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(Re)lire : L’Omerta française, de Sophie Coignard et Alexandre Wickham (1999)

par Henri Maler,

Publié en octobre 1999, puis réédité en livre de poche, L’Omerta française, de Sophie Coignard et Alexandre Wickham fut un livre à succès [1]. Près de quatorze ans après sa parution, en quoi peut-il encore nous intéresser et surtout intéresser la critique des médias ?

Le rapide survol de l’ouvrage proposé ici n’a d’autre objectif que d’introduire ce qu’il peut nous apprendre sur le rôle des journalistes, qui seul nous intéresse.

(1) Dans cet ouvrage, les auteurs font flèche de tout bois et tirent dans toutes les directions pour dénoncer la « loi du silence » qui règne dans la société française à commencer par le silence qu’imposerait le respect de la vie privée (chapitre 1 : « Derrière l’actualité heureuse ») et le silence qui entoure les affaires et les financements occultes et frauduleux (Chapitre 2 : « Cet argent qui n’existe pas »).

À ces silences et quelques autres, concourent, selon Sophie Coignard et Alexandre Wickham, les acteurs les plus divers : responsables politiques, avocats, hauts fonctionnaires, « gourous de la communication », éditeurs, et… journalistes (Chapitre 3 : « Le club des étouffeurs »). De surcroît, les dispositions législatives menacent et les tribunaux sanctionnent (chapitre 4 : « Les lois du silence »). Pour éviter les condamnations et faire face à toutes les pressions, une seule arme, si l’on ose dire : l’autocensure (chapitre 5 : La censure invisible).

Les relations incestueuses entre certains journalistes et les représentants de tous les pouvoirs contribuent au droit de ne pas savoir (chapitre 6 : « J’ai dîné avec le Président »). Ce droit est entretenu par la Cour des comptes et les parlementaires (chapitre 7 : « Le secret institutionnalisé »).

Mais ce n’est pas tout. Dans les affaires du sang contaminé ou des détournements de fonds, les responsables ont bénéficié de complicités médiatiques, mais l’acharnement de quelques journalistes a contribué à la révélation de la vérité (chapitre 8 : « Transparence par accident »). En revanche, les étouffeurs ont gagné la partie dans d’autres affaires (chapitre 9 : « Des affaires bien enterrées »). Le prix à payer par celles et ceux qui transgressent la loi du silence peut être très lourd (chapitre 10 : « Quand les ennuis commencent »).

Au moment de conclure (« Épilogue »), les auteurs en appellent à cette majorité de français qui (« ont entre leurs mains, mais semblent l’ignorer, le pouvoir de briser les dernier tabous »)

(2) Ce livre propose ainsi, une peinture ou plutôt une mosaïque des mœurs d’un microcosme, certes agité de conflits, mais fermé sur lui-même. Ou plutôt de plusieurs microcosmes interdépendants dont les acteurs, sans avoir besoin de se concerter, concourent au maintien de l’opacité du fonctionnement de ces mêmes microcosmes. Invoquer une même « loi du silence » ou une même « omerta » pour des secrets sont les origines sont diverses et dont les causes, ici sommairement identifiées, sont multiples contribue à brouiller les explications qui s’effacent souvent derrière l’accumulation des exemples. Mais leur évocation, lue ou relue longtemps après la parution du livre, a le mérite de remettre en mémoire des faits et des méfaits que… les moins de vingt ans peuvent ne pas connaître. Ce faisant, sans que cela ait été l’intention des auteurs, ils proposent une sorte de mémento qui permet de prendre partiellement la mesure du chemin parcouru par le droit d’informer et, plus exactement, par son piétinement.

Et les journalistes dans tout ça ? On les croise dans chaque chapitre, parfois dans le rôle de fouineurs courageux en butte à tous les pouvoirs, plus souvent dans celui de servants volontaires : réservés à l’extrême sur la vie privée de responsables politiques, même quand elle interfère avec la vie publique, très inégalement curieux quand ils sont confrontés à des affaires politico-financières, pressés – à l’instar d’Alain Duhamel – de désamorcer la critique des « élites ». On retrouve certains de ces journalistes aux côtés de certains éditeurs quand s’exerce cette censure invisible que constitue l’autocensure.

Plus significatives, les liaisons dangereuses entretenues par certains journalistes, parfois stipendiés comme attachés de presse ou payés pour des « ménages », souvent liés, parmi les hauts gradés de la profession, par leur fréquentation des responsables politiques, concourent au conformisme ambiant, mélange détonnant de discrétions et d’indiscrétions intéressées.

C’est assez dire que, par-delà les changements de noms (et encore, pas toujours…) et des circonstances, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Les secrets que le journalisme d’investigation entend percer sont d’autant moins éventés que ce journaliste a souvent pour adversaires des journalistes eux-mêmes et que le journalisme d’investigation sur le journalisme est très lacunaire.

Mais surtout, en refermant le livre de Sophie Coignard et Alexandre Wickham, on ne peut être que frappés par un stupéfiant… silence. En effet, parmi tous les secrets plus ou moins bien gardés, et que trop peu de journalistes veulent ou peuvent percer, le plus important est sans doute celui qui pèse sur les conditions de travail et de vie de la majorité des citoyens. De ces secrets, les auteurs ne disent mot. Faut-il voir dans cette étrange omission un déconcertant aveu de la misère du journalisme d’enquête sociale ?

Henri Maler

 
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Notes

[1Sophie Coignard et Alexandre Wickham, L’Omerta Française, Albin Michel, 1999, Pocket, 2002, 479 p., 6 euros.

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