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Profs : « Complément d’enquête » sur une émission de service public

par Henri Maler,

Lundi 5 avril 2004, Émission « Complément d’enquête », France 2, 23h05. Titre, délicatement accrocheur, de l’émission : « Faut-il changer les profs ? ». Suite à ce "Complément d’enquête" (sic) diffusée sur France 2 le 5 avril 2004,, de nombreux enseignants ont protesté contre le procès à charge contre les enseignants instruit par cette « prétendue » enquête, « truffée de poncifs, de mensonges et de sentences poujadistes », comme le dit le correspondant qui nous a transmis la lettre qu’on va lire.

On pouvait regretter de ne pas proposer, à celles et ceux qui ne l’auraient pas vu, une analyse exhaustive et détaillée de l’émission elle-même. Un article d’Antonio Molfese, sur le site « Le Grand Soir », en donne un aperçu éloquent sous le titre « Quand Benoît Duquesne en quête sur l’école : mieux que Terminator… ». Et, par chance, le « Libre service de « Complément d’enquête », nous explique après coup ce qui fut fait. Une merveille !

« Nous pensons réellement qu’il faut que… »


J.H.B., enseignant au Lycée Paul Constans de Montluçon, a écrit aux journalistes une longue lettre destinée à démonter la propagande à sens unique des reportages et des commentaires de Benoît Duquesne. Ses objections, semblables à celles d’Antonio Molfese, lui ont valu la réponse suivante de « Complément d’enquête, Libre service ».

« Bonjour,

Nous pensons réellement qu’il faut que les profs changent et même qu’il faut en changer (entendez par là : changer leur formation, durcir leur évaluation, mieux cadrer leur absentéisme etc...).

On peut aussi changer les journalistes, mais ce n’était pas le thème de la soirée...

Loin de nous l’idée que tout est mauvais dans le système éducatif français : mais les profs sont en roue libre, habitués à un discours ambiant qu’eux mêmes (et trop de journalistes, nous vous rejoignons là-dessus) martèlent à l’envie : leur « malaise », cause de l’incivilité à l’école, d’un manque de considération à leur égard, de leurs « problèmes de moyens »… ; leur malaise donc, ne serait pas assez écouté des politiques.

C’est un peu vrai, c’est aussi pour une grande part un simple prétexte catégoriel pour éviter toute remise en question. L’école est un mammouth ivre qu’il faut dégriser et dégraisser de temps en temps. Les profs vivent avec trop d’avantages par rapport à des pans entiers de la société pour s’exonérer de toute remise en question... aussi provocatrice et douloureuse soit-elle.

Je pourrais vous rerouter tous les mails de soutien à cette émission : beaucoup de spectateurs y ont retrouvé leurs interrogations et leur ras le bol de l’école publique. Mais les profs écoutent-ils encore ces critiques ? Non. Ils préfèrent, à votre image, qualifier leurs détracteurs de "pétainistes" ! Pauvre argument...

Merci en tous cas de l’intérêt que vous portez à cette émission, même si elle vous irrite un peu...

Cordialement

Complément d’Enquête »

Un certain journalisme de service public.

Cette merveille en dit long. Ainsi, il ne s’agissait pas d’une enquête destinée à comprendre les conditions d’exercice d’une profession en exposant les problèmes qu’elle rencontre et la pluralité des solutions proposées, mais d’illustrer ce que « pensent » les enquêteurs, ou, plus exactement, ce qu’ils « pensaient » déjà sans avoir à enquêter.

Mieux : il ne s’agissait de comprendre, mais de prescrire, en adoptant délibérément le point de vue d’une « réforme » imaginaire : en vérité, le point de vue des gouvernants ou de leur clientèle : « Nous pensons réellement qu’il faut que les profs changent et même qu’il faut en changer (entendez par là : changer leur formation, durcir leur évaluation, mieux cadrer leur absentéisme etc...).  ».

« Durcir », « cadrer » : un vocabulaire qui respire le pouvoir. Le pouvoir d’informer, bien sûr…

Et ça continue. « Complément d’enquête » ? Une émission subversive qui remet en question les préjugés des enseignants (et des journalistes) : « Loin de nous l’idée que tout est mauvais dans le système éducatif français : mais les profs sont en roue libre, habitués à un discours ambiant qu’eux mêmes (et trop de journalistes, nous vous rejoignons là-dessus) martèlent à l’envie […] ».

Quel est ce discours ambiant ? Il tient dans ce pot-pourri : « leur « malaise », cause de l’incivilité à l’école, d’un manque de considération à leur égard, de leurs « problèmes de moyens »… ; leur malaise donc, ne serait pas assez écouté des politiques. ».

Ce bavardage de certains journalistes, prisonniers de « l’ambiance » sur le « malaise » est donc combattu par un autre bavardage de journalistes, libérés par leurs « enquêtes » : « C’est un peu vrai, c’est aussi pour une grande part un simple prétexte catégoriel pour éviter toute remise en question. L’école est un mammouth ivre qu’il faut dégriser et dégraisser de temps en temps. Les profs vivent avec trop d’avantages par rapport à des pans entiers de la société pour s’exonérer de toute remise en question... aussi provocatrice et douloureuse soit-elle. »

Tout y est : le « un peu vrai » qui sert de « prétexte ».Le « corporatisme » des enseignants qui « vivent avec trop d’avantages ». Et cette sentence, venue des hauteurs des ministres successifs de l’Education Nationale- De Claude Allegre à Luc Ferry » : « L’école est un mammouth ivre qu’il faut dégriser et dégraisser de temps en temps. ».

Qu’il s’agisse-là d’un « discours ambiant » et même d’un discours envahissant, martelé à l’envie est tellement manifeste qu’il est inutile d’insister. Une telle évidence a fort peu de chance d’atteindre le cervelet de l’enquêteur complémentaire…qui sait ce qu’il faut faire.

Sur toutes les questions abordées - la formation, l’évaluation, l’absentéisme des enseignants, les méthodes pédagogiques, nos enquêteurs supplétifs ont opposé leur vigoureux « bon sens ». La fin permet de comprendre pourquoi :

« Je pourrais vous rerouter tous les mails de soutien à cette émission : beaucoup de spectateurs y ont retrouvé leurs interrogations et leur ras le bol de l’école publique. Mais les profs écoutent-ils encore ces critiques ? Non. Ils préfèrent, à votre image, qualifier leurs détracteurs de "pétainistes" ! Pauvre argument... »

Le preux chevalier du service public reconnaît qu’il n’est au service du public que dans la mesure où il est en en charge de cette noble mission : trouver un auditoire et un exutoire pour exprimer le « ras le bol de l’école publique ». C’est-à-dire les « ras le bol » des enseignants qui ne veulent pas « changer »

Imaginez un instant que soit tenu un discours qui imputerait aux journalistes eux-mêmes et à eux seuls, sans dire un mot des entreprises médiatiques dont ils sont les employés, la contestation dont ils sont l’objet. On entend déjà leurs criailleries… D’ailleurs, venues des sommets de la profession, on ne cesse de les entendre.

 
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