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Quand les médias dominants boutent la Grèce hors d’Europe

par Thibault Roques,

À l’occasion d’un référendum que beaucoup d’éditocrates ont considéré comme « dangereux », force est de constater que se sont multipliés, avant le scrutin, les tribunes, analyses et autres partis pris afin que « la raison » et « le bon sens » l’emportent (forcément synonyme de « oui » ) ; et pour ce faire, tous les raccourcis sont bons, comme celui qui consiste à distinguer « la Grèce » ou « les Grecs » d’une part, et « l’Europe » ou « les Européens » de l’autre. Au prix d’une regrettable confusion entre une aire géographique, une union politique (remontant à 1981 dans le cas particulier) et une union strictement monétaire ayant moins de 15 ans, le peuple grec et ses dirigeants se voient marginalisés sinon ostracisés sur la scène européenne, renforçant ainsi le point de vue des « vrais Européens » qui s’élèvent contre les « mauvais payeurs » grecs, décidément « irresponsables ». Illustration exemplaire et visuelle de ces approximations sémantiques qui portent à conséquence.

Pour les médias dominants, c’est entendu : il est grand temps que les Grecs, et au premier rang d’entre eux, Alexis Tsipras, paient. Dans leurs diatribes austéritaires consistant à opposer deux camps irréductibles, certains journaux ne sont pas avares de raccourcis, dont certains sont fâcheux ; en effet, comment un journaliste professionnel peut-il méconnaître l’histoire politique du Vieux continent, ou feindre de le faire, au point de séparer la Grèce de l’Europe ?

Car si la lutte est bien réelle, les adversaires ne sont pas tout à fait ceux que l’on dit. Confondant trop souvent sortie de l’euro (ou de la zone Euro ou de l’Eurozone) et sortie de l’Union européenne, ces mêmes journalistes opposent de façon répétée et absurde un pays au reste du continent dont il fait indéniablement partie. De là à dire que les Grecs ne sont pas « européens » ou ne devraient plus l’être, il n’y a qu’un pas que certains médias franchissent allègrement.

Dès le mois de mars, dans L’Expansion, les termes (erronés) du débat étaient posés :

Ces derniers jours, c’est Le Monde qui endossait à son tour cette vision agonistique… et légèrement manichéenne de la situation :

France TV info, plus précise dans son sous-titre que dans son gros titre, n’était pas en reste :

Quant au Parisien, il semble tout aussi aveugle au grossier raccourci qu’il opère…

… et reprend sans hésiter à son compte métaphore matrimoniale, opposition illégitime et curieuse conception de la démocratie :

Même son de cloche à RTL, et même opposition caricaturale entre un premier ministre - qualifié ailleurs tantôt de « maître chanteur », tantôt de « braqueur de banque »[À ce sujet, lire notre article récent.]], et une Europe (comprenez Bruxelles et les institutions européennes dont on sait à quel point elles sont démocratiques et transparentes) forcément vertueuse que les Grecs cherchent à « faire plier » (à moins que la réalité soit diamétralement inverse…).

Les Échos, malgré une approche un peu différente, semblent eux aussi oublier que la troïka et « les Européens » ne sont pas nécessairement une seule et même chose :

Il y aurait du reste beaucoup à dire sur cette Europe réduite au « couple franco-allemand », visiblement désaccordé lui aussi…

Dans ce concert d’amalgames et d’approximations, France 24 est à l’unisson :

Le verdict de Libération, pour conclure, est sans appel :

Qui sont ces « Européens » ? Comment a-t-on pu mesurer leur courroux unanime ? Nul ne le saura…


***



Tous les moyens médiatiques sont bons pour contribuer à affaiblir voire bannir un pays déjà malmené par les institutions européennes et ses représentants. Au-delà des éditos vengeurs et autres prises de position à sens unique de nos éditocrates préférés, certaines approximations sémantiques méritent d’être soulignées ; car à travers cet échantillon non exhaustif mais très représentatif des abus de langage qui sont monnaie courante, notamment dès qu’il s’agit de la Grèce, chacun mesure combien une certaine dépravation du langage menace la démocratie et son bon fonctionnement en montant artificiellement les peuples et les pays européens les uns contre les autres.

Thibault Roques

Post-Scriptum : BHL, évidemment !

 
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