Observatoire des media

ACRIMED

Une tribune d’Aline Pailler, datée de 1999.

Pour la défense du Service Public de l’audiovisuel

A propos de la grève en cours sur Radio France
par Aline Pailler,

Contrairement à ce qui se dit ou à ce qu’on laisse croire les personnels de Radio-France sont loin d’être des privilégiés et même de bénéficier de ce qu’une entreprise publique devrait leur assurer comme statut et comme avenir.
Nous avons la chance qu’il subsiste encore une véritable culture d’entreprise qui se soucie de la qualité de sa production, au-delà même de la reconnaissance ou de la rémunération.
Parce que notre mission est d’élever les débats, nous sommes en première ligne pour dénoncer la suite de la médiocratisation du PAF.
Voilà pourquoi nos grèves se multiplient et durent.. Pourquoi des revendications qui peuvent sembler obscures et sectorielles ( intégration sur grille B-8 plutôt que B-7) révèlent en fait le projet de démantellement de l’audiovisuel public.

Depuis 1995 sous la direction Boyon, des grèves ont secoué Radio-France. Sous la direction Gélinet, France-Culture commençait à manifester des signes d’inquiétude et depuis septembre 1999 plusieurs crises ont secoué Radio-France, la plus médiatisée étant celle qui toucha France-Culture.

Sans revenir sur le fond de cette lutte qui opposa la direction à une partie des auditeurs, puis la grève des personnels inquiets de l’avenir de leurs métiers (donc du contenu de l’ " exception française " qu’est encore France-Culture), nous ne devons pas oublier les 13 jours de grève de l’automne dernier sur toutes les chaînes de Radio-France. L’accord sur les 35 heures, signé par la CFDT( syndicat très minoritaire au sein de Radio-France) et par un syndicat de journalistes (personnel particulièrement choyé par la direction) laisse apparaître aujourd’hui ses faiblesses et ses conséquences désastreuses pour tous ceux qui " font l’antenne ".

De même les luttes liées au Plan Bleu avec ses effets sur les stations locales et les Fip se poursuivent encore dans la quasi indifférence de la presse généraliste générale.
Si la présidence de Radio.France prétend dans ses déclarations vouloir faire évoluer la radio de service public sans renoncer à ses missions (INA, formation, haute technicité, recherche, création, information, émissions élaborées sur le fond et la forme, équipes de production complètes, cohérentes donc performantes), les faits la contredisent !
Quant à la tutelle et au gouvernement, ils n’ont pas montré jusqu’à présent une volonté politique de garantir le projet et les moyens que cela suppose.
La direction de Radio.France ne cache pas dans son nouveau langage que cette maison doit devenir une entreprise comme les autres : nous entendons rentable et racoleuse.
Pour cela elle entend changer l’esprit du personnel et déplacer ses compétences.
La grève de ces jours derniers concerne les attachés d’émission ( personnel intermittent, très diplômé, discret et consciencieux, en majeure partie féminin, qui s’occupe entre autre de l’organisation, de la documentation et du montage partiel des émissions). La direction leur a proposé une intégration en CDI (obligatoire de par la loi dite " accord Michel " du 12/10/98) sur une grille administrative .
Le but avoué par certains responsables administratifs, lors de réunions de producteurs, est d’utiliser ce personnel pour effectuer des tâches administratives, secteur où il n’y aura pas d’embauche pour pallier les 35 heures, contrairement aux promesses faites lors de la grève de l’automne 99.
A la surprise générale, la solidarité a joué, techniciens, producteurs, réalisateurs, documentalistes, chargés de réalisation, metteurs en ondes, programmateurs et permanenciers d’antenne ont massivement soutenu une catégorie de personnel jusque-là ignorée prouvant à quel point la production de qualité est un travail d’équipe. Solidaires, nous le serons demain pour d’autres catégories de personnel.
Depuis l’arrivée de Jean-Marie Cavada, on a bien noté le changement de vocabulaire de la DRH, lors des négociations entre syndicats et personnel, or nous savons la valeur des champs sémantiques et leur capacité à modifier les idées :
" Vous dégueulassez l’antenne, pas pour des raisons salariales mais pour des raisons esthétiques...votre bordel…tout le merdier…vous avez des problèmes psy (en parlant de la convention collective)…mais ils se touchent ceux-là…on se fout de votre gueule…vos diplômes ne nous intéressent pas… ". Les méthodes de pression inédites et individualisées pour diviser les personnels sont d’une violence inacceptable alors que vient d’être votée une loi contre le harcèlement moral.
Aujourd’hui nous sommes confrontés à une équipe de direction qui nous impose, au mépris de la réalité de nos métiers des conditions de travail allant jusqu’à l’absurde !
Il faudrait, et ce n’est pas une blague, fabriquer des émissions sans studio, sans magnétophone, sans déplacement, sans portable, sans bureau etc…
D’où viennent ces nouveaux cadres, que veulent-ils ?
L’un d’entre eux a dit dans une réunion : " Vous ne voulez pas en rester aux postes à galène ! A ITélévision, ils font bien tout eux-mêmes : bientôt vous pourrez aussi, avec les nouvelles techniques, travailler de chez vous… Vous les producteurs, vous êtes nos clients et nous sommes vos prestataires de service ". Il définit là une radio au rabais, sans création, sans liberté, sans relief, sauf celui de quelques personnalités médiatiques clonées pour être présentes à la radio, dans la presse écrite, dans l’édition et à la télévision. C’est une radio de diffusion, de flux qui est en fait l’horizon de ces bouleversements en apparence seulement administratifs.
La disparité des salaires entre " grandes signatures de l’extérieur " et professionnels de la radio est honteuse. Des producteurs qui ont plus de 25 ans d’expérience se retrouvent avec des salaires de 6500F par mois pour une présence et un travail dépassant souvent le simple mi-temps. Nos salaires sont imposés au minimum de la loi quand nos contrats ne sont pas " arrangés ", notamment par le calcul des heures, afin de ne pas faire apparaître un salaire inférieur au SMIC.
Le gâchis humain, technique et en terme de transmission de savoir est énorme !
Des compétences se perdent, les formations aux nouveaux outils ne sont pas assurées.
En fait le modèle visé est France Info, une radio feutrée et bégayante qui vit au 8ème étage de la Grande Maison dans un espace luxueux, bien abrité derrière des portes à codes, une radio aux allures de banque suisse. Peu de personnel, chacun est susceptible de tout faire. Pour une radio sensée être de plein pied dans la réalité et l’ouverture au monde, l’image du visiteur égaré au 8ème étage est saisissante ! Nous ne refusons ni la modernisation ni la formation et ce n’est pas contre les personnels de cette station que nous réagissons, mais contre le type d’information qu’elle implique.
Il faut donc mettre en perspective la volonté de détruire la filière de production en intégrant les attachés d’émission à la grille administrative, (ou après 6 jours de grève, à un avenant à la convention collective qui ne pourrait être négocié qu’au niveau du collège employeur pour la garantir) avec la volonté, à terme, d’externaliser tout ou partie de la production comme ce fut le cas dans la TV publique où le décret Tasca précipita le démantellement de la SFP.
On ne peut faire non plus l’économie de replacer ces restructurations des entreprises publiques dans le cadre de l’accord Medef-CFDT qui vise à casser les conventions collectives et à isoler chaque salarié (de plus en plus précarisé) face aux directions.

Dans nos métiers, les personnels ce n’est pas que de l’emploi, c’est aussi une valeur ajoutée inestimable pour garantir, l’indépendance, la pluralité, la création, y compris celle de la forme qui joue un grand rôle sur la richesse et la diversité du sens.

Aline Pailler, productrice

 
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