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Après le scrutin du 29 mai

Philippe Val, défenseur des éditorialistes contre les « poujadistes »

par Henri Maler,

Dans un éditorial titré « Bon poujadisme et mauvais cholestérol » (Charlie Hebdo, 22 juin 2005), Philippe Val se déchaîne contre le « poujadisme » et contre Bernard Cassen qui a eu le mauvais goût de le mentionner aux côtés d’autres éditorialistes adeptes du traité constitutionnel. Mais avant d’en venir là, le directeur de Charlie Hebdo se fend d’un prologue.

Prologue

« La notion d’élite-repoussoir est formidable pour tous ceux qui souffrent d’un complexe d’infériorité. Peut faire partie de l’élite n’importe qui ayant le cœur d’être bon dans un domaine, que ce soit l’agriculture, la menuiserie ou la philosophie. Atteindre l’excellence est une sacrée belle aventure pour n’importe quel individu qui veut donner du sens à sa vie. C’est à la portée de tout le monde, mais tout le monde ne s’en donne pas les moyens. »

Cette élite ouverte à tous, pour peu que chacun le veuille, est sans doute prête à accueillir chômeurs et précaires, ouvriers et employés, femmes opprimées de toutes catégories, immigrés avec ou sans papiers. Si Philippe Val oublie de les mentionner, c’est certainement parce qu’ils sont dispensés de la « belle aventure »...

Quant aux autres, s’ils n’ont pas l’audace de surmonter leur « complexe d’infériorité » ou leur maladive « timidité », ce sont des médiocres que le poujadisme enferme dans leur médiocrité : « Le poujadisme consiste, non pas à encourager les timides à s’y mettre, mais à légitimer la médiocrité en lui trouvant systématiquement des causes extérieures afin de déresponsabiliser l’individu de tous ses ratages. Le poujadisme est une machine à transformer la haine de soi en haine de l’autre. »

Vus de « l’élite », tous ceux qui n’en font pas partie sont potentiellement des « médiocres » qui souffrent d’un « complexe d’infériorité » qu’une phrase a suffi à transformer en « haine de soi ». La « médiocrité », certes peut avoir des « causes extérieures ». Mais pas « systématiquement ». S’il n’y avait cet adverbe, la rhétorique réactionnaire de Philippe Val n’aurait rien à envier ... à la rhétorique réactionnaire. Celle-là même qui impute - mais pas « systématiquement » - à la paresse ou à l’incompétence toutes les formes individuelles de la misère sociale.

Tout cela n’était que le prologue d’un article paru dans Charlie Hebdo... Mais Philippe Val a parfaitement le droit de partager le point de vue des chroniqueurs habituels du Figaro.

Autopsie du poujadisme

Après ce hors d’œuvre, Philippe Val en vient au plat principal, garni comme il se doit de menues références : d’Aristophane à Roland Barthes en passant par Socrate.

Qu’est-ce que le poujadisme ? C’est d’abord la contestation des éditorialistes. En quoi consiste la haine de l’autre ? D’abord à mettre en cause Philippe Val qui - sans haine - commence ainsi à vitupérer : « Le chroniqueur est d’autant mieux placé pour étudier le phénomène [du poujadisme] qu’il est parmi les premiers visés lorsque le poujadisme monte. On l’a vu encore lors du référendum européen lorsque Bernard Cassen a livré à la vindicte populaire une liste d’éditorialistes dans laquelle il m’a fait l’insigne honneur de me placer en position avantageuse. » [1]

Suit alors une des cuistreries dont Philippe Val a le secret : « Le poujadiste, remarque Barthes, commence à trouver que le scientifique est un parasite au moment même où commence la recherche scientifique, puisqu’il juge inutile un travail dont il ne comprend pas la finalité. »

Quel rapport avec la contestation des éditorialistes ? Mystère. A moins que Philippe Val ne se prenne pour un savant, ne confonde l’éditorialisme et la recherche scientifique... ou ne s’inquiète à l’idée qu’on puisse le considérer comme un parasite.

Pour établir que rien ne distingue le « non » de gauche et le « non » de droite, voire d’extrême droite, Philippe Val entreprend d’établir que rien ne distingue, en vérité, le poujadisme de droite et le poujadisme de gauche : « Les deux poujadismes, le bon et le mauvais, se ressemblent comme deux gouttes d’huile. Trouver le détail qui fait de l’un qu’il est bon et de l’autre qu’il est mauvais a pris un temps fou et a nécessité la fabrication d’outils de mesure extrêmement subtils. Car les deux poujadismes ont la même haine des élites, notre ami Bernard Cassen, héraut du bon cholestérol l’a amplement prouvé pendant la campagne. » Bis : la critique des éditorialistes équivaut à la haine des « élites »...

Mais Philippe Val n’a pas fini de nous éblouir : « Tous deux aiment la saine ruralité, opposée à la décadente urbanité parisienne pleine d’apatrides et d’homosexuels. » Non contents d’être anti-intellectuels, Bernard Cassen et ses semblables sont urbanophobes, xénophobes et homophobes.

Et ce n’est pas fini : « Ils ont une même méfiance envers la science actuelle, et notamment la génétique, cheval de bataille de José Bové, dès que les chercheurs s’aventurent au-delà du simple et du compréhensible. » Le combat contre l’imposition des OGM est transformé en méfiance à l’égard de la génétique.

Cela mérite un temps d’arrêt.


Philippe Val, éditorialiste de 2005

... contre Val Philippe, poujadiste de l’an 2000

Car Philippe Val a sans doute trop compté sur notre amnésie. N’a-t-il jamais été méfiant « envers la science actuelle » ? Retour en arrière. Dans un livre publié en l’an 2000 - No Problem - Philippe Val n’hésitait pas écrire : « Le réel parlement de Strasbourg votait réellement contre les intérêts du vrai peuple sous la pression des vrais riches. » Et surtout, comme José Bové aujourd’hui, il se méfiait de la science actuelle, et notamment la génétique. Extrait : « On n’en sait pas davantage sur les dangers que représente la dissémination dans la nature des OGM, notamment ceux résistant aux antibiotiques, pas davantage sur les dangers qu’ils font peser à long terme et sur l’environnement et sur la santé publique, pas davantage sur la pollinisation effectuée par les insectes qui vont transporter hors des zones contrôlées de quoi féconder on ne sait pas trop quelles autres plantes, qui donneront naissance à des OGM sauvages dont on ne sait rien. »

Soutenant le combat de Bové, pas encore poujadiste, il affirmait : « José Bové mène une lutte active contre la culture des OGM. Il refuse, entre autres, le brevetage du vivant. En clair, il refuse que certaines formes de vies issues de modifications génétiques, bonnes ou mauvaises, qu’importe, soient la propriété privée de firmes multinationales. » Et encore : «  José Bové roule pour nous, pour les gens .  »

Tel un poujadiste de gauche, il s’inquiétait : « Mais alors même qu’on est aux balbutiements d’une recherche qui n’est pas sans danger, les parlementaires offrent à des industriels le monopole des avantages possibles et les exonèrent d’avance des dommages qu’ils pourraient faire subir à l’humanité. » Et de remarquer, parce qu’à l’époque, c’était en deçà « du simple et du compréhensible » : « On refait les mêmes erreurs qu’avec le nucléaire. » [2]

Méfiant ? Poujadiste ?

Autopsie du poujadisme (suite)

En 2005, Philippe Val poursuit ainsi son éditorial contre les « poujadistes » : « Ils ont le même mépris pour les hommes politiques, tous corrompus, comme chacun sait, et tous vendus à des intérêts obscurs. » Peu importe si parmi les partisans du « non » de gauche, figuraient nombre de responsables politiques et que jamais de tels discours ne furent tenus. Philippe Val sait...

Et il sait de mieux en mieux : « Les intellectuels sont pour eux des parasites planant confortablement entre ciel et terre, coupés des masses et coupés des dieux. Deux crimes que le poujadisme de gauche a tenté de réparer en invitant des islamistes dans les forums sociaux. Un peu comme les poujadistes italiens ont appelé le pape à la rescousse pour faire capoter un référendum concernant la recherche sur les cellules souches, pure branlette d’élitistes coupés des hommes et des dieux. »

Le « non » de gauche ? Raciste... « [...] Pour le bon poujadisme de gauche, le plombier qui ne doit pas pénétrer sur notre territoire est polonais. Tandis que pour le mauvais poujadisme de droite le plombier est arabe, ce qui est raciste, donc mal. »

Le « non » de gauche ? Antisémite... « [...] Ce qui fait toute la différence, c’est la question juive. Le mauvais poujadisme, le poujadisme de droite, celui qui fait du mal, il a horreur des Juifs. Tandis que le bon poujadisme, le poujadisme de gauche, celui qui fait du bien, il a horreur de l’Etat d’Israël. »

En somme, Bernard Cassen est à la fois raciste et xénophobe, mais rusé puisqu’il le dissimule plus habilement que ses camarades poujadistes de droite.

La messe est dite. La « belle aventure » a conduit Philippe Val à « atteindre l’excellence » et à intégrer le cercle auquel il réserve le terme d’ « élite ». Invité régulier de « Ripostes » sur France 5, cumulard chez Franz-Olivier Giesbert sur France 3, habitué du « Premier pouvoir » chez Elisabeth Lévy sur France Culture, salué par Bernard-Henri Lévy dans Le Point [3], faux impertinent chez Thierry Ardisson [4], il est accueilli avec ferveur au sein de cette élite autoproclamée... Mais il a payé son entrée au prix fort : la surenchère dans les amalgames sans contenu et les dénonciations sans retenue.

Henri Maler

(avec Mathias Reymond et PLPL)

Appendice. Dans le même numéro de Charlie Hebdo (22 juin 2005), Philippe Lançon - qui, lui, cite François Mauriac et Blaise Cendrars - consacre sa chronique, « Le sourire », à la libération de Florence Aubenas. Bonne occasion pour ce journaliste de Libération de pourfendre les critiques des médias : « Cette méfiance active envers le journalisme, un cliché le [sic] résume : les médias. Aussi présent que « le sourire » de Florence, il en est le négatif, et comme le fond de teint. Mais il arrive qu’un cliché, tout cliché qu’il soit, n’en reste pas moins faux. Cette expression, « les médias », est en réalité une fiction bolchévique. Elle réduit l’ensemble d’une profession à un poker d’éditorialistes, de rédacteurs en chef et de présentateurs dénoncés ou ressentis comme autant de petits empereurs de Chine. » Philippe Lançon a raison, mais il pêche par omission : à la cohorte des « petites empereurs de Chine », il faut ajouter la cohorte des courtisans. Il en existe même à Charlie Hebdo ! Mais cela ne fait pas la majorité des journalistes, comme on ne cesse de le dire ici même. En revanche, ce n’est apparemment pas une « fiction (anti) bolchévique » de tenter d’assimiler les 15 millions d’électeurs du « non » à une bande de poujadistes xénophobes, homophobes, anti-intellectuels et antisémites.

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Notes

[1Voici le délit de Bernard Cassen : «  Il [le mouton noir]s’est rebellé également contre les présentatrices et présentateurs de télé passeurs de soupe aux bien-pensants ; contre les Olivier Duhamel, Alexandre Adler, Alain-Gérard Slama, Bernard Guetta, BHL, Philippe Val, Laurent Joffrin, Philippe Tesson, Claude Imbert, Christine Ockrent, Serge July, Eric Le Boucher, etc., traînant le non dans la boue sans contradicteurs. Ces « faiseurs d’opinion » qui, tels les moutons blancs, ont bêlé le oui dans une prairie désertée, vont-ils continuer à tourner en rond dans une bulle en lévitation sur la réalité de leurs électeurs, lecteurs, auditeurs et téléspectateurs ? Nous sommes en effet confrontés non seulement à une profonde crise de la représentation politique, mais aussi à une crise tout aussi préoccupante de la représentation médiatique. Ce n’est plus seulement la question libérale qui est posée en France. C’est aussi la question du droit à une information non pas neutre, mais honnête et équilibrée. » (Nouvel Observateur, 2 juin 2005).

[2Philippe Val, No Problem, Le Cherche Midi éditeur, 2000, pp.89-91.

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