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Paroles d’expert : le communisme expliqué aux enfants

par Olivier Poche,

L’émission « Les petits bateaux » sur France Inter propose à de jeunes auditeurs (6-12 ans) de poser par l’intermédiaire d’un répondeur des questions que l’animatrice, Noëlle Breham, s’occupe ensuite de soumettre à d’éminents spécialistes, qui s’efforcent de répondre de façon claire et adaptée à leur jeune âge. L’exercice, souvent réussi, est cependant difficile et impose inévitablement raccourcis et/ou simplifications. Mais il offre aussi l’occasion de voir la pédagogie se transformer en pure propagande, comme nous l’avions relevé déjà à deux reprises : quand un « expert », Alain Frèrejean, s’est chargé d’expliquer les inégalités Nord-Sud et un autre, Daniel Cohen, les raisons de payer à bas prix des gants fabriqués dans les pays pauvres [1].

Or c’est encore Daniel Cohen [2] qui, le 21 janvier 2007, fut chargé de répondre à la question de Jean qui demandait « ce que c’est que le communisme ». On pouvait craindre le pire : on ne fut pas déçu...

« Qu’est-ce que le communisme ? » La question a donné lieu à un exposé surprenant, qui va bien au-delà de la simplification, et dont l’absurdité relève bien plutôt de la désinformation, ou, à tout le moins, révèle l’effrayant manque de rigueur d’un économiste pourtant réputé. Malheureusement, ces deux hypothèses ne sont pas exclusives l’une de l’autre.


« Jean, ta question est excellente : le communisme, c’est une idée, une idée selon laquelle il est possible de sortir du capitalisme. »
« Excellente » question ? La suite démontre pourtant que Daniel Cohen, à la différence de Jean (huit ans), ne se l’est jamais posée. Mais cela ne doit pas empêcher de procéder avec méthode. Ainsi il faut commencer par une explication simple du capitalisme avant de se pencher sur « l’idée » communiste, et Daniel Cohen affronte ainsi la difficulté.

« Le capitalisme, c’est la société dans laquelle on vit, aujourd’hui, pour la plupart des gens de cette planète en tout cas, c’est une société dans laquelle pour gagner de l’argent il faut travailler avoir un salaire pour la plupart des gens, et avec ce salaire on peut acheter des marchandises qui sont parfois celles qu’on a fabriquées soi-même, et le plus souvent, des marchandises qui ont été fabriquées par d’autres. On achète des marchandises avec de l’argent, et on est soi-même payé avec de l’argent. C’est un monde dans lequel les choses sont payantes, en tout cas, un certain nombre de choses, et c’est pour ces choses-là qu’on doit soi-même gagner de l’argent. »

Jean et les autres auditeurs de son âge, en entendant cette explication, ont probablement reconnu ce que leur enseigne leur expérience quotidienne de la vie de leurs parents. Le capitalisme est bien la société dans laquelle ils vivent et que Daniel Cohen présente très simplement comme une société marchande, en oubliant toute référence à la propriété privée des moyens de production et à la recherche du profit. Des omissions dictées uniquement - qui pourrait en douter ? - par un vertueux effort de pédagogie. Si l’on excepte la petite bizarrerie qui consisterait à acheter des marchandises « qu’on a fabriquées soi-même » (visiblement M. Cohen préfère dire n’importe quoi plutôt qu’expliquer clairement et simplement ce qu’est le capitalisme), il lui suffit de le tenir - et de le présenter - pour rationnel et « normal » : comment pourrait-il en être autrement puisque c’est celui où « l’on vit » ?

Mais revenons à la question posée, « excellente » et sans équivoque : Jean voulait une définition du communisme. Que croyez-vous qu’il arriva ?

« L’idée du communisme c’est que quand j’achète une marchandise, cette marchandise, c’est une chose qui a été fabriquée par un autre homme, ou par une autre femme. Et donc moi je travaille, pour fabriquer des marchandises qui vont me permettre d’acheter des marchandises qui ont été fabriquées par d’autres personnes. L’idée du communisme, c’est que si seulement on savait que derrière ces marchandises il y a des hommes, ou des femmes, comme moi, comme toi quand tu travailleras, alors que peut-être les choses seraient plus simples, peut-être qu’on pourrait dire « au fond j’ai fabriqué cette marchandise, toi aussi, je te donne la marchandise que j’ai fabriquée, tu me donneras la marchandise que toi tu as fabriquée. Le communisme, c’est l’idée selon laquelle derrière les marchandises il se cache des hommes et des femmes, et que l’on pourrait gagner, gagner en plaisir humain, mais aussi peut-être en efficacité, à savoir que derrière les choses de ce monde, il y a des personnes. »

Traduisons et résumons ce charabia indigeste pour tous les estomacs de 7 à 77 ans : la grande « idée » du communisme, outre la généralisation du troc, ce serait donc que derrière les marchandises se cachent des hommes et que si on les découvrait, ce serait plaisant et efficace. Quelle révélation pour tous les jeunes auditeurs avides de savoir ! Et que personne ne doute que seule la volonté de simplification pédagogique a interdit à Daniel Cohen d’expliquer que le communisme, tel qu’il se définit lui-même et quoi qu’on en pense, se propose d’abolir la propriété privée : aucun enfant n’aurait pu le comprendre !

La conclusion s’imposait d’elle-même. Et pourtant Daniel Cohen trouva le moyen de nous surprendre une dernière fois :

« C’est évidemment une utopie. On ne pourrait pas connaître tous les gens qui ont fabriqué le jouet que tu vas avoir à Noël, ne serait-ce que parce qu’il est à peu près sûr que ce jouet sera fabriqué par quelqu’un qui vit en Chine, par exemple. Tu ne peux pas le connaître, tu ne peux pas lui dire « donne-moi ton jouet, et moi je te donnerai ce que ton papa ou ma maman a fabriqué. Mais c’est une idée, et à ce titre elle nous intéresse tous de comprendre (sic) que derrière les choses qui sont vendues et achetées, il y a des êtres humains et que ces êtres humains pourraient trouver une autre manière de se parler qu’à travers les marchandises qu’ils vendent et qu’ils achètent. »

Pour « trouver une autre manière de se parler qu’à travers les marchandises », il faudrait peut-être cesser de donner la parole aux économistes de marché qui réussissent à utiliser douze fois le mot « marchandise » en trois minutes. Mais il faudrait surtout pouvoir s’entendre sur le sens des mots. Entre « savoir » qu’il y a des hommes derrière les marchandises, et les « connaître » personnellement, il y a en effet une légère différence sémantique que M. Cohen ignore superbement, dans un ultime tour de passe-passe digne d’un véritable charlatan.

La présentatrice de l’émission, subjuguée, se garda bien de demander la moindre précision. Elle se contenta de saluer la prestation de son invité, en montrant qu’elle avait su en profiter pour s’instruire elle-même.

« Est-ce que vous y pensez vous, quand vous achetez quelque chose, est-ce que vous imaginez, vous essayez d’imaginer la ou les personnes qui l’ont fabriqué ? Je sais ça paraît peut-être un peu bête, mais j’aime beaucoup les boulangeries où l’on voit en transparence ce qui se passe à la fabrication du pain, ben parce que justement après quand on mange sa baguette on pense aux hommes et aux femmes - c’est souvent des hommes d’ailleurs - qui l’ont fabriquée. Quoi qu’il en soit, merci, Daniel Cohen. »

Merci en effet, merci pour ce bel exercice de vulgarisation digne du service public. Jean et ses petits camarades savent maintenant qu’être communiste, c’est penser non seulement aux boulangers qui se cachent derrière les croissants, mais par extension à tous les hommes qui se cachent derrière les marchandises. Et cela c’est une « utopie ». Jean voulait savoir ce qu’est le communisme : il n’en saura rien. En revanche, il saura ce qu’il faut en penser. Or quoi que l’on pense de « l’idée » communiste, la présenter comme une idée infantile, sous prétexte que l’on s’adresse à des enfants, témoigne d’un effort de pédagogie que rien ne distingue de la propagande. Nul doute que France Inter devait recourir à un « expert » pour parvenir à un tel résultat.

Olivier Poche.

 
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Notes

[2Enseignant à l’Ecole Normale Supérieure, Paris-I Panthéon-Sorbonne, membre du conseil d’analyse économique auprès du Premier ministre et éditorialiste associé au journal Le Monde.

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