Observatoire des media

ACRIMED

Un débat de 1996 avec Eric Marquis

Précarité des journalistes : l’information minée

Le 17 décembre 1996, la réunion mensuelle d’Action-Critique-Médias traitait des conséquences de la précarité des journalistes sur le contenu de l’information. Un débat introduit par Eric Marquis, responsable syndical SNJ.

Les patrons de presse recourent de plus en plus à des personnels précaires : multiplication des collaborations à la pige et des « pigistes permanents », développement des CDD renouvelables, temps partiel imposé (en particulier aux femmes), qualifications fantaisistes, embauches sur contrats dits de formation, remplacements ou « stages » non payés... De nombreux postes de travail sont ainsi affectés en permanence à une main-d’Ïuvre flexible, corvéable et sous-payée.

La précarisation galopante d’une profession

Le nombre de pigistes détenteurs de la carte de presse a augmenté de 145 % en dix ans (1980 à 1990), contre + 60 % pour le nombre global de journalistes. La proportion des pigistes dans le total des journalistes croît sans cesse : elle est de 8 % en 1960, passe à 9,6 % en 1980, à 14,7 % en 1990 et à 16,8 % en 1995. Et ces chiffres minimisent la précarisation : un nombre croissant de journalistes, n’ayant pas le revenu suffisant, n’ont pas la carte de presse et ne sont donc pas comptabilisés dans les statistiques de la profession.

Le parcours professionnel aussi connaît un changement structurel. S’ils pèsent pour un sixième dans les détenteurs de la carte de presse, les pigistes représentent, en 1994, un tiers des premières demandes acceptées. « Le passage par la pige, puis par le stage, prend une importance croissante au fur et à mesure de l’arrivée de classes d’âge plus jeunes [1]. »

Le journalisme est une profession individualiste. Et il existera toujours, parmi les journalistes pigistes, une proportion de pigistes par choix, c’est-à-dire de pigistes qui refuseraient, si on le leur proposait, d’être mensualisés et attachés à une rédaction. Le sentiment d’indépendance et de liberté du « free lance »y est pour beaucoup. Le pigiste a le droit de refuser un travail, à la différence du journaliste mensualisé, lié par engagement contractuel et soumis en permanence à une organisation hiérarchique. Cela dit, étant donné la crise de l’emploi, la majorité des pigistes n’ont pas choisi leur situation et préféreraient être « intégrés » dans une rédaction.

Depuis la loi Cressard, obtenue de haute lutte en 1974, le pigiste est un journaliste salarié comme les autres, bénéficiant des mêmes avantages : « Toute convention par laquelle une entreprise de presse s’assure moyennant rémunération le concours d’un journaliste professionnel est présumée être un contrat de travail. Cette présomption subsiste quels que soient le mode et le montant de la rémunération ainsi que la qualification donnée à la convention par les parties » (Code du travail, art. L. 761.2). Quant au CDD (contrat à durée déterminée), contrat dérogatoire, la Convention collective se veut précise : un journaliste ne peut être embauché en CDD « que pour une mission temporaire dont la nature et la durée doivent être définies lors de l’embauche » (art. 17). De plus, légalement, le recours au CDD est exclu s’il s’agit de pourvoir durablement à des emplois liés à l’activité normale et permanente de l’entreprise. Mais...

« Nous sommes les OS des rédactions et nos droits les plus élémentaires sont bafoués », commente un pigiste. Pour démontrer que le pigiste n’est pas un salarié de l’entreprise, il arrive fréquemment que l’employeur le paie non en salaire mais en droits d’auteur ou en honoraires (les charges sont minimes). En outre, des employeurs ont pour habitude de ne pas payer pour des travaux qui ne seront pas utilisés, alors que « tout travail commandé ou accepté par une entreprise de journal ou périodique et non publié doit être payé » (Code du travail, article L761 9).

Dès qu’un conflit apparaît entre un pigiste et un employeur, les tribunaux sont là pour trancher, mais cela se traduit d’abord par la cessation de toute collaboration, ce qui évidemment n’encourage pas les pigistes à engager des procédures.

Des conditions qui se dégradent

71 % des pigistes interrogés par le SNJ estiment que leur situation professionnelle se dégrade. Les symptômes avancés sont la baisse du volume des piges, la diminution de leur nombre, la baisse des tarifs ou l’absence d’augmentation, la suppression de titres, la diminution des remboursements de frais, l’augmentation des délais de paiement, la multiplication des supports qui ne paient pas en salaire... Quand on les interroge sur les principales difficultés qu’ils rencontrent, les pigistes évoquent l’argent (délais de paiement trop longs, tarifs trop faibles, commandes non payées...), l’organisation du travail (impossibilité de planifier, contact difficile avec les employeurs, isolement...), le respect de la législation, la reconnaissance professionnelle.

Des articles de plus en plus courts

Si les délais de paiement s’allongent (le plus souvent la fin du mois de parution ou la fin du mois suivant 2), les délais d’exécution se raccourcissent, la contagion du zapping aboutit à des commandes d’articles moins longs (donc moins payés) sur des sujets nécessitant des enquêtes aussi lourdes qu’avant. « Il faut travailler plus pour gagner autant [2]. » Ainsi, le pigiste rédacteur est payé au feuillet (1500 signes). Le minimum syndical est fixé à un peu plus de 300 francs brut. En réalité, beaucoup de pigistes perçoivent difficilement le Smic ; nombre de supports ne respectent pas les tarifs syndicaux, certains paient même le feuillet moins de 100 francs.

Évidemment, l’expérience du chômage est plus fréquente pour les pigistes. Pour certains, la pige est le complément habituel des indemnités de chômage qu’ils peuvent continuer à toucher, à condition de ne pas dépasser un certain seuil. Cette situation les rapprocherait des intermittents du spectacle. A la réserve près qu’aucune réglementation spécifique n’existe pour les journalistes soumis à la précarité. La constitution d’un dossier Assedic est souvent problématique, notamment parce que la période travaillée de référence est difficile à établir, puisque la plupart des pigistes ne sont pas rémunérés en fonction d’un horaire. Les prestations de sécurité sociale sont elles aussi plus qu’aléatoires.

La précarité, une stratégie

La précarité devient le principe de fonctionnement des entreprises de presse. Dans certaines entreprises, la plupart des journalistes sont à la pige. Chez Prisma (Capital, Voici, Gala, Géo, Ca m’intéresse...), les chiffres officiels font état de 600 pigistes et 600 permanents, avec un turn over énorme. Parallèlement, les petites structures se multiplient, où, même quand ils sont permanents, le sort des journalistes est lié à celui de l’entreprise, à la survie parfois éphémère. Dans certains secteurs, comme la presse spécialisée et les agences audiovisuelles, les pires prophéties sont d’ores et déjà réalisées : un journal sans journaliste mensualisé. Nombre de magazines télévisés sous-traitent les reportages à des « boîtes » de production privées (Capa, Point du Jour, Taxi...), sans « héritage social », et dont les reporters sont tous des pigistes.

Les « statuts » de précarité ont en commun de maintenir une réserve de journalistes extrêmement motivés, disponibles en permanence, et évidemment payés en conséquence, c’est-à-dire moins que les autres, à compétence égale. A propos des pigistes, on peut dire que « la rédaction entretient à sa porte un vivier, disponible, surmotivé, peu coûteux 3. » Le travail du pigiste, ce n’est pas simplement enquêter et rédiger comme pour ses confrères et consoeurs permanent(e)s, c’est : 1. trouver des idées de sujets ; 2. trouver à qui les proposer ; 3. enquêter ; 4. rédiger ; 5. se faire publier ; 6. se faire payer. On atteint parfois les extrémités suivantes : sur douze sujets proposés par le pigiste, quatre sont retenus, donc écrits, et un seul sera publié.

« La réalité de la condition du pigiste, c’est d’abord l’isolement, dans et hors de l’entreprise » [3]. Exercer comme pigiste, ce qui est le cas d’un nombre croissant de journalistes, a aussi un impact en terme de socialisation dans la profession, notamment chez les jeunes. Travaillant de façon isolée, les pigistes ne sont pratiquement pas formés sur le tas par les anciens.

Les employeurs jouent sans vergogne sur la vulnérabilité des précaires pour les mettre en concurrence avec les journalistes permanents. En termes de rapports de forces, le pigiste est défavorisé : il est isolé, en concurrence avec d’autres, il a besoin d’un minimum de revenus. Les pigistes ne sont pas les mieux armés pour résister aux pressions des annonceurs ou ignorer les « suggestions » de leur hiérarchie. « A la moindre contestation, on oublie de vous rappeler », confie l’un d’entre eux.

Au mieux, on « refilera » au pigiste, au stagiaire ou au CDD un sujet mal ficelé, à l’angle mal défini, l’enquête « casse-gueule » ou l’« usine à gaz ». « J’ai dû me faire expliquer plusieurs fois ce que signifiait exactement le sujet sur lequel on me demandait de faire un papier 3. » Les pigistes sont volontiers envoyés sur des dossiers sensibles, car on compte que leur fragilité encouragera l’autocensure. Ce fut le cas notamment pendant la crise du Golfe, où l’on préféra parfois envoyer de jeunes journalistes.

Parmi les problèmes déontologiques rencontrés par les pigistes interrogés par le SNJ, sont cités « les renvois d’ascenseur, le copinage, la soumission aux contrats de publicité, les publi-reportages sans le dire, la censure, le manque de moyens pour vérifier l’info, les demandes de droit de regard sur un papier. »

Opposer les précaires aux permanents

L’« armée de réserve » des précaires est utilisée par les entreprises comme une machine de guerre pour abaisser le seuil minimal d’exigence déontologique de la rédaction : le mensualisé est mis en concurrence avec le pigiste. « Je ne supporte plus d’être manipulée par mes employeurs dans le but de stimuler leurs salariés. Je n’ai pas les moyens de refuser les sujets que l’on m’astreint à bidonner ni les publi-reportages révoltants. Je suis en train de perdre la vocation pour ce métier que j’ai toujours voulu exercer et pour lequel je crois être suffisamment compétente. Le prix est extrêmement lourd à payer. »

A propos des pressions pour contrevenir à la déontologie, un autre pigiste commentait :« La résistance est facile tant que la rédaction fait bloc. » Une tâche impérative des rédactions et du personnel des entreprises est de ne pas tomber dans le piège d’une opposition artificielle entre précaires et permanents, qu’entretiennent les hiérarchies en jouant sur la peur du chômage et de la précarisation.

Eric Marquis
(avec Marie-Agnès Combesque)

 
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Notes

[1 Les journalistes français en 1990, IFP, éd. SJTI, CCIJP, La Documentation française, 1991.

[2Enquête pigistes, réalisée par le Syndicat National des Journalistes (SNJ) en 1993 (sur 68 questionnaires, 156 titres cités). Sauf en cas de mention contraire, les citations proviennent de cette enquête.

[3J.-M. Charon, Cartes de Presse, Enquête sur les journalistes, éd. Stock coll. Au Vif, 1993.

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