avec ces éditorialistes qui, pour nombre d’entre eux dispensent leurs leçons dans les journaux en position de monopole régional, d’une mobilisation à l’autre, rien ne change… pour que rien ne change.

Denis Perais

 
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Notes

[1C’est nous qui soulignons, ici et par la suite.

[2L’ensemble des citations de la presse quotidienne régionale proviennent du site nouvelobs.com

[3Henri Maler et Mathias Reymond pour Acrimed, Médias et mobilisations sociales. La morgue et le mépris ?, Syllepse, 2006, p. 12.

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