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Rapport Filloux sur l’AFP : réactions syndicales

Frédéric Filloux a remis son rapport au PDG de l’AFP. Nous publions ci-dessous et successivement les réactions du SNJ-CGT et de Sud-AFP (Acrimed)

Mais, d’abord, le rapport :

I. SNJ-CGT :
- Rapport Filloux : un missile télécommandé

La précieuse ridicule

Le prétendu spécialiste multimédia, sous Contrat à Durée Déterminé pour six mois à l’Agence, Frédéric Filloux, a enfin remis son petit devoir de vacances au PDG, Pierre Louette. Bien entendu, nous ne nous permettrons pas d’affirmer ici que le contenu de ce « rapport » était téléguidé…

« Pigiste » de luxe, Monsieur Filloux, qui s’appuie sur ses réseaux et sa grande culture du multimédia (ancien journaliste de Libé, éditeur pour Schibsted International, co-fondateur du gratuit 20 Minutes, contributeur du site Slate.fr créé par l’expert Jean-Marie Colombani, chroniqueur régulier pour le site d’information économique E24.fr) vise une aristocratie de l’esprit dans un langage convenu de publicitaire ou d’homme d’affaire en charge de business plan. Il érige en doctrine de salon sa vision irréversible d’une AFP qualifiée de « paquebot figé dans l’espace temps  ». La direction a aussitôt fait sienne l’essentiel de ses propositions.

Ainsi, on apprend que le segment du « breaking news  » et que les défenseurs des « newswires  » pourront transmettre une vidéo « live  », tous ces éléments contribuant à une « commoditization » de l’information chaude.

Plus loin, l’homo-multimediaticus affirme que « la culture dite du good-enough » commence à imprégner le monde de l’information et que le « cheap and simple » l’emporte sur la sophistication. D’ailleurs la concurrence va ajouter une fonctionnalité de « speech-to-text  » à ses services de télévision.

Il met en œuvre différentes grilles d’analyse comme le principe dit du « Hedgehog Concept » (dans toute sa noblesse, il donne une traduction plus bas : littéralement « principe du hérisson ») déployée, selon lui, par de nombreux groupes, notamment dans le secteur des médias.

Pour raisonner le tout, le grand chaman du journalisme nouveau prononce les formules magiques « B2B », « B2C ». Puis il extravague à l’approche du « news driven » auquel doit se substituer une logique de « story driven » nourri par de jeunes journalistes rompus au « multitasking  ». Hallelujah !

Louette en a rêvé, Filloux l’a fait !

Sur le fond, Filloux se fait le thuriféraire d’une vision uniquement marchande visant à faire de l’AFP un supermarché de l’information à bas prix (« lowcost » dirait-il…).

Il diagnostique que le modèle économique de l’AFP est menacé : « la concurrence des sources, plus ou moins fiables, disponibles sur l’internet, la dévalorisation de l’actualité rendent l’Agence de moins en moins indispensable dans des rédactions, elles-mêmes de plus en plus pauvres », tout en reconnaissant « la prise de pouvoir des cadres financiers au détriment des journalistes dans le management de la presse ».

Il admet un espace d’information « restreint  » dans les médias au profit de la publicité et la réduction des équipes rédactionnelles qui vont de pair avec « la dépréciation de la notion de la qualité de l’information  ». Mais loin d’en tirer les conclusions qui s’imposent, il estime que le fil de l’AFP est « une lance à incendie pour remplir un verre d’eau  » et que « la dépêche a vieilli  », qu’elle est « plate, aride, unidimensionnelle  ». Alea jacta est.

Le seul remède de Filloux c’est la saignée. Pourtant notre Diafoirus touche du doigt la question des contenus de l’information et de sa qualité. Mais il n’émet jamais l’hypothèse que, s’il y a prolifération de sources peu fiables sur Internet, le rôle de l’AFP nécessite plus que jamais d’être conforté. Que les méthodes de récolte, de diffusion et de vérification de l’information par ses journalistes ne doivent pas être blackboulées, bien au contraire. Que le rôle des dirigeants de l’AFP devrait être de valoriser ce qu’elle produit pour maintenir une information citoyenne, pluraliste, sourcée, vérifiée, hiérarchisée. C’est là avant tout que réside le Plus de l’AFP.

Notre blogueur chevronné n’est pas à une contradiction près. Il reconnaît que pour les « médias “chauds” », l’AFP « remplit une irremplaçable fonction d’alerte ». Ben oui...

De même, il affirme que "l’avantage compétitif" de la fiabilité et de l’étendue de la couverture de l’Agence "aurait pu constituer une arme absolue s’il avait été soutenu par une évolution technologique capable de répondre au nouvel environnement". C’est dire que c’est l’outil qui est en cause, non le contenu. (Sur les retards pris par l’Agence -4XML, moteurs de recherche, service vidéo insuffisamment développé sur le « breaking news »- la CGT a dénoncé ces carences. Faut-il le lui rappeler ?).

Pour ce spécialiste, suivisme rime avec conformisme et platitude d’idées remâchées. Il répète, comme d’autres avant lui, que la seule solution serait la mise en cause de l’universalité de l’agence, de l’esprit coopératif du statut, de l’indépendance rédactionnelle broyée dans un actionnariat privé. Bref, une usine à gaz mettant à bas la déontologie qui fonde le journalisme et ses missions.

Dans la même eau, « l’Agence doit segmenter sa production, tendre vers la valeur ajoutée (analyses, commentaires), proposer de l’édition déléguée à ses clients et entrer – avec précaution – sur le marché du“B2C” »

Figé dans ses certitudes de savant technicien, selon lui « Le principe de l’abonnement doit être revu et complété par des produits vendus “à la carte”, souvent en exclusivité », et « il faut prendre en compte la volonté des clients de ne vouloir payer que ce qu’ils utilisent, de la nécessité de faire des pages clés en main pour la PQR » car, reconnaît-il, les reporters de la PQR sortent peu et l’on réduit les services étrangers et économiques. Notre homme ne dit pas qui sont les responsables.

Filloux affirme qu’il faut « faire moins pour faire mieux  » en nous vantant un plan tout tracé : un service de base gratuit, un service pour les élites, le passage de grossiste à détaillant, « le "one size fits all " (taille unique) supposé satisfaire tous les médias ne convient plus aux besoins spécifiques de chacun ».

Presque un copié/collé du plan Louette de trente pages…

A tailler dans le vif des informations diffusées, quelles seront les victimes appelées à monter sur l’autel sacrificiel ? Le Grand Esprit se garde bien d’apporter des réponses à cette question-clé. Passer du « traiter moins de rapports », « moins de communiqués » au webclip et au « Direct », c’est « faire mieux » et plus. Avec moins.

Pacte social ou plan social ?

« L’AFP doit rénover son pacte social, corriger progressivement sa structure démographique, sa politique salariale et son système de promotion interne qui contribuent à un pilotage déficient. La question de la répartition du temps de travail doit être posée », clame Filloux en accord total avec les préconisations du PDG, du grand patronat et du pouvoir.

« Rien ne se fera sans une rénovation du pacte social dont la déliquescence menace l’AFP  » lance dans son rapport le spécialiste multimédia habitué du cercle des décideurs économiques.

Les clichés et redites sur le personnel et les syndicats, qu’il ne cite jamais, pleuvent : « une équipe passionnée  » mais « démotivée  ». Puis, comme ses maîtres à penser, il dénonce le grand malheur des 35 heures « qui ont cassé la dynamique collective  » et qui font qu’à l’AFP un journaliste travaille de 20 à 25% de moins que son collègue d’AP. En somme, l’AFP s’honorerait à violer la loi votée par le Parlement pour se placer sous le régime du droit américain.

Il accuse la sempiternelle pyramide des âges cause de tous les maux et « les cadres soumis à la forte pression du quotidien, aux évolutions qu’ils ont la charge de conduire dans un ENVIRONNEMENT SOUVENT RETIF AU CHANGEMENT (NDR : replié sur ses acquis) qui ne sont pas nécessairement les mieux armés pour penser “out of the box” ».

Les cibles sont claires : l’Agence pâtirait de sur-effectifs (où çà ?), de manque de productivité (l’expert du CE avait estimé à 55% de hausse de productivité en 15 ans à l’AFP). II faudrait, selon lui, une « gestion humaine moderne  » avec individualisation des salaires et promotion sur des critères autre que l’âge et les grilles...

Le ridicule ne tuant pas, il dénonce ensuite « la méritocratie napoléonienne  » sévissant à l’agence telle une voiture folle dont « le volant n’est que partiellement relié aux roues. »

Le statut de 57 jeté à la mer

A quoi ressemblera l’Agence France-Presse en 2015 ? s’interroge Filloux.

Pour ce libéral, ex de Libé, dans cinq ans la Gouvernance devra être un actionnariat solide et diversifié, contrôlé par une fondation disposant de droits de vote préférentiels, « la Société des personnels de l’AFP — actionnaire de l’entreprise — est aussi représentée et dispose de droits de vote préférentiels. » Les syndicats visiblement seront éradiqués. Interdits ?

Enfin il prône évidemment que le PDG (pense-t-il à l’actuel ?) soit nommé à vie. « (...) Le PDG et le Directeur de l’Information », écrit-il, « forment un ticket implicite avec un mandat sans limitation de durée ».

Et pourquoi pas aussi un mandat de droit divin et laissé en héritage ?

Un contenu qui ne surprend pas

Le rapport commandé à Frédéric Filloux s’inscrit, avec concession, dans une volonté de démantèlement de l’Agence. Il est à la « hauteur » de ce que l’on pouvait espérer d’une étude produite par un des tenants -dépendant- de la dérèglementation à-tout-va.

A aucun moment il ne dérange. C’est un rapport d’insalubrité publique. Filloux refait à lui tout seul les règles, les conventions et les lois sociales qui fondent le journalisme.

Il prétend s’appuyer sur une « enquête » et des entretiens avec des salariés de l’Agence (visiblement nous ne fréquentons pas les mêmes) et des clients dont on sait, pour certains, tout le bien qu’ils veulent pour l’AFP...

Sans hésitation, la direction a aussitôt versé le rapport Filloux au dossier de la « réflexion stratégique » en cours, élaboré par elle et le pouvoir en place. Amen.

SNJ-CGT, Paris le 15 février 2010

II. Sud AFP :
- Mais si, l’AFP sera toujours in-dis-pen-sa-ble !

- Pierre Louette et Frédéric Filloux le sont certainement moins...

A court d’idées et de stratégie de développement pour l’AFP, le PDG a chargé en mai 2009 M. Frédéric Filloux, consultant-blogueur et chantre de la presse gratuite, de pondre un rapport sur les perspectives de l’agence. Le résultat est conforme aux attentes. On aurait missionné Frédéric Lefebvre pour réfléchir au destin de l’AFP, l’originalité des réponses n’aurait guère été différente.

Dans sa bafouille de 55 pages, truffée d’anglicismes, Frédéric Filloux propose de « rendre l’AFP à nouveau indispensable » - en supprimant pratiquement tout ce qui fait sa spécificité. A commencer, bien entendu, par son statut et par son actuel « pacte social (...) dont la déliquescence menace l’avenir de l’agence » (p. 43).

Les propositions rédactionnelles et commerciales qu’il fait vont du banal bon sens aux pires loufoqueries qui signifieraient à coup sûr une attaque frontale contre le droit à l’information et contre tout ce qui constitue l’ADN de la mission d’intérêt général définie par les concepteurs du statut de 1957.

Pour gagner à nouveau le droit d’exister face aux dieux d’Internet et aux légions infinies de blogueurs et de journalistes citoyens armés de téléphones portables, l’AFP doit, selon M. Filloux, envisager tous ses produits sous le seul angle du « marché ».

Tout comme le plan Louette, auquel il ressemble sur bien des aspects, son texte prend pour argent comptant bon nombre de mythes actuels concernant Internet, et notamment l’idée selon laquelle Twitter et les « médias sociaux » auraient rendu caduques des entreprises comme la nôtre. [1]

Ainsi Frédéric Filloux nous ressort le marronnier de l’avion qui tombe dans le fleuve Hudson en plein coeur de New York : parce que cet appareil a eu le bon goût de chuter à proximité de l’une des plus grandes concentrations de citoyens équipés de « smartphones » de la planète, nous sommes priés de croire que « aussi douloureux que cela puisse paraître, la plupart des médias peuvent aujourd’hui se passer d’une agence ».

Et l’avion qui s’écrase sur un bidonville près d’une ville africaine : combien de blogueurs pour enregistrer l’événement ? Combien de « journalistes citoyens » à Gaza, dans les camps de fortune des immigrés en Sicile ou dans le Nord-Pas-de-Calais, et dans les ruines d’Haïti ?

Combien de blogueurs pour expliquer les tenants et aboutissant de la réforme des retraites, sans tomber dans le piège de la pensée unique martelée par le patronat et ses porte-voix ?

Ce que décrit M. Filloux, comme Pierre Louette dans son plan, est en fait le monde médiatique rêvé par les publicitaires qui aujourd’hui financent, directement ou indirectement, la grande majorité des contenus affichés sur Internet. Un univers bâti sur le travail non rémunéré, sur la captation ou le piratage de la valeur créée par d’autres, un univers dans lequel les métiers - photographe, journaliste, musicien, cinéaste - sont sans cesse mis à la casse et où le droit à la vie privée est aboli par des géants comme Google ou Facebook.

Un univers dans lequel des blogueurs comme Frédéric Filloux - et même, parions-le, certains médias français qui estiment aujourd’hui pouvoir « se passer de l’AFP » - peuvent recycler et commenter à volonté des informations qui circulent « gratuitement » sur le web, mais qui dans la plupart des cas ont pour origine des entreprises comme la nôtre !

Dans son rapport déjà, Pierre Louette affirmait que l’AFP « n’est plus la seule à faire ce qu’elle fait, l’information est moins rare » : ce qui est tout à fait faux : si l’AFP n’a jamais été seule à faire ce qu’elle est censée faire, l’information « exacte, impartiale et digne de confiance », recueillie grâce à « un réseau d’établissements... conférant le caractère d’un organisme d’information à rayonnement mondial » [2] n’a peut-être jamais été aussi rare que de nos jours.

Cela dit, si l’agence suit les consignes de MM. Louette et Filloux, en s’engageant toujours plus loin sur le chemin de l’information pipolisée à la sauce « Relaxnews » [3], en faisant toujours plus appel à des salariés mal payés aux statuts précaires, on risque de s’apercevoir un jour qu’on n’est véritablement plus « indispensable ». Mais ce désastre aura été induit par M. Louette et ses collaborateurs, et non pas par Internet.

« Newzwag » : 1,6 million d’euros de pertes !

Frédéric Filloux reste d’ailleurs discret sur les expériences hasardeuses conduites à ce jour par l’équipe Louette sur Internet - et on peut le comprendre lorsqu’on contemple l’aventure « Newzwag » [4].

Cette filiale qui fabriquait un "quizz" en anglais sur Facebook (question : « les Palestiniens préfèrent-ils faire entrer des drogues, des munitions ou du Viagra par les tunnels entre l’Egypte et la Bande de Gaza ? » Réponse - vous l’aurez deviné : « du Viagra ») a été quasiment fermé en 2009 sur un constat d’échec désolant.

Selon un document fourni par Pierre Louette au Comité d’entreprise du mois dernier, Newzwag aura perdu, en un peu moins de deux ans, plus de 2,2 millions de dollars (1,6 million d’euros) et cette somme ne comprend pas les salaires des deux cadres supérieurs détachés pour superviser cette opération à San Francisco.

On ne s’attardera guère davantage sur les perspectives rédactionnelles et commerciales de l’AFP car on y reviendra bientôt, peut-être lorsque la « Commission Pigeat », chargée par Frédéric Mitterrand de faire le travail que MM. Louette et Filloux n’ont pas su faire, rendra ses conclusions.

S’il y a un point d’accord entre SUD et M. Filloux (eh oui !), c’est le constat sur l’absence d’un projet d’entreprise présenté par M. Louette et son équipe. Ce qu’il faut, c’est « la définition d’un projet d’entreprise lisible et positif » (page 46). Chiche !

Là où nous divergeons fondamentalement, ce n’est pas seulement sur le contenu mais aussi sur la méthode. Pour SUD, ce projet « lisible et positif » doit pouvoir s’appuyer sur l’adhésion du personnel de l’agence. Ce personnel, qui montre au quotidien son attachement à la mission d’intérêt général de l’AFP. Mais que dit M. Filloux ? Il profère des contrevérités sur la situation sociale à l’agence, dénonce de prétendus privilèges du personnel et prône un nouveau « pacte social » (avec quel syndicat signataire ?) pour réclamer des « efforts sur l’organisation du travail, les sureffectifs et la productivité » (p.47). Mme Laurence Parisot du Medef aurait fait pareil.

Et que dit M. Filloux après cette déclaration de guerre au personnel de l’agence ? Il réclame le caporalisme : selon lui, « il faut l’adhésion de l’ensemble de la hiérarchie (bien : la hiérarchie, pas le personnel) au projet d’entreprise et aux modalités de sa mise en oeuvre » (p. 46). Car, une fois le plan d’action entériné, « son exécution ne doit laisser la place ni au doute, ni à une contestation a posteriori chez ceux qui sont chargés de son application » (p. 47). Exécution !

Ce rapport, pour lequel son auteur devait toucher 3.000 euros par mois (en plus de la pub qu’il se fait grâce à l’AFP), prouve une fois de plus que le PDG est prêt à jeter l’argent par la fenêtre, alors qu’il compte chaque centime lorsqu’il s’agit de satisfaire les demandes légitimes du personnel. A commencer par la résorption de la précarité et le respect du droit du travail.

Oublions vite ce rapport anecdotique, dont le modernisme béat cache mal son inspiration profondément autoritaire et réactionnaire !

 
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