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Pour Le Monde publicité et la direction du Monde, « Nous sommes tous des CSP+ »

par Henri Maler,

La dernière page de l’édition des 23/24 mars 2008 du quotidien Le Monde donne une place de choix à un encart du Monde Publicité vantant les chiffres de vente du quotidien du soir  : « On peut être exigeant et plaire au plus grand nombre ».

Publicité commerciale…

On croyait pourtant que pour nombre de ses acheteurs,, la lecture du Monde était devenue un exercice à la fois douloureux (source, notamment, de ballonnements, liés à l’ingestion de laborieux éditoriaux et d’envahissants commentaires) et épuisant (la traque à l’information proprement dite se révélant bien souvent aussi infructueuse que pénible). Nous serions-nous trompés ? La dernière année du mandat de Jean-Marie Colombani, récemment remplacé à la direction du Monde, aurait-elle été marquée par l’adoption du soi-disant « quotidien de référence » par « le plus grand nombre » ?

Pas tout à fait… La publicité du Monde pour Le Monde joue sur les mots (c’est une publicité…) et n’est que partiellement trompeuse. Voici la reproduction de son titre [1] :

« Le plus grand nombre » n’est finalement que « le plus grand nombre des CSP+ », c’est-à-dire des « classes socioprofessionnelles supérieures » [2]. Ainsi, sauf à penser que cette publicité annonce la résorption définitive non seulement de la division de la société en classes (au Monde, on ne parle pas un tel langage…), mais celle de toute stratification sociale, le raccourci qui conduit du « plus grand nombre  » aux « CSP+  » ne serait qu’un raccourci accrocheur, imposé par la langue de la pub. Il n’en est pas moins révélateur de ce que pressentaient les lecteurs « bougons ».

Mais à qui s’adresse cette publicité du Monde pour Le Monde  ? Tous les lecteurs du Monde  ? Ils ne sont pas tous « CSP+ » et, certains d’entre eux ne savent peut-être pas qui se cache derrière cette appellation. À l’évidence, les destinataires de l’annonce triomphale du Monde Publicité ne sont pas prioritairement les lecteurs du Monde, mais les annonceurs… Ce «  plus grand nombre  » là étant celui dont le niveau de consommation – et notamment de consommation de luxe – est le plus élevé, la publicité du Monde pour le Monde s’efforce de séduire les publicitaires et certains de leurs clients pour qui « le plus grand nombre », ce sont, les « CSP+  » ou « le plus grand nombre des « CSP+ ».

Qu’on ne dise surtout pas que Le Monde Publicité méprise les autres lecteurs du quotidien ! En tout cas son mépris est strictement commercial, puisqu’il ne s’agit pas de vendre de l’information à des lecteurs, mais un lectorat à fort potentiel de consommation à des annonceurs.

…Et orientation éditoriale

Est-ce tout ? Pas vraiment…

Le Monde Publicité et la rédaction du Monde (qui comprend son lot de CSP+…) sont logés à la même adresse (Boulevard Blanqui), et du mépris commercial au mépris social, il n’y a qu’un pas. Comment le franchit-on ? Certes pas en soumettant les articles du Monde à sa régie publicitaire ou en ajustant systématiquement leur contenu aux attentes des annonceurs.

Mais les faits sont là : « le plus grand nombre » des CSP+ qui lisent la presse quotidienne sont des lecteurs du Monde. Et cette population n’est pas seulement celle pour laquelle on écrit, voire au sujet de laquelle on écrit : elle comprend également une grande partie de ceux qui écrivent. Cela n’explique pas tout, mais cela n’est pas sans conséquences…

Qu’est-ce que Le Monde ? Un journal fait par et pour « les classes professionnelles supérieures ». Autrement dit, les fractions dominantes de la société. Le Monde, un journal fait par et pour les classes dominantes ? Un peu ? (Pour la Météo) Beaucoup ? (Pour les cours de la Bourse) Passionnément ? (Pour Le Monde 2 et les chroniques d’Eric Le Boucher). Cela se discute… Mais « Pas du tout », certainement pas.

Un journal fait par et pour les classes dominantes ? En tout cas, avec Le Figaro, leur « quotidien de référence ». C’est Le Monde Publicité qui le proclame….

… Et c’est le plan concocté par Éric Fottorino qui le confirme. Selon une dépêche de l’AFP du 19 mars 2008, la direction du quotidien « a adressé une lettre à l’ensemble des salariés du groupe […] pour leur présenter l’architecture d’un "plan d’action 2008-2010", visant à développer "l’excellence éditoriale" et les "performances économiques". Le plan, baptisé "projet CSP+", vise notamment à "revisiter les axes éditoriaux" du groupe et à "résorber rapidement les foyers de pertes". La direction souligne que le cœur de cible du groupe est "prioritairement constituée de lecteurs de formation intellectuelle supérieure de tous âges". » [ C’est nous qui soulignons]

Dans une lettre ouverte, le SNJ de Télérama a fait part de sa « stupéfaction » : « Non, aucun journaliste digne de ce nom n’écrit "pour les CSP+".  » Et d’ajouter : « Sa seule préoccupation est de tendre à la vérité et à l’excellence. Ensuite, qui veut le lit. Et pas seulement les acheteurs de 4X4. Non, aucun journaliste digne de ce nom ne peut accepter que l’actionnaire de référence se permette de "revisiter les axes éditoriaux". »

Et pourtant…

Henri Maler

 
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Notes

[1Qui se fonde sur une étude d’EPIQ et d’AEEPM, dont la synthèse est proposée en pdf, sur le site du Monde Publicité (lien périmé, 2-12-2012)

[2Et précisément,, selon la définition méthodologique proposée par l’enquête, les « cadres, professions libérales, petits patrons et professions intermédiaires »)

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